Editions Gallimard - 2025
jeudi 9 juillet 2026 par Alice GrangerPour imprimer
Face aux conquistadors de la tech, écrit Giuliano Da Empoli, les responsables politiques des démocraties occidentales se sont comportés comme l’Empereur aztèque, Moctezuma, au XVIe siècle, face aux envahisseurs espagnoles conduits par Cortes, ils se sont soumis , comme si eux aussi, comme ces Aztèques, les avaient pris pour des dieux aux pouvoirs surnaturels, voire que leur chef était le serpent à plumes Quetzalcoatl revenant sur terre, parce qu’il avait la maîtrise du feu, et les avaient reçus en grande pompe sous les dorures en espérant les impressionner à leur tour. Face « à la foudre et au tonnerre d’Internet », « des réseaux sociaux et de l’IA », espérant « qu’un peu de poussière rejaillirait sur eux ». Mais cela n’a pas marché : les conquistadors de la tech « ont progressivement imposé leur empire ». L’auteur se met à la place d’un scribe aztèque, écrivant le souffle d’un monde sombrant dans l’abîme et à sa place, s’imposant l’emprise glacée d’un autre monde.
D’abord, Giulano da Empoli nous parle de l’ONU. En 2024, Abbas, le président de l’autorité palestinienne, vient y parler de la tragédie palestinienne en cours, établissant un parallèle avec les guerres de 1948 et de 1967 ayant contraint à l’exil des centaines de milliers de Palestiniens. Les quatre hommes qui l’accompagnent n’ont aucune réaction, un mur d’épuisement les en empêche. Et ils n’en ont pas plus lorsque le président français parle. Mais un seul mot soudain les fait s’animer. Le président Lula sait faire rire, émouvoir, il a l’expérience de l’ouvrier, de trente ans de lutte, de la prison, il trouve les bons mots pour évoquer Haïti.
A l’ONU, les dirigeants sont tous persuadés d’être le moteur du monde, mais il y a aussi des conseillers et des sherpas qui connaissent l’avant et l’après, ce qui se passe sur scène et ce qui échappe à la vue. Chaque délégation, ici, arrive avec la conviction inébranlable d’être au centre du monde. C’est pour cela, écrit Giulano da Empoli, que les Nations Unies ne peuvent pas fonctionner. Car ce qui est effroyable, c’est que « tout le monde a ses raisons ». En fait, poursuit-il, l’Assemblée générale de l’ONU est une affaire de corps. Ceux des dirigeants sont habitués aux vastes espaces de leurs palais et se retrouvent là, claustrophobes, à l’étroit dans les couloirs, manquant de place pour incarner des millions d’autres humains, habitués qu’ils sont aux fastes des rituels, aux ors des palais, aux sirènes des cortèges, au « luxe immobile » dont parle Flaubert, alors la transfiguration est impossible. Ceux des conseillers et des sherpas sont perchés sur des strapontins et guettent le mot qui leur permettra quand même d’aller un peu de l’avant. Et les corps des gardes du corps, toujours empêchés de faire leur travail, courant et se heurtant à d’autres corps. Si parfois, à l’Assemblée générale des Nations unies, ces hommes de pouvoir redeviennent des corps, sont en mouvement à travers les couloirs, se frayent un chemin vers les micros, et que par miracle quelque chose est en train de se passer, ce sera oublié le lendemain. Bref, c’est ennuyeux d’être là. Même si le niveau de testostérone est élevé, puisque bien sûr il n’y a presque des hommes. L’activité politique n’attire-t-elle pas majoritairement les caractères les plus violents ? Aucun d’eux n’est habitué à céder le passage, ils ont tous l’habitude de routes fermées à la circulation, des passerelles d’honneur, des cordons tenant tout obstacle à distance. Ils se bousculent donc à l’ONU, et seuls les leaders se reconnaissent entre eux.
