Edition José Corti - 1995
mercredi 13 mai 2026 par Alice GrangerPour imprimer
Julien Gracq découvre la ville de Nantes lorsque, lycéen, et donc au seuil de l’adolescence, il entre au lycée Clémenceau, où il est en internat, ne sortant qu’une fois tous les quinze jours. C’est un campagnard, il vient du village de Saint-Florent le Vieil, où il est né. Pour lui, une ville, comme une femme, doit rester secrète, ne pas donner accès à son intimité familière, doit enrouler très serré le fil de notre rêverie autour d’elle, si elle veut agir fortement et durablement en soi, si elle veut jalonner à ses couleurs « le cheminement du désir ». Son image mentale ne correspond donc pas du tout avec son plan.
Alors, d’emblée, pour faire entendre un largage d’amarres d’avec un lieu incestueux qui résonnerait dans la manière de s’approprier une ville nouvelle, il oppose la ville de Nantes et celle d’Angers. Donc, à travers son témoignage concernant la ville de Nantes qu’il découvre, nous entendons aussi qu’il quitte pour la première fois son village natal comme le poète qu’évoque Dante dans son « Traité de la langue vulgaire », qui part en exil à la recherche de la langue vulgaire, sa langue maternelle restant comme « cardine », comme inspiration, pour chaque « sédentarisation dans la parole », dirait René Char, c’est-à-dire chaque étape de la migration de la vie et Nantes est la première de celles-ci, le départ rimant avec l’adolescence comme la porte de l’envol hors du nid qui s’ouvre, l’oiseau découvrant l’ailleurs en le confrontant avec l’expérience poétique de son enfance heureuse qui le laisse partir, lui ne faisant résonner aucune nostalgie du village natal, lorsqu’il devient un lycéen qui habite dans l’internat du lycée. Angers aurait dû logiquement avoir sa préférence : elle est moins loin de son village natal, c’est le chef-lieu officiel, ses parents y ont étudié, enfant il a tant de fois pris le train, qu’il adore, pour y aller, surtout les omnibus de nuit et leur odeur de charbon mouillé, il aimait voir à travers les vitres les sentiers où grimpaient les chèvres, les maisons de campagne aux toits d’ardoise et de schiste, « les folies », les coulées de vignes à l’approche de la ville, mais pour lui, c’est une ville qui ne tient pas ses promesses. Qui est mesquine, la respiration y est courte, elle respire les intrigues en vase-clos, elle sent le renfermé social, les micro-sociétés « stagnantes et mesquinement conflictuelles ». Angers lui inspire « La Maison d’Usher » d’Edgar Poe, aménagée pour les « commodités douillettes d’une fin de vie cossue », pataude, « la glèbe encore collée à ses semelles », ville de notaires et non d’entrepreneurs. Il n’y a rien à attendre d’elle, comme d’une femme dont il faut comprendre « que rien d’elle ne s’animera jamais pour vous sous le regard ». Bref, nous entendons que son enfance heureuse le pousse non pas à s’installer « mesquinement », « bourgeoisement », comme à Angers, mais qu’elle a mis en lui le désir qui reste désir, celui d’aller à la recherche d’un ailleurs gardant sa réserve d’inconnu, ne le ramenant pas en lui comme dans un cocon œdipien, ne le retenant pas dans le passé, ni, justement à ce stade adolescent qui correspond à l’entrée au lycée, le préparant à reproduire à l’identique le passé avec les parents, comme une fermeture dans des ruines circulaires dirait Borges.
