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Autoportrait à l’encre noire - Lydie Salvayre

Editions Robert Laffont 2025

vendredi 28 novembre 2025 par Alice Granger

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Lydie Salvayre a signé un contrat avec une maison d’édition pour écrire son autoportrait. Comme si elle était don Quichotte se battant avec les moulins à vent par les salves de sa propre culture qui se détache très nettement de la « médiocrité », - moulins à vent appartenant à l’élitisme littéraire, à ceux « entichés d’eux-mêmes », en présence desquels elle ne parle pas parce qu’elle ne sait pas parler, et même quelqu’un avait dit d’elle lors d’un événement littéraire qu’elle avait « l’air bien modeste » - elle a choisi son Sancho Panza en la personne de sa voisine de palier, âgée de moins de trente ans, Albane. Celle-ci vient souvent lui demander du persil ou de l’ail. Elles sont devenues amies. C’est une française célibataire, qui rêve d’une histoire d’amour grisante avec un homme sortant du lot et jouissant d’une position sociale éminente. Avec Albane, elle peut sortir de sa timidité et parler, par exemple toutes deux ne cessent de s’exclamer « putain » à tout bout de champ. Mais entre elles, le désaccord est total à propos de la littérature. Albane est une ignorante en matière de littérature classique et contemporaine, et est fan de « new romance » promue par des tiktokeuses, qui n’est que du « love », mettant l’amour au centre de tout (jusqu’à l’indigestion, se moque Lydie Salvayre). Lydie Salvayre trouve que cette littérature, c’est « de la merde en barre », que ce n’est pas de la littérature populaire mais « la culture de marché », un genre très médiocre qui progresse implacablement. Tandis qu’elle, en Don Quichotte, la Dulcinée qu’elle défend, c’est la grande littérature, l’excellente, celle qui est tellement plus dangereuse. Rappelant à sa jeune amie, (à qui elle voudrait faire honte d’être si sentimentale), qu’en Union soviétique ceux qui dérangeaient trop par leur parole libre étaient muselés.
Faisant part à Albane de son projet d’écrire son autobiographie, et ne sachant comment sauter le pas et commencer, elle suscite son enthousiasme – elle est donc super bon public ! – et lui dit tout de suite que les lectrices (des femmes !), « adorent se promener dans l’intimité des personnes connues comme dans un jardin public ». Lydie Salvayre imaginant alors le contrôle féroce des followers !
S’inspirant de l’œuvre de Cervantes, avec le personnage d’Albane qui est en phase avec le milieu social de son enfance à elle, dont elle avait toujours eu honte, elle peut donc sans honte osciller entre le « bas », en s’autorisant à s’y sentir bien, et le « haut ». Entre le peuple qui n’a pas, par sa langue et ses intérêts, les signes extérieurs du bon milieu social, et le « haut » en dégainant comme Don Quichotte toute sa culture « supérieure » affichant au contraire les signes de la bonne appartenance littéraire. Même si Albane, découragée, la range « dans la catégorie des intellos qui croient que la culture est leur apanage », et elle rappelant alors que lors de l’Affaire Dreyfus, « les intellos » étaient ceux qui, bien sûr de « toute leur intelligence » luttaient contre l’injustice, la bêtise, les préjugés. Souvent, Lydie Salvayre utilise un vocabulaire qu’Albane ne peut pas comprendre et donc l’excluant d’un entre-soi élitiste. Alors même qu’en Don Quichotte elle se bat contre ces mêmes moulins à vent, avec lesquels elle ne parlait pas, se sentant tellement pas des leurs, à cause de la honte de ses origines.
Avec Albane, nous avons l’impression qu’elle peut avec délices prendre sa revanche : c’est elle qui est par son élitisme littéraire, par son écriture, par sa notoriété, du côté de cette élite. Qui pourtant l’humiliait tant, lors d’événements intellectuels, qu’elle était et est toujours incapable de parler. Et c’est Albane qui est du mauvais côté, n’ayant que les goûts médiocres et les aspirations de la génération Z mais elle s’en fout. Lydie Salvayre, dans ce dispositif, peut aller d’un côté à l’autre avec bonheur (puisqu’Albane est très tolérante aux réflexions « supérieures » et parfois très vexantes de son amie, et vice-versa). Alors que jadis, c’était la honte et la douleur.