Netanyahou doit venir à l’ONU, y rencontrer le président français, après le 7 octobre. Il y aura une présence iranienne. Ce sont les sherpas, dans les couloirs, qui sont à l’affût de l’opportunité permettant de reprendre le dialogue rompu. Poutine n’est pas là, mais il y a son ministre des Affaires étrangères. Il est question de l’Ukraine à bout de souffle, de Zelensky surgissant de l’intérieur, visage défait, qui attrape le président Macron, lui adresse une supplique à l’oreille. Macron lui répond : c’est une idée, et il laisse Zelensky sur le seuil. Netanyahou ne vient pas. Il n’aura que fait miroiter sa venue. Les bombardements se poursuivent sans interruption. L’ONU n’est plus qu’un leurre. La guerre est à nouveau à la mode. « Les dirigeants qui l’invoquent gagnent les élections… Une ferveur guerrière parcourt la planète », ne touchant pas que les régimes autoritaires. Il est fini, le temps des négociations âpres entre diplomates, maintenant il y a l’illusion de la suprématie technologique, d’où le recours aux armes, physiques et numériques, et il n’y a plus besoin de sherpas. C’est Donald Trump, de retour, qui conduit à l’extinction complète des ambassadeurs de carrière. Même en Europe, l’effort diplomatique est voué aux gémonies.
En politique, la vérité est qu’on souffre tout le temps. Il faut être fait pour ça, comme les poissons abyssaux capables de survivre sous la forte pression de tonnes d’eau. C’est un des métiers parmi les plus difficiles. Dans un premier temps, un homme politique essaie de comprendre comment interpréter son rôle, puis ils se convainquent qu’ils ont accumulé assez d’expérience, qu’ils ont tout compris, et alors c’est la phase très risquée de l’hubris, où ils n’écoutent plus les autres. Il est rare d’atteindre l’étape suivante, celle de la maturité, où il recommence à écouter les autres ! La plupart du temps, leur cerveau a à peine le temps de réagir.
La grande salle de l’ONU est un chef-d’œuvre architectural, générant un incroyable sentiment d’intimité et de confort, fait pour accueillir le souffle de l’histoire. Mais, hélas, lorsqu’on y pénètre, comme Giulano da Empoli, on est frappé par le fait qu’il n’y a presque jamais plus de quinze personnes qui écoutent l’orateur, les autres étant au téléphone, sur leur ordinateur, ou discutent entre eux. En vérité, seuls quelques mots peuvent réussir à faire la différence.
Pour parler de la barbarie de la guerre, l’auteur de ce livre a eu l’idée extraordinaire de s’intéresser aux traces qui restent encore, à Florence, de la fresque, restée inachevée, peinte par Léonard de Vinci, « La Bataille d’Anghiari ». Le peintre avait assisté à l’expédition militaire de Charles VIII en Italie, y ramenant une brutalité disparue depuis des siècles dans ce pays, parce que les Etats italiens confiaient le règlement de leurs différents à des mercenaires étrangers, qui respectaient les populations civiles. Les Français s’étaient endurcis par la guerre de Cent Ans contre l’Angleterre, et étaient adeptes de la guerre totale, mettant à mort les habitants et incendiant les villages. Cela nous rappelle quelque chose… C’est ce que peint Léonard de Vinci : la guerre comme pulsion, chaos, destruction, « mêlée sauvages d’hommes sans foi ni loi, telles des bêtes affamées », très loin d’un noble combat entre deux armées nationales. Giulano da Empoli montre qu’elle est revenue partout, cette fureur guerrière, qu’elle est dans l’air que nous respirons. Devenant aussi guerre de désinformation, cyberattaque. Il souligne que lorsque ce sont les techniques offensives qui se développent, et non pas les techniques défensives, les époques sanglantes commencent, les guerres se multiplient, car attaquer est moins cher que se défendre. Et la paix revient lorsque les techniques défensives prennent l’avantage. Ainsi, après la Seconde Guerre mondiale, et pendant la guerre froide, la dissuasion nucléaire a été efficace pour empêcher les guerres de grandes envergures. Mais désormais les progrès technologiques, par exemple les drones, ou les cyberattaques, rendent l’attaque moins couteuse que la défense. Sous peu, un seul individu « pourra déclarer la guerre au monde entier, et la gagner », par exemple en créant un agent pathogène nouveau. Idem peut-être l’utilisation de l’intelligence artificielle à mauvais escient, pour créer des armes biologiques, chimiques, etc. Le plus dur est donc à venir, pour les démocraties, écrit Giuliano da Empoli, avec le nouveau président américain, et ses conquistadors de la tech, ses réactionnaires, ses complotistes, ouvrant une ère de violence sans limites, comme au temps de Léonard de Vinci, où par exemple après cette fameuse bataille, la République de Florence cessa d’exister.