Nantes est pour lui si différente. Il la découvre depuis l’internat, apercevant au-dessus du mur, telle une « brève échappée » sur la façade du musée, la cime des magnolias du Jardin des Plantes, donc des arbres, qui vibrent avec ceux de son enfance poétique proche de la nature et des choses, dans son village natal. Tandis que par le portail du lycée, qui s’ouvre pour laisser entrer les élèves habitant la ville, c’est telle une marée la rumeur de Nantes qui entre. Une ville qu’il peut d’emblée imaginer, les perspectives donnant sur des lointains mal définis, inexplorés, laissant libre l’imagination. Toujours, pour Julien Gracq la ville de Nantes ne se dégagera jamais de ce « pli imprimé dès mon premier contact », qu’il habitera ensuite comme une princesse lointaine, n’acceptant jamais le « dégrisement de la cohabitation », qui aurait été pour lui un viol de l’imaginaire. Nantes est donc pour lui « l’espace même de la liberté ». Le courant d’air est vif dans ses rues. Les odeurs végétales, lourdes et sucrées, du jardin des Plantes voyageaient jusqu’à l’élève en internat en lui montant à la tête tout en restant inaccessibles (comme s’il était heureux que rien ne vienne « satisfaire » immédiatement l’éveil sexuel de l’adolescence en venant saturer d’excitations ses sens pour interdire qu’ils s’éveillent d’eux-mêmes en laissant au poète qu’il est les commandes, lui seul décidant de ce qui le touche). Les rues qui s’animaient, « insoucieuses de notre couvre-feu », empêchaient le sommeil, suscitaient l’imagination. Une ville qui, en gardant son intimité, a rendu plus libre Julien Gracq de s’éveiller par la lecture, en prenant « mes distances avec mes repères matériels », pour mieux les remodeler selon les contours des « rêveries intimes ». Le changement de Nantes, remodelée après les bombardements de 1943 et 1945, change en même temps que la fin de l’adolescence de Julien Gracq et la fin du cycle de l’enfance, du lycée. Ainsi, dit-il, le souvenir est libéré de toute mélancolie et pesanteur, et l’enfance et l’adolescence restent comme un gisement, une richesse pour toujours mobilisable, sans jamais ressusciter le passé par complaisance. Il préfère chercher comment à travers les choses du passé il est devenu celui d’aujourd’hui, et ce qu’elles sont devenues à travers celui qu’il est maintenant. En tout cas, il en est sûr, l’idée qu’à l’âge adulte on se fait du monde « reste toujours tributaire de la conception enfantine ». ¨Pour lui, l’enfant de la campagne, la ville est une « cité pleine de rêves » et doit avoir un grand nombre d’habitants (c’est pour cela aussi qu’Angers ne faisait pas le poids). Mais dans sa mythologie personnelle, la ville qui fait rêver doit avoir des tramways électriques, et ceux de Nantes étaient tellement longs, « ces charmants véhicules de plein vent, amis du soleil, annonçaient l’été dans les rues de Nantes aussi rituellement que le coucou annonce le printemps ». Donc, le coucou est un oiseau de la campagne, de l’enfance, qui vient vibrer dans un paysage de la ville, ces tramways qui font rêver. Il y a un dialogue entre les années plus rêvées que vécues de l’enfance, restant inaccomplies, tel un chemin souterrain dit-il, tels des rhizomes, et celles où se produit le « jaillissement inattendu d’une pousse verte ».