Nous pourrions souligner que Lydie Salvayre, cent pour cent espagnole, ayant eu toute l’enfance honte de ses parents réfugiés espagnols ayant fui l’Espagne en 1939, qui n’ont jamais parlé correctement le français mais seulement le « fragnol », mélange des deux langues, avec cette Française intellectuellement inférieure à elle par la langue, justement, prend sa revanche, inverse la honte. D’autant plus qu’Albane y est insensible. (Et cela pourrait presque être une mise sur le métier psychanalytique !) L’inférieure, qui a le cuir épais, les pieds bien sur terre, et reste indemne des attaques de la honte que l’Espagnole très cultivée ne rate aucune occasion de dégainer en allant trop loin souvent en dénonçant les niaiseries accablantes de ses goûts littéraires (l’amour au centre de tout, la communion des âmes, et mettre du cul dans la belle histoire d’amour), est la Française. L’Espagnole portant le masque d’un nom français, en ayant atteint un tel niveau de culture en s’étant « faite » toute seule (faute d’avoir un père, des parents, lui ouvrant les bonnes portes de France et lui apprenant la bonne langue certifiant l’intégration parfaite des émigrés espagnols), fait alors la preuve qu’elle contribue à la fierté élitiste française infiniment plus que sa jeune voisine et néanmoins amie. Tout en se battant curieusement, et de manière si réussie, sur le champ des mots, pour prouver une sorte de supériorité espagnole – pour réhabiliter à son insu l’honneur de ce père qu’elle passe son temps à accabler, voire à « castrer » ? -, en s’inspirant, pour écrire sa biographie, de l’extraordinaire écrivain espagnol Cervantes.
En effet, des deux parents, - arrivés en France en 1939 après avoir fui la guerre civile espagnole et l’arrivée de Franco et s’étant connus dans un camp dans le Sud de la France - c’est de son père (communiste) que Lydie Salvayre a le plus honte. Son empire autoritaire et violent, sa présence mauvaise, son ombre, la crainte qu’il lui inspirait, elle a désiré s’en purger, s’en laver, toute l’enfance. Disant que c’est lui, la cause à la fois de sa honte et de son sentiment d’infériorité.
C’est curieux, lorsque nous lisons Lydie Salvayre, nous n’entendons pas du tout ce sentiment d’infériorité, mais le contraire ! Son inversion en fierté… espagnole ! Et lorsqu’elle dit qu’elle veut prendre sa vie en mains, devenir elle-même, exister, sortir de ce nid familial dont elle eut honte toute l’enfance, il semble que, contrairement à ce qu’elle dit et écrit – pour qu’on lui dise le contraire ? – elle l’a déjà réussi depuis longtemps, avançant par l’écriture dans l’ombre. Ceci non pas contre son père, comme elle le clame à chaque ligne, mais… grâce à ce père ! Qui ne lui a pas fait la vie belle française lui-même, celle où elle n’aurait pas eu à se battre, où elle aurait été transportée à dos de super puissant hippogriffe paternel. Lui, de manière très paradoxale, il a fait beaucoup mieux ! Il lui a offert l’occurrence de pouvoir prouver qu’elle réussirait d’elle-même, avec amour propre et fierté très espagnole. L’amour scotiste ne dit-il pas que l’amour donne ce qu’il n’a pas ? Lydie Salvayre le dit alors : « Je ne me prosternerai devant aucun maître… Je n’entrerai pas en religion… Je refuse d’être inféodée à un chef… je refuse toute soumission bornée à un parti… je refuse d’être absente à moi-même… en aucun cas ma raison ne s’écrasera devant la raison politique… Je ne trouverai qu’en moi-même les principes de la lutte… Rien de bon ne peut se fonder sans un collectif fraternel, sororal ». Nous entendons ceci résonner avec le fait que son père était communiste, et que lors de la guerre civile espagnole c’était ça qui avait forcé à l’exil. Mais, écrivant des romans, elle se trouva devant deux choses irréconciliables, l’engagement dans les luttes sociales chères à son cœur, et le désir de littérature, étranger à tout servage, l’agir et le rêve. Elle se rassure en se disant qu’écrire est un acte « silencieusement politique ».