Ensuite, il nous parle du prince héritier d’Arabie Saoudite, MBS (Mohamed Ben Salman), qui semble d’une grande douceur, accédant au trône jeune et sa position semblant très précaire car il est entouré de cousins et oncles jaloux, qui a des goûts raffinés, a étudié à Oxford et à la Sorbonne, mais est en réalité un personnage tout droit sorti des pages de Machiavel. C’est même un nouveau César Borgia, renversant d’un coup de sabre la gérontocratie qui avait gouverné l’Arabie Saoudite pendant des décennies, comme si c’était une dînette « dans une villa abandonnée par les parents… avec des filles importées de Londres et de Dubaï », comme Borgia avait sonné le glas du monde des Humanistes, et avait voulu comprendre « comment le pouvoir s’affirme au milieu du chaos, quand tout le monde se bat avec tout le monde et que la force redevient la seule règle du jeu », « Le Prince » de Machiavel étant un manuel de l’usurpateur, de l’aventurier qui part à la conquête de l’Etat. La première loi du comportement stratégique est l’action, car celui qui n’agit pas est sûr que les changements seront à son désavantage. Mais il faut aussi que cette action soit un acte irréfléchi. L’apogée du pouvoir coïncide avec l’action irréfléchie, le pouvoir du prince se fondant sur la sidération.
Comme MBS, le président du Salvador, Bukele, est aussi comme Borgia. C’est-à-dire conjuguant l’initiative audacieuse et les moyens expéditifs pour produire « une divine surprise », sauf que, à la différence de MBS, il est dans une démocratie, dont il peut tester les limites, non pas dans un système autocratique. A l’ONU, il a l’air du dictateur le plus cool de la planète. A son élection, le pays était le plus violent du monde, mais il a fait arrêter toutes les personnes tatouées, c’est-à-dire les bandes se reconnaissant à leur tatouage. Ensuite, il a fait construire sa prison de haute sécurité de Tecoluca, divulguant les vidéos des prisonniers maltraités sur Tik Tok, et ça cartonne. Le Salvador est devenu le pays le plus sûr de l’hémisphère occidental, mais pas par le Code pénal... Par un moyen expéditif, à la Borgia. Bukele se félicite de l’élection de Trump, parlant de « bifurcation de la civilisation humaine », avec lui. Cela est en phase avec l’idée de la tronçonneuse, que Trump a reprise au président argentin Milei, en confiant l’exécution à Musk !
Désormais, les techniques de guerre de l’information s’importent en Europe et aux Etats-Unis depuis par exemple le Pakistan ou la Colombie, où l’armée et les renseignements ont développé leurs essais. La condition numérique étant partagée par la population mondiale, un terrain d’essai à un endroit peut servir à une campagne dans un autre pays. Le débat public se change en foire d’empoigne où tout est permis, où les seules règles sont celles des plateformes. Le destin des démocraties se joue dans une sorte de Somalie digitale, écrit Giulano da Empoli. Le chaos n’est plus aujourd’hui l’arme des rebelles, mais « le sceau des dominants ». Et c’est la disparition de la dernière génération issue de la guerre qui a permis le retour des démiurges qui « réinventent la réalité et prétendent la façonner selon leurs désirs ». A l’heure des prédateurs, il n’y a plus de garde-fous. La logique de la force, de la finance, des cryptomonnaies, de l’emballement de l’IA et des technologies convergentes, du basculement de l’ordre international vers la jungle, tout cela n’a pas de limite. Les personnages réincarnant Borgia ont l’expérience d’évoluer dans un monde sans limites, et ils tirent leur force de l’inattendu, de l’instable, du belliqueux. Et ils ne lisent jamais. Lire ne compte plus, puisqu’il faut l’action. En vue de sidérer. Ainsi, la relation n’existe pas entre la puissance intellectuelle et l’intelligence politique. Trump ne fonctionne qu’à l’oral, et c’est un analphabète. Même si des « surdoués » voudraient élever le niveau, eux qui, bouffis d’orgueil, ont acquis des compétences dans les domaines très compétitifs des affaires, des organisations internationales, du monde culturel, de la science, font une horrible découverte : c’est infiniment plus difficile qu’ils ne le croyaient, parce qu’il n’y a plus de terrain, de règles, de repères stables. Le jeu existe, mais très peu de personnes y ont accès. Les Chinois, rappelle l’auteur, disent que le pouvoir est un dragon dans le brouillard. Les surdoués sont incapables de prendre des risques, alors que cette prise de risque est devenue « la seule vraie monnaie du jeu ». Pour faire un bond dans le noir. Il ne s’agit pas d’attendre le bon moment pour se lancer, il faut se lancer en espérant que ce sera le bon moment. Les personnages à la Borgia sont très adaptés aux phases de turbulence, où les systèmes politiques sont confrontés à leur finitude, la réponse à l’incertitude et au danger n’étant que dans la rapidité et la force. Seul le résultat compte. Les règles ne sont plus une garantie de liberté, et les adeptes de Borgia au contraire les voient comme une arnaque, voire un complot des élites. Dans « Henri VI », Shakespeare écrit que la première chose à faire, c’est de tuer les avocats. Pendant quarante ans, aux Etats-Unis, les candidats démocrates avaient tous un diplôme de droit, et pendant le même temps, les candidats républicains n’avaient pas de formation juridique.