Au temps de l’internat, Nantes est aussi une étape vers la mer, par le chemin de fer. Ce train bordant un bras de la Loire, et traversant le cœur de la ville, lui donnait une « impression d’intimité peu commune » qui semble éducatif au stade adolescent où le lycéen interne est entré, où internat semble en phase avec « seul avec soi-même » et le chamboulement en cours pour aller vers une vie inconnue. Le jeune voyageur qu’il est s’éveille non pas en voyant du train des terrains vagues, mais des cours d’immeubles, la circulation bourdonnante, l’affairement incontrôlable, et pour la première fois, il a le sentiment d’une vie nouvelle qui est furieuse et innombrable, gaie, d’une allégresse endiablée. Le campagnard sent une pression humaine « jusque-là jamais ressentie », ce qui est très éloigné du pouls ralenti d’Angers. La vie de Nantes lui monte à la tête comme un vin corsé comparable, dit-il justement à « une première puberté ». Alors que le village de l’enfance le protégeait par ses rythmes de la campagne, là c’est l’irruption inattendue de quelque chose d’effréné, le pressentiment de la jungle humaine. C’est la ville de Nantes qui l’a éveillé à l’ambivalence, tandis qu’il était collé à la vitre d’un wagon de train. Ce train était aussi lié aux vacances avec ses parents, à l’été, où « tous les pouvoirs secrets, presque érotiques, de la vie se libèrent ». Et en effet, son premier contact avec Nantes se fait en été, mais après, du lycée, il a aussi aimé ses pesantes brumes d’hiver, et les fleurs de marronniers, au printemps, qui lui donnent l’impression que la saison élue lui monte à la tête, donc toujours en phase avec la sensorialité de l’enfance campagnarde. Mais il dit, parce que sans doute il est devenu un adolescent, que le printemps campagnard ne lui a jamais fait un tel effet… Le témoignage de Julien Gracq tandis que la découverte de la ville de Nantes se fait dans le commencement d’un temps adolescent de rebattage des cartes et d’envol hors du nid d’abord fait entendre l’importance du retrait adolescent sur soi-même symbolisé par l’internat séparant de la famille et de l’enfance, mais aussi que le monde nouveau s’ouvre en gardant son intimité de sorte qu’il ne s’adresse jamais directement au « dernier-né » des sens, le sens sexuel qui est en train de faire irruption (et Julien Gracq à tout moment en témoigne, et il précise à chaque fois qu’il reste à distance de tout ce qui peut l’entraîner vers des choses louches proposant la satisfaction immédiate de ce sens sexuel), mais le monde nouveau de la ville si vivante lorsque le train la traverse provoque une renaissance des sens par la nouveauté des choses sensibles qui les suscitent et ainsi les sens à la fête fonctionnent comme des sens prédécesseurs, des premiers-nés offrant leurs leçons de vie, de vibrations de cordes sensorielles, au dernier-né des frères, l’intégrant à eux, l’emmenant en voyage, lui disant que l’art de l’incarnation est sensoriel, est sublime, doit s’échapper de la logique de la satisfaction immédiate, si la vie vivante veut s’échapper de l’installation, comme la ville d’Angers montre que c’est une ville non vivante.
Au rythme de ses sorties de l’internat, Julien Gracq témoigne ainsi de quartiers de la ville qu’il préfère, alors que d’autres sont un peu moroses et hautains. Ainsi, les abords du lycée lui apparaissent telle une atmosphère d’un dimanche distingué et esseulé, mais avec l’impression qu’un bonheur fugace peut à chaque instant faire irruption, alors que le quartier est très bourgeois, parce qu’un arbre s’incline vers le trottoir, ou qu’un rayon de soleil lui fait soudain se dire « qu’il fait bon de se tenir là », sa vie séparée du lieu de l’enfance heureuse retrouvant par miracle ses marques, en donnant l’impression que les merveilles de l’enfance peuvent se renouveler. Ainsi, au Jardin des Plantes si proche du lycée, c’est surtout le parfum des plantes exotiques qu’il aime, qui réussissent à faire irruption dans la cour de récréation, telles des enclaves arches de Noé, telles de « petites oasis banalisées ». Nantes lui en a donné le goût. Mais sûrement pas au Musée de Nantes, si proche aussi du lycée, où on l’emmenait pour des incursions culturelles comme s’il était un chien tenu en laisse et battu.