Mais en écrivant, ne laisserait-elle pas à son insu revenir un père demandant audience pour se défendre d’un tel traitement de haine de la part de sa fille ? Afin qu’elle entende que ce qu’elle lui doit c’est… la littérature, c’est sa langue métissée et dissidente, politique ? C’est l’occurrence d’avoir pu « passer » à travers le fini d’une idéale famille œdipienne qui n’aurait eu pour seule priorité que celle de faire la vie belle en exil français pour sa famille, épouse et enfants ? La possibilité d’une vie nouvelle transfinie. D’ailleurs Bernard, son compagnon qui travaille chez Gallimard, contrairement à Albane (mais lui et Albane étant les seules deux personnes avec lesquelles la cohabitation est douce et apaisée) qui est l’objet de flèches incessantes, dans ce livre d’autobiographie, apparaît nimbé de douceur. Tandis qu’elle, elle est « arrivée » d’elle-même, et donc est une femme qui n’a pas à attendre d’un homme qu’il lui fasse la vie belle élitiste guérissant de la honte sociale, qu’il soit à la hauteur. Et appartenant au milieu des livres. Elle écrit : « Mon lien à Bernard, pour profond et intense qu’il soit, n’a jamais eu les accents merveilleux enchanteurs de ces contes de fées que te vendent tes loves stories, ni connu leurs trémulations et très divins transports… nous avons inventé notre langue d’amour, nos rites secrets… mais jamais nous n’avons cru que nous étions les deux moitiés d’un même cœur ensorcelé… les années… n’ont en rien desserré notre lien… Ce n’est plus… l’euphorie des débuts, mais une amitié amoureuse tendre… complice… nous ne sommes pas sans ignorer l’un l’autre qu’une part de notre énergie érotique… se trouve confisquée par la littérature ».
Voilà, l’objet de cette littérature, de ce combat sur le champ des mots, de cette autobiographie particulièrement, c’est… ce père. « Le grand méchant ». Qui est la colère en personne, comme si c’était elle qui le tenait debout, le galvanisait, le revigorait. Tyrannique en famille et impuissant à l’extérieur. Jamais le moindre geste de tendresse. Amer, escarpé, irascible, venimeux, trente fois exécrable, grommelant à peine revenu de son chantier. Père qui ne parle pas mais mord, tout étant prétexte aux gueulantes, toute « saloperie bonne à prendre pour exercer son génie colérique. Tout le met à cran. Qui s’encolère contre le capitalisme, la prétendue liberté individuelle, les profiteurs, la curetaille, la terre entière sauf l’Union Soviétique, sa famille, contre sa femme qui est sa cuisinière gratos, son infirmière gratos et sa pute gratos, mais qui oppose à tous ses projectiles « un silence plein de dignité comme seuls les cœurs généreux en sont capables ». Père qui soulage sa rancune sur ses trois filles, qui sont à sa merci, mais qu’il n’a jamais frappé, mais il veut simplement leur apprendre à vivre. Paroles de ce père qui ont fait plus mal, dit Lydie Salvayre, que des coups de ceintures. Surtout, reconnaît-elle dans son autobiographie, ce père s’encolère contre lui-même, contre sa vie bousillée. Petite fille, Lydie Salvayre croyait que son père s’était exilé parce que, pendant la guerre civile, en Espagne, il avait tué des religieuses et des prêtres. Alors, ses filles ont eu peur toute l’enfance. Et Lydie souffrait d’insomnie. Une enfance à l’ombre de la peur, faisant qu’elle est « de père lasse ». Ce père ne se calmait qu’en lisant L’Humanité. Staline étant son Dieu, et son parti étant sa Sainte Famille. C’est en disant qu’elle s’est si longtemps demandé pourquoi son père s’était pris « d’un amour aussi violent, aussi absolu, aussi irrationnel, aussi idolâtre pour Staline « (comme elle ne comprend pas que des millions d’hommes et de grands poètes divinisèrent ce monstre), qu’elle nous apprend que ce père intelligent est né dans une famille aisée, et n’avait aucun trouble mental caractérisé. Il avait une belle gueule, était de famille bourgeoise. C’était un tombeur invétéré. Il s’était engagé volontairement dans les troupes d’un général communiste qui encadraient les migrants. Dans un camp de Dordogne, il engrosse une jeune femme de 24 ans sa cadette, la mère de Lydie. D’abord, sous sa plume, évoquant le fait que ce père était communiste, cela n’est jamais lié à la situation politique espagnole et mondiale de l’époque, à ce temps du fascisme, nazisme, au franquisme qui commence, à tout ceci qui ruina tout espoir, en Espagne, pour ce fils de famille bourgeoise. Qui s’accrocha au communisme comme par exemple Pablo Neruda. En exil, outre la chute sociale traumatisante par déracinement d’avec l’enfance bourgeoise, n’était-ce pas une chute l’écorchant littéralement, pour lui qui devait avoir de tels rêves révolutionnaires et de faire sa part grandiose, cette vie qui alla « finir » dans une vie de famille à nourrir, à travailler dans des chantiers, à des années-lumière de ce qu’il avait probablement rêvé en fuyant le franquisme ? Beaucoup plus tard dans son autobiographie, Lydie Salvayre réussit à s’apercevoir qu’il était « autre que celui que j’avais cru connaître ». Et à reconnaître que sa rage exprimait « sa poignante mélancolie, son inapaisable amertume, son chagrin sans nom dont il était inconsolable, mais qu’il n’avait jamais pu pleurer. Alors, c’est elle, en écrivant, qui pleure pour lui.