Pour vendre du Coca, il ne faut pas s’intéresser au Coca, mais au spectateur, dans les bars, les cinémas, les salles. Le spectateur achète le Coca parce qu’il a soif. Alors, il faut augmenter la température, pour susciter cette soif ! C’est simple. Pour la vie publique, pour susciter l’engagement, c’est pareil, il faut augmenter la température ! Par les réseaux sociaux, cela se fait de manière industrielle. Idem en identifiant les sujets chauds qui suscitent les affrontements sur l’espace public. Les ingénieurs de la Silicon Valley cessent de programmer des ordinateurs, ils sont devenus des programmateurs de comportements humains. « Nous » sommes entre leurs mains, et eux alimentent le réchauffement du climat social. Même les élites y sont soumises.
Lors d’une rencontre sur l’Intelligence Artificielle à Montréal, en 2024, un homme est seul, son regard est tourné vers l’intérieur, il a refusé les millions proposés par toutes les boites de ce secteur afin de garder son indépendance, et, contrairement aux conquistadors de la tech dont le regard est d’acier, lui parait être un humain normal, infiniment plus crédible que les autres. Il dit que, vu qu’on va jusqu’à parler de destruction de l’espèce humaine par l’IA, la sagesse voudrait que l’autorité publique examine toutes les hypothèses, au lieu de n’en choisir qu’une. Yann Le Cun a pris la tête de l’IA de Meta, il a investi les milliards de Zuckerberg dans des « modèles open source », qui mettent à la portée de tous la technologie la plus puissante de l’histoire de l’humanité, donc à la portée des groupes les plus extrémistes, donnant à chaque individu le pouvoir de destruction réservé jusque-là aux Etats. Il y a aussi les montures connectées de Yann Le Cun, qui existent en France. Elles afficheront un contenu qui se superposera au monde réel ! Et les lunettes de réalité augmentées permettront à notre guise d’ajouter des effets de lumière, des publicités, des artistes invités, idem pour des réunions politiques. Elles ouvrent les portes d’un royaume enchanté, où l’on peut imaginer rencontrer qui on veut. Et l’assistant virtuel saura tout de l’humain portant ces lunettes, et même saura prédire ce qu’il voudra. Les désirs seront comblés avant même que l’humain les formule.