Ce qui l’a toujours frappé dans la ville de Nantes, c’est que pour lui, le campagnard, le fluide urbain peut toujours se diluer dans la campagne. Parce qu’il est sensible aux lisières, au tissu urbain qui s’effiloche sur la campagne, sur des domaines inattendus, suscitant l’imagination. Il rêve plus loin encore que le tropisme des lisières, comme si quelque chose, un sort malin, empêchait de rejoindre un corps vivant dont il entend la respiration proche. On entend l’interdiction de l’inceste, c’est-à-dire de la logique de la satisfaction immédiate. Au contraire, il y a l’apprentissage de la sublimation sexuelle, du différemment. Du non au retour dans le passé comme dans ses ruines circulaires, du désir d’inconnu. Alors, il rêve « plus loin encore que le retour régulier de ce tropisme des lisières ». Il semble vouloir vérifier que le retour à la campagne de l’enfance est impossible même en revenant à la lisière, qu’au contraire c’est l’inconnu qui s’ouvre. Mais comme si cela ne s’ouvrait que par l’effet d’une longue hésitation, jamais tout-à-fait tranchée, comme transporter la ville à la campagne, tellement c’est difficile de mettre un terme à « une contradiction latente ». L’ouest de la ville de Nantes reste pour lui comme une terre inconnue, « enclose dans la chair d’une ville restée pour moi si éveillée ». La route de Vannes ne lui a laissé presque aucun souvenir.
Nantes est pour lui une ville qui est restée si éveillée. Le quartier qui le dépayse le plus est celui de la place de Bretagne. Avant les bombes qui l’ont détruit à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pour reconstruire cette énorme et agressive Tour de Bretagne, il y avait là les restes d’une Nantes de 1793, avec les hôtels « arrogants » des négriers de l’île Feydeau et du quartier Graslin, et ses maisons dont le jardinet évoquait la campagne. La place Viarmes où habite la grand-tante chez laquelle il vient déjeuner une fois par semaine, elle, ressemble encore à la ville ancienne, elle est modestement embourgeoisée, ses attaches avec la campagne ne sont pas rompues. Julien aime, à Nantes, les endroits où la forme de la ville « se dissolvait peu à peu dans la campagne comme le sucre dans l’eau ». Par contre, cela ne lui échappe pas que là où la ville de Nantes est bourgeoise cela correspond à ces « nouveaux riches » du XVIIIe siècle qui s’étaient enrichis par le sucre et la colonisation, par le commerce du bois d’ébène », et que ceci a fermé toutes les issues résidentielles vers la campagne, sauf le long de l’Erdre.
La promenade vers le sud de Nantes correspond pour Julien Gracq à la marche vers le soleil, quittant les « froids bocages, la verdure sombre, les toits d’ardoise, les villages sans vie », pour « les coteaux à vigne du pays nantais », « l’élégance toscane de Clisson », le vin et non plus le cidre. Saint Sébastien lui rappelle son village de Saint Florent, les fourrés de saules. Julien Gracq n’aime pas les routes de grandes communication (route de Vannes, de Rennes, de Paris) mais celles qui existent encore à Nantes, les impasses menant aux lisières de demi-friches, où les allées s’ensauvageaient, tels des rendez-vous clandestins des soirs d’étés, des autorisations d’écarts, des espaces de rêves, de libre vagabondage. Si le parc de Procé n’est plus le même, s’est policé, reste la Chézine, qui pénètre dans Nantes comme « une traînée verte et humide qui disjoint la mosaïque des pâtés de maisons », puis devient souterraine. Cette rivière est pour lui une insoumise, refusant de capituler devant la banquise de béton et de pierre. Elle lui rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, à Nantes, la rue et l’étable, l’atelier et la prairie, cousinaient familièrement, en haut de certaines rues, il y avait des prés et des vaches, on allait le matin chercher le lait.