Lydie Salvayre, dans les trois quarts de son autobiographie à l’encre noire, abhorre ce père qu’elle et ses sœurs voulaient voir mort, et d’ailleurs il les détestait autant qu’elles le détestaient. Bien sûr, elle le décrit avec les mots que jadis les trois sœurs utilisaient pour se venger de la honteuse vie qu’il leur faisait : fumier, connard, salaud de sa race, facho, nazi, bête sauvage, qui pète à table, qui pue, qui a un zizi comme un escargot dit la petite Lydie, qui a des goûts de chiotte dit une des sœurs, qui est un pauvre mec, dit la mère, qu’il faudrait zigouiller en mettant de l’arsenic dans son pinard, et s’il crevait maman pourra épouser Monsieur Asnard l’épicier. Lydie et ses trois sœurs, et parfois la mère - mais c’est rare, elle le soutient sans doute parce qu’elle aussi a connu la guerre civile espagnole et combien pour elle ce fut grandiose à la fois de découvrir la ville et la vie meilleure que promettait le communisme – se vengent par ce verbe brutal ne cessant ses coups d’épée. Elles se vengent surtout parce qu’il ne leur fait pas la vie belle en France. Longtemps sans entendre que lui-même ne s’est jamais senti y être réellement accueilli. Elles n’ont jamais vu qu’une seule chose, en enfants croyant sans doute – en imaginant les familles françaises du bon côté des choses - que c’était le devoir de ce père né dans un bon milieu familial, dans la bonne société, de faire naître aussi ses enfants dans le même milieu socialement élevé. Qui pour Lydie Salvayre devenu écrivaine publiée va vibrer avec le milieu intellectuel, littéraire. Où par sa parole, vouée au silence, elle ne pourra jamais être à la hauteur. Ce père est coupable de cette enfance pauvre, où jamais il ne les câline par des « mon trésor, ma pupuce, mon cœur, ma bichette », jamais il ne donne des baisers et elles, jamais elles n’ont pu l’appeler « Papounet ». Il était coupable de foutre la honte à cause du logement social minable. Coupable du silence de sa fille Lydie pour que personne ne sache.
Pour espérer se débarrasser de ce père qui l’a abandonnée à une situation sociale honteuse en France, Lydie Salvayre commence son autoportrait en rappelant ce « nom du père », « Arjona », nom d’un village andalou et peut-être d’origine arabe, dont elle s’est débarrassée en épousant un Français, « le premier venu », dit-elle. Enfourchant cet « hippogriffe nuptial » qu’évoque Montherlant dans « Les jeunes filles », afin d’être transférée définitivement du côté des Français. Ceci fait, sans doute descendit-elle de sa monture très vite mais gardant le nom. Qui est devenu un nom de plume. Cette expression, « le premier venu », semble un rabaissement par déplacement, en phase avec ce père qui lui fait honte parce qu’il ne lui a pas fait la vie belle en France.
Mais ne serait-ce pas autre chose déjà ? Son désir de femme de ne rien attendre d’autre d’un homme, pour réussir à se débrouiller, une fois porteuse de ce nom bien français, substitut d’un « nom du père » défaillant, qui l’a « transportée » non seulement en France mais même au pays des merveilles de la littérature française, puisqu’il est désormais un nom de plume, en phase avec le fantasme maltraité d’une petite fille que, dans une logique œdipienne, le devoir du père surtout s’il est d’origine bourgeoise est de « transporter » dans le bon milieu social. N’est-ce pas déjà autre chose ? C’est-à-dire son désir qu’elle ne soit pas une femme attendant, comme elle petite fille désespérément de son père, tout d’un homme. Et un détail donné dans cette autobiographie à l’encre noire résonne avec le logement honteux dans lequel ce père faisait vivre sa famille : avec l’argent du prix Goncourt, donc son argent à ELLE, avec Bernard ils ont acheté une belle maison à Nîmes, comme si celle-ci bouclait le cercle des retrouvailles de son père avec la maison bourgeoise de son enfance, grâce à sa fille, qui l’y ramène à travers Bernard ?