A propos d’imprévisibilité, Giulano da Empoli évoque alors Malaparte, ambitieux fasciste qui l’était avant même que le fascisme arrive au pouvoir, directeur du journal « La Stampa » à trente ans, ce qui lui permettait d’exercer le pouvoir et de briller dans les salons mondains, mais dont « l’élément constitutif de la personnalité » était d’être en léger décalage, ce pourquoi Mussolini se méfiait de lui, même s’il appréciait son talent. C’est à cause de son imprévisibilité que Mussolini décida, en 1931, de tirer le premier, c’est-à-dire de lui faire perdre la direction de « La Stampa ». A Paris où il part en exil, il réfléchit sur la méthode employée par l’extrême droite ou par l’extrême gauche pour rejeter la démocratie libérale, et placer « le problème de l’Etat sur le terrain révolutionnaire ». Ayant voyagé, en tant que journaliste, en URSS, à la fin des années 20, il avait constaté un changement dans la façon de prendre le pouvoir mais personne ne s’en était rendu compte : la révolution n’était plus un fait politique mais un fait technique, prenant pour exemple la révolution d’octobre. Tout avait été fait, lors de l’abdication du tsar, pour repousser l’insurrection bolchevique. Mais Trotski avait compris que la clé de l’Etat n’était pas l’organisation bureaucratique et politique, ni les palais, mais « l’organisation technique » : centrales électriques, télégraphe, chemin de fer, téléphone, port, gazomètres, aqueducs. Donc, pour s’emparer de l’Etat moderne, il fallait une troupe d’assaut et de techniciens, une opération chirurgicale menée par quelques spécialistes. Donc, en se rendant dans l’ombre à chacun des endroits techniquement stratégiques, les « techniciens » de l’Armée rouge « s’emparent des nœuds vitaux de l’Etat, sans toucher aux organes politiques ». Malaparte écrit qu’on n’avait encore jamais vu une insurrection proclamer la victoire en laissant les mains libres au gouvernement. Trotski dit : les vainqueurs ne se cachent pas.
Elon Musk aussi, seigneur de la tech, ayant apporté son soutien à Bolsonaro, Milei, Bukele, puis Trump, s’est tourné vers l’Europe, en particulier vers le parti d’extrême droite allemande. Les conquistadors de la tech voulaient se débarrasser de l’axe porteur de nos démocraties, les anciennes élites politiques, une classe politique de technocrates gouvernant leurs pays sur la base des principes de la démocratie libérale, c’est-à-dire les règles du marché, voire des considérations sociales. Mais à l’heure des prédateurs, cet équilibre explose, et les Musk et Zuckerberg ne se fondent plus sur la gestion compétente de ce qui existe, mais sur l’envie de foutre le bordel dans les règles, la prudence. Les seigneurs de la tech sont aussi comme Borgia, ils sont des personnages excentriques qui ont brisé les codes pour se faire une place, qui se sont toujours méfiés des élites et des experts représentant « l’ancien monde », préférant l’action afin de modeler la réalité selon leurs désirs, la virilité primant sur la vérité, et la vitesse étant au service du plus fort, ayant du mépris pour les politiques et les bureaucrates. Avec la réélection de Trump, ils se sentent assez forts pour déclarer la guerre aux anciennes élites.
Éric Schmidt semble par son caractère être à l’opposé de Musk. Sachant se dissimuler pour mieux régner, tel un cardinal ne visant pas le trône de Pierre. Au début des années 2000, il prend la tête de Google, en en faisant un colosse. Il fut très proche du président Obama, pour le conseiller en technologie, numérique, politique industrielle. Pour le faire réélire en 2012, la campagne aura pour outil de communication Internet, comme outil de renseignement. Une opération sera lancée, nommée « projet Narval », du nom d’un monstre marin sidérant (voilà la sidération ! ) les adversaires. La Silicon Valley travaille à cette « puissante créature des profondeurs », permettant de connaître des millions d’Américains qui votent. Durant toute la campagne, Narval traque tous les électeurs utiles, leur envoyant un message adapté aux idées de chacun d’eux et à leurs intérêts. Pour la première fois, une campagne électorale de la première démocratie du monde était devenue une guerre de logiciels qui permit aux démocrates une victoire écrasante, une victoire de la technologie. Ensuite, Schmidt est chargé de la première commission sur l’intelligence artificielle, au centre du réacteur. C’est jusqu’à Biden que les conquistadors ont marché main dans la main avec les démocrates. Le calcul secret s’avérant après coup que le parti des avocats oublie « d’imposer la moindre règle aux plateformes » alors même qu’une grande partie de la vie politique de la nation s’y était déplacée. Dans l’ombre, le pouvoir de ces plateformes est venu altérer profondément le fonctionnement de la démocratie américaine, et le match s’est déplacé vers l’intelligence artificielle, dans ce domaine aussi le parti des avocats ayant gardé son indifférence. Grâce à cette indifférence, l’IA se déploie sans aucun contrôle, aux mains des entreprises privées « qui s’élèvent au rang d’Etats-nation ». Les démocrates américains, depuis le milieu des années 1990, se sont couchés devant les entrepreneurs de la tech, un peu Asperger, et en tant que tel, s’engageant en effroyables molochs dans une guerre sans merci pour « la suprématie planétaire et intergalactique ». Ceci en phase, donc, avec l’Empire mexicain, au temps de l’Empereur aztèque Moctezuma Iin qui avait été conquis par… les Mexicains, qui furent fascinés par les « sorcelleries » des colonisateurs espagnols, et furent leurs complices par appât du gain. Les dirigeants modérés démocrates, à l’ère de la colonisation numérique, ont joué le même rôle que ces Mexicains fascinés par les sorcelleries des colonisateurs espagnols. Certains se sont même mis au service de ces conquistadors de la tech. Qui ont tombé le masque de l’insurrection numérique. Ne tolérant aucune limite à leur volonté de puissance, les avocats étant les « ennemis naturels » à détruire. « MBS construit des enclaves où ne s’appliqueront que les lois de la tech, Bukele a adopté le bitcoin comme monnaie officielle de son pays, Milei envisage de bâtir des centrales nucléaires pour alimenter les serveurs de l’IA ». Le monde devient un patchwork de territoires se ruant vers un avenir posthumain, sans aucun garde-fou.