Partout, par exemple sur les boulevards de ceinture, Julien Gracq recherche les surprises, les zones de verdure, les prairies refusant le gazon. Il aime repérer un domaine retranché, en apparence inhabité mais sommairement entretenu, touchant une corde dans son esprit, comme des figures puissamment surdéterminées, qui sont créatrices de champs de force qui magnétisent tout, comme une science clandestine. Ainsi, les promenades des lycéens, ces dimanches où il ne rentrait pas chez lui, conduisaient les « laissés-pour-compte » vers ces différentes impasses de la banlieue de Nantes, et leur superbe isolement permettant la préservation de leur charge affective première. Par exemple La Colinière. La voiture les emmenant zigzaguait entre les jardinets, les cabanes, les guinguettes, donnant un avant-goût des vacances, et débouchait « dans l’herbe haute de la campagne fleurie ». Puis arrivait à la maison d’été du lycée, dont il aimait le délabrement silencieux, qui semblait baigner dans une lumière ancienne et fanée, enterrée tout l’hiver sous des branches et feuilles pourries. Le souvenir qu’il garde de La Colinière est secrètement dédié « à une certaine qualité d’ivresse où la fermentation propre à la puberté se mêle aveugle à celle de la Terre ».
La ville de Nantes qui lui parle vraiment commence au XVIIIe siècle. Parce qu’elle donne l’impression qu’elle a congédié brutalement les vestiges des siècles obscurs. Ni le château, ni la cathédrale ne lui semble avoir gardé « l’ancien tissu féodal et clérical » encore présent à Angers. Le plan de la ville ne ramène pas aux siècles précédents. Par exemple, les vieux quartiers du Bouffay et de Sainte Croix, où les défoulements politiques ont été rudes entre 1793 et 1968, où pour lui soufflent encore une bise de passions anciennes, ne lui ont rien laissé à rêver.
Il ne lui échappe pas que dans le quartier Graslin, son théâtre a été construit au siècle des Lumières pour « les besoins culturels des négriers », et que pour cela, comme dans aucune autre ville, ce théâtre projette tout autour une ombre tournante impérieuse. Il a l’impression, en gravissant la rue Crébillon, qu’un luxueux tapis rouge a été déroulé jusqu’à ce temple à colonnes. Alors, derrière, comme si ça suscitait l’imaginaire de l’adolescent qu’il est, il a l’impression que les loges des artistes s’ouvrent comme une maison de rendez-vous, avec ses coulisses entremetteuses. Cela provoque en lui, adolescent, dans ce quartier, un érotisme cru, la disposition des choses n’est pas innocente, et nous sentons qu’il dit non à cette tentation d’une initiation offerte, tout en étant lucide, ici à côté du théâtre, l’air qu’il respire n’est « pas tout à fait celui que respire le vulgaire », qu’il y a un « clergé de l’art lyrique fortement hiérarchisé ». On sent qu’il regrette que le cinéma, la télévision, aient fait disparaître ces figures locales de la scène, qui se mêlaient à la vie de tous les jours. Alors que lui l’a connu à l’âge adolescent, et le prestige de l’opéra est resté pour toujours très vif en lui, dans tout ce quartier, parce que tout ce que suscitait en lui cet Opera Graslin était paradoxalement « le seul refuge de la vraie vie », parce qu’il restait indemne de la souillure pédagogique, c’était de lui-même qu’il pouvait imaginer librement.
Dans cette prospection décousue de la ville de Nantes, Julien Gracq n’a par contre pas été beaucoup touché par le passage Pommeraye, parce que pour lui, ces passages ont des affinités érotiques semblables à celles « des chambres équivoques d’un hôtel du libre-échange ». On voit à quel point l’imagination libre de l’adolescent qu’il est à l’œuvre pour dessiner « sa » forme de la ville. Le passage, à son goût, manque de secret, et la lumière crue, à cause de la verrière, est dépoétisante. En descendant de l’autre côté, vers la rivière Chézine, il imagine qu’il retrouve le calme bourgeois, morne, non loin du temple protestant de la place de l’Édit de Nantes. Mais il aime bien le quartier et le Musée Debrée, leg de Debrée qui était un lunatique ami des Lumières, qu’il voyait en rejeton débonnaire des « négriers sentimentaux, mélomanes et sadiques » qu’il imagine trainant après eux une suite d’esclaves. Ce musée, d’un côté il dit qu’il fait bon s’y tenir en fin d’après-midi d’été, et en même temps que c’est à ses yeux le logis d’un collectionneur expulsé de chez lui à cause de l’accumulation de trouvailles, c’est-à-dire qu’il parle de ces négriers colonisateurs dont c’est la maison qui est colonisée et squattée par les tableaux, qui est une coquille humaine expropriée. Tout est dit de son jugement sur cette partie de l’histoire de cette ville mais aussi de la France, de l’Occident colonisateur.