En tout cas, porteuse de ce nom de plume reconnu, avec sa voisine Albane, elle ne cesse de dégainer sa culture élitiste. Lydie Salvayre la fait résonner à travers la réaction de son Sancho Pança Albane, qui lui dit : « je trouve consternant ton dédain total, mais alors total, du besoin d’espoir et de positivité des gens simples… Que tu te contrefoutes à ce point des attentes, des désirs, des aspirations des jeunes et des meufs comme moi… Tu dois trouver qu’on compte pour du beurre… qu’on ne t’arrive pas à la cheville ». Et Lydie Salvayre de reconnaître « qu’il était hautement probable que la méchanceté de mon père ait quelque peu assombri ma vision des humains et ne m’ait pas amenée à concevoir le monde comme un Club Med régi par un philosophe eudémoniste ». Au mot « eudémoniste », Albane l’a regardée comme si elle parlait turc, la pauvre inculte. Et Lydie Salvayre de continuer à l’enfoncer : « Il est des choses qu’il ne faut absolument pas dire, car elles viennent troubler les douceurs de l’ignorance ! ». Lancée comme un frelon, elle s’attaque à la « foule abêtie », qui bêle avec les brêle », qui a les goûts les plus vils. Et de lui demander : veux-tu « qu’on blanchisse le style ? ». Et là, soudain, sa colère vire sans crier gare à une défense de… son père : « Est-ce que rappeler le désastre que fut le franquisme, évoquer ceux qui mirent leur vie en danger pour le combattre et préférèrent abandonner leurs amis, leur famille, leur langue, leur culture plutôt que de vivre sous une dictature te semble par trop flippant et inutile ? ». A son insu, elle vient par ces mots de commencer à faire entendre que son combat de don Quichotte sur le champ des mots est en réalité celui que son père n’avait jamais pu mener à terme contre le Franquisme, comme si pendant toute l’enfance il l’avait par sa colère « formée » à le porter à terme en son nom ? Et alors, elle peut dire à Albane qu’elle se trompe si elle a pu « considérer que mes railleries littéraires comme les preuves d’une âme haineuse… l’irrévérence d’un François Rabelais ». Et de poursuivre en disant que « je ne veux en rien faire honte à mon époque, ni la salir, ni l’infecter, encore moins la mépriser… J’éprouve, tout au contraire, du plaisir à repérer les rares motifs que j’ai à ne pas désespérer et de faire front contre l’inacceptable ».
Mais, d’abord, elle témoigne, dans son autoportrait, du malheur du petit enfant qu’elle était, un malheur « à te fendre l’âme », totalement inadmissible, contraire à l’ordre des choses. Et là, Albane applaudît, car les malheurs de l’enfant, c’est une valeur montante, il exerce une fascination incroyable sur les gens, ça va faire cartonner son livre. Le malheur de l’enfant qu’elle était fut que ses parents parlaient le « fragnol », langue boiteuse empruntant au français et à l’espagnol, une langue aventureuse qu’ils réinventaient sans cesse. Lydie Salvayre, en en témoignant tout en feignant d’en avoir encore honte, laisse percer son admiration pour la poésie et la créativité de ce « fragnol » : c’était une langue qui défaisait les expressions toutes faites, ouvrait des issues et laissait respirer, une langue impure qui faisait entrer l’Autre, alors que le monde cherchait à l’évincer, c’est-à-dire l’Espagne, donc un autrement-dire et un autrement-penser. A l’école, elle en a honte. Réprimandée par les enseignants, elle opta pour le silence. Ne levant plus le doigt. A plus de soixante-dix ans, elle a encore honte à l’idée que ce « fragnol » puisse la poursuivre encore, se trahir lorsqu’elle parle. Son chemin vers les mots est toujours incertain. Un trébuchement est toujours possible, alors que ce n’est pas le cas à l’écrit. Mais elle souffre de devoir se taire, se faisant une