L’ayant beaucoup côtoyé, Giuliano da Empoli, en conclusion, nous parle de Francesco Cossiga, qui fut Premier ministre et président de la République italienne. Il était bipolaire, et alternait moments d’exaltation et moments de dépression. Il était passionné de technologie et d’espionnage. C’est lui qui envoya les premiers SMS, ceci avec le chef des services de renseignement. Plus tard, il sortit de sa torpeur et dit que « tout est du pareil au même… les SMS, le gouvernement de l’Italie, les couteaux des télé-achats ». Il avait fait tomber le gouvernement Prodi contraint par les Etats-Unis, ceux-ci voulant bombarder le Kosovo, et Prodi ne permettant pas l’utilisation des bases militaires italiennes.
Les seigneurs de la tech font de leur ignorance du passé un argument marketing, n’ayant plus aucune curiosité de comprendre, idem les hommes de pouvoir d’aujourd’hui. Comme le disait Kissinger, pour la première fois, « la connaissance humaine perd son caractère personnel, les individus se transforment en données, les données deviennent prépondérantes », et l’IA est une nouvelle forme du pouvoir, se distinguant de toutes les machines inventées par l’homme jusque-là. Elle développe une capacité qui semblait réservée aux êtres humains. Kissinger comprend très tôt que l’IA est un enjeu politique. Plus que jamais, il faut espérer un homme politique ayant gardé de la sagesse, n’étant pas une réincarnation de Cesar Borgia, l’IA se nourrissant du chaos et en extrayant la surprise, ne s’embarrassant ni de règles ni de procédures, la seule chose comptant étant le résultat, et peu imposte la manière d’y parvenir. L’IA, écrit Giuliano da Empoli, « est une forme d’intelligence autoritaire », centralisant les données et les transformant en pouvoir, dans l’opacité la plus totale, sous le contrôle d’une poignée d’entrepreneurs, de scientifiques. Au XXIe siècle, il n’est plus question du rapport entre l’Etat et le marché, mais du clivage décisif entre l’humain et la machine, de la collaboration entre l’homme et l’IA.