Bref, pour lui, très éloigné d’un touriste, la mémoire d’une ville ne s’attache qu’à quelques repères, ce qui constitue « tout le capital de songeries, de sympathie, d’exaltation ». Bien sûr Julien Gracq n’aime donc pas une ville qui est imposée d’avance par les médias. Lui, avant l’entrée au lycée Clémenceau, personne ne lui avait parlé de Nantes, celle-ci s’est découverte à lui qui était un « petit sauvage », partant à l’aventure dans la ville, personne n’ayant trié pour les lui les chefs-d’œuvre. Il pouvait s’imprégner « de ses trouées de lumière, de ses chemins d’eau, des tranchées ombreuses de ses rues encaissées », sans hiérarchie, ceci en phase avec son enfance campagnarde. Ainsi, dit-il, ce qu’on pourrait lui reprocher comme un « pli d’inculture » par un regard humiliant sur ce campagnard, il le gardera toute sa vie, un regard naissant sur les choses découvertes. Préférant se promener dans une ville comme dans un jardin. Ainsi, il trouve qu’à Nantes, « une percée urbaine trop volumineuse » a été infligée à « une cité trop petite », que la « rénovation consécutive à la guerre a mis en échec le génie d’une ville si riche en étrangeté ». Jules Verne, par exemple, n’a pas trouvé de successeurs. Elle a, selon lui, été dénaturée par les comblements artificiels de la Loire. Pourtant, il se demande pourquoi elle donne cette impression d’être une grande ville, alors qu’elle n’est pas immense. Il arrive à ce jugement : c’est parce qu’elle est centrée sur elle-même, peu dépendante de ses racines terriennes et fluviales, donnant donc le sentiment « de nourrir une vie autonome, purement citadine », et alors le visiteur a l’impression de s’immerger et de participer « au secret insaisissable de sa singularité ». Mais les comblements des deux bras de la Loire ont fait disparaître le fait qu’avant, on approchait de Nantes par des prairies, des îles, qu’elle avait avec son fleuve campagnard un air hollandais. Un sentiment de placidité tranquille s’en dégageait, c’était « une ville ainsi dévêtue par la nudité de sa campagne proche », semblant dire, « je suis ainsi, - toute offerte au loin et toute connue », à celui qui l’approche de manière naïve, au fil du fleuve menant au cœur de Nantes, surgissant au-dessus des hautes herbes, dominé par la masse lourde et bossue de sa cathédrale. Une approche désormais interdite par une américanisation sommaire, sans finitions, du paysage, par exemple aucun accostage n’est maintenant prévu sur les berges.
Julien Gracq le campagnard regrette tant la disparition des prairies, des saules, et que des zones entières de l’ancienne campagne soient devenues un chaos d’éléments urbains, et aussi la disparitions de cet estuaire qui était pour lui l’occasion d’excursions exotique à travers les bois coloniaux, les régimes de bananes, des sacs de café, de sucre, de cacao, alors que seuls restent les hangars. Non pas qu’il ait vu Nantes comme un vrai port, mais c’était pour lui, l’adolescent, n’oublions pas, un lieu de peuplement un peu crapuleux, avec un réseau dense de maisons closes, avec des lanternes énormes à énormes numéros, des drapeaux du vice maldororien, c’était un quartier tabou, mélange de clandestinité et d’exhibitionnisme où il devinait que cela avait été « un des vrais points d’inflammation de la ville », voyant son adolescence devenue très éloignée de cette relation à l’érotisme. Alors, par ce qu’il devinait ce qui avait été, il était à la fois « effrayé, sordidement ébloui, obscurément fasciné », le regard de Julien Gracq sur la prostitution étant toujours éclairé par la lueur sulfureuse qui baigne dans « Les chants de Maldoror ». Il reste sur le seuil, d’autant plus que les bombardements ont aseptisé ces quartiers vénéneux.