A Lisbonne, en mai 2023, Giuliano da Empoli est témoin du monologue triomphant des seigneurs de la tech, ton monocorde et volonté de puissance sans limite, visage souriant du posthumain, ayant la certitude que « le seul espoir de l’humanité est de s’en remettre au dieu numérique ». Il se demande ce qu’il fait ici, puis se dit qu’ils ont peut-être besoin de la présence d’un… témoin humain. Lui se sent à la place d’un scribe aztèque, incompétent en intelligence artificielle, mais fréquentant depuis longtemps la politique, il a développé une compétence en matière de stupidité naturelle. Il est lucide : l’intelligence artificielle ne va pas renforcer l’intelligence humaine, mais sa stupidité. Tandis que ces seigneurs de la tech parlent, à Lisbonne, ils donnent l’impression qu’eux, ils habitent déjà dans un autre monde, qu’ils n’ont plus aucune relation avec le nôtre. Une main de glace caresse la colonne vertébrale des participants. Le désarroi gagne visiblement ceux qui écoutent. Aujourd’hui, alors que nous possédons de plus en plus d’informations, nous sommes de moins en moins capables de prédire l’avenir, c’est dans la nature même du numérique de réduire la réalité à une série de O et de I, œuvre implacable d’homogénéisation, éliminant tout ce qui ne peut pas être quantifier, ce qui ouvre grand la porte au chaos. Nous n’avons plus d’avenir, au sens où nos grands-parents le concevaient. Tout peut changer brusquement. Dans cette réalité, seuls les personnages borgiens sont à l’aise, se nourrissant du chaos. Mais les seigneurs de la tech présentent alors leur alternative : si l’IA se nourrit du chaos, elle promet aussi le retour à un nouvel ordre, à un gouvernement rationnel de la société, les décisions étant prises sur la base des données, ce qui ressemble à un rêve de technocrates, où le savoir est remplacé par la foi. L’IA ne peut être pensée en termes purement rationnels, car le seul moyen d’entrer en relation avec elle est de faire un acte de foi, dit Giuliano da Empoli. Puisqu’elle promet de prévoir, même si on ne comprend. Ce n’est pas un problème pour des technocrates, puisqu’ils ne s’intéressent ni à l’histoire ni à la philosophie, ni à la littérature, ni à la poésie. Ils sont revenus à avant les Lumières, à un monde magique, incompréhensible, « régi par l’IA que l’on priera comme les dieux de l’Antiquité.
Pour Giuliano da Empoli, le roman de Kafka, « Le procès », anticipe l’IA, puisque personne ne comprend rien, K. glisse vers le Château, mais ne peut jamais s’accrocher à rien. Au téléphone, il y a des voix lointaines, qui refusent de donner la moindre explication.
Bien sûr, dit-il, le Château de Kafka n’est pour l’instant une réalité que pour ceux du bas de l’échelle sociale, comme les livreurs, qui n’ont déjà plus aucun contact avec l’humain dans le déroulement de leur travail, leur seul interlocuteur est une appli sur leur téléphone. S’il survient un imprévu, il n’y a personne vers qui se tourner. Désormais Le Château est en train de gravir les échelons de la hiérarchie sociale, des ouvriers, aux employés, aux fonctionnaires et même aux professions libérales. Un jour, les algorithmes deviendront supérieurs au jugement des politiques et des grands managers, et alors Le Château aura recouvert la terre entière.
Alors, disparaitra la possibilité qu’un maire de village s’ancre dans la politique locale, ait une vraie connaissance du territoire, le goût du détail, l’ambition de produire un impact sur la réalité, réglant les conflits, prenant des décisions dans un contexte flou, sachant saisir l’ironie des choses, lucide aussi sur la nécessaire rouerie des habitants, le goût de commandement de certains, et le besoin d’attention d’autres. Toujours ayant le plaisir du contact humain. Bref, le contraire d’un Asperger de la tech et de son désir maniaque de transformer l’homme en machine. Ce maire de petit village a une mésaventure avec Waze, l’appli que les conducteurs apprécient : pour faire gagner du temps aux automobilistes et éviter les embouteillages, la machine Waze a décidé de faire passer voitures et camions par le village, en cas de bouchons, et ceux-ci déboulent à toute vitesse devant crèches, maisons de retraites, écoles, juste pour faire gagner quelques minutes ! La machine, comme les Asperger, ne pense qu’à un seul objectif, jamais aux conséquences humaines. Dans ce cas, Le château s’est approprié un bien public au bénéfice du privé. Mais ce maire, qui a la capacité de penser, a trouvé comment décourager les algorithmes, en mettant des rues en sens unique, en baissant la vitesse, puis en installant un feu rouge. Les plateformes s’inquiètent, contactent le maire, qui leur demande de prendre en compte les écoles, les hôpitaux, mais elles préfèrent ne pas discuter, et quittent les lieux.
Une très bonne analyse de la bascule du monde dans l’ère des prédateurs, et notre espoir est dans le sursaut au bord du gouffre d’humains comme ce maire, capable de penser face à la dictature de la machine, et de se mettre debout pour se réapproprier les villages, les villes, les territoires, les pays, la planète de partage, et surtout la politique, la géopolitique, l’histoire, en recommençant à lire, à tisser des liens humains, à mettre l’humain ayant retrouvé la capacité de penser librement, d’imaginer, d’avoir des initiatives, et d’arriver à des jugements, au cœur de la politique.
Alice Granger
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