Il regrette la disparition du pont transbordeur qui faisait la singularité du port de Nantes, mais aussi que l’Erdre, qu’il voyait comme une rivière irlandaise, surpeuplée de bateaux, offrant les plaisirs » liés aux miroirs d’eau calme », avec beaucoup d’espaces verts aménagés sur ses berges, se soit absentée des rues de Nantes encore plus que la Loire. Il a eu peur d’avoir perdu son charme fait de surprises, d’intrusion « dans une intimité protégée, d’étrangeté », qui lui avait donné l’impression d’une fête absolue, calme, sans plaisirs violents mais d’autant plus pénétrante, la première fois, lors de la sortie nautique avec son lycée.
L’image que Julien Gracq se fait de la ville de Nantes est comme un rêve de la nuit, ne faisant état que de sa présence sur lui. Il témoigne que c’est la seule parmi les villes qu’il a connues « qui ne relève à aucun titre de la vérification ». Est-ce parce qu’il l’a découverte à l’âge adolescent ? Ainsi, à cette époque de transition entre le cheval et le moteur, la circulation dans les rues ne l’intéressait pas d’autant plus qu’étant enfermé dans le lycée il en était distant, mais il fut marqué par l’allumeur de réverbères, l’éclaireur des rues, « à-demi mystique ».
Par contre, il se forgea une idée de la société. La ville, pour l’enfant de la campagne qu’il était, était très dépaysante, il trouvait qu’elle avait gardé quelque chose de napoléonien, ordre, discipline, et non pas le « rêve de la société conviviale qui ensorcelle le temps ». Elle lui a, il le reconnaît, permis de faire de solides études, mais l’internat, c’était très cher (La Compagnie de Jésus tenait, dit-il le rôle d’un « gardiennage disciplinaire » nullement éducatif, c’était une institution rude, meurtrissant tout mouvement spontané). Et le lycée Clémenceau de Nantes « devait inscrire dans un cerveau d’enfant l’image d’une machine sociale solidement construite » où collaboraient l’armée, la religion, la société civile. Dans ce lycée, après la guerre 14, il y avait une absence de fermentation, un conformisme réfrigéré, gardant de solides réflexes défensifs. A ses yeux presqu’encore enfantins, cet ordre établi semblait être légitimé par la victoire, et comme pour toujours, cela lui en imposait, mais en même temps il le trouvait insipide, jamais animé.
C’est au-delà de cet ordre établi de la micro-société du lycée qu’il observait le mouvement, l’animation, le comportement des foules. Il voyait « les lisières disgraciées du travail » être tenues à distance, ayant une existence abstraite, refoulant le travail au fond des ateliers, et dans les rues, visibles, il ne restait qu’une bourgeoisie sans apparat, sans faste, économe, « presque indigente », mais tenant son rang et ses bonnes. Si l’esclavage avait disparu à Nantes, la communauté citoyenne qui restait était à la fois plébéienne et privilégiée, attachée à ses droits et prérogatives, se distinguant par le fait d’être exempté de travail manuel, celui-ci étant une disgrâce pour la petite bourgeoisie selon le même réflexe du petit blanc côtoyant la masse indigène, cette barrière étant restée, marginalisant le monde du travail. Une foule d’apparat, servie par des bonnes tapies au fond des cuisines, déambulait dans les rues, et les classes dangereuses ne se voyaient pas dans les rues. Sauf au Mardi-Gras, et à la Mi-Carême, où surgissaient des silhouettes féminines insolites et vulgaires, des « débardeuses du plaisir », qui provoquaient chez le jeune adolescent un trouble puissant. Une certaine vulgarité hardie chez les femmes a toujours, depuis ce temps-là, touché Julien Gracq.
Mais, durant ces années de lycée et d’adolescence, il n’a jamais été proche, à Nantes, de la chose publique et de la politique. Cette démangeaison urticante et généralisée était aux yeux de l’adolescent absente, il avait l’impression d’un consensus social très large à l’ordre établi, c’est-à-dire qu’une image s’était formée dans son esprit, curieusement, à propos de Nantes : il y avait dans sa mémoire, jamais chassée, l’image d’un âge d’or fabuleux, d’un Eden social pacifique, puis une épée flamboyante l’en avait chassé inexorablement avec l’âge adulte arrivant, et tout retour était fermé. Quelle extraordinaire récit de ce rebattage des cartes de l’adolescence, et ceci se faisant à travers la découverte si singulière de la forme d’une ville !
En arrivant à Nantes de sa campagne, souvent en train, Julien Gracq s’est toujours intéressé aux changements progressifs des paysages, à l’infiltration du noyau urbain dans la campagne. Ces changements, il les vivait comme un accueil amical. Puis encore plus en arrivant à Pornichet, au bord de l’océan. C’était toute une odyssée intérieure « brève et mouvementée » qu’il vivait en s’approchant de Nantes. Ce n’est qu’avec Nantes qu’il a vécu cela. La « ville de Nantes prend parti en bloc, les armes à la main, contre sa campagne tout entière insurgée contre elle ». C’était une ville qui fut la capitale des anciens ducs, qui fut très humiliée au temps de la monarchie de Rennes qui avait le Parlement, et ce fut une disgrâce que la nature avait préparée. Car dans les campagnes, il n’y avait nulle unité que Nantes aurait pu influencer, mais une mosaïque de méfiance naturelle, de sorte que Nantes ne pouvait guère commander que son fleuve, dit-il. De part et d’autre de ce fleuve, les raffineries de pétrole et les usines de l’estuaires s’ignoraient. Et, en rentrant à St Florent, pour les vacances, Julien Gracq voyait des bourgs renfermés sur leur quant-à-soi. Julien Gracq était frappé par le changement du paysage en passant du nord au sud de la Loire, comme les ardoises des toits devenant des tuiles, le changement des maisons, et l’art de vivre très différent, au sud même la manière bourgeoise de vivre et de philosopher est tellement plus visible et paradoxalement plus « naïve ». A Clisson, c’est un monde italianisé, tandis qu’au nord de la Loire, les campagnes sont incurablement grises, ingrates, vautrées dans le silence et un sommeil rural épais, un « impénétrable matelassage » sépare Nantes de la « vraie Bretagne » et du « pays gallo morbihannais », et on pourrait y voir encore dans « les mornes bois de chênes » des porcs qu’on mène à la « glandée ». C’est non pas une zone pauvre, mais d’atonie, sans excitation, rien n’y éveillant une réponse, aucun écho ne venant s’y amortir. C’est pour cela, s’était dit Julien Gracq, que la ville de Nantes n’était chez elle dans aucune de ces régions, n’y tirant qu’un peu de muscadet. Bref, la forme de la ville de Nantes dont témoigne l’adolescent qui l’a découverte à partir de son lycée et de l’internat est le monde nouveau qui s’ouvre à lui mais qu’il sent poétiquement comme il a senti sa campagne natale, librement, la campagne, comme le « cardine » dont parle Dante dans son « Traité de la langue vulgaire », ne cessant de jouer comme une source fidèle d’inspiration pour le plaisir d’apercevoir des paysages inconnus qui le touche, dans l’ailleurs où le pousse l’arrivée à l’âge adulte, où il reste poète.
Alice Granger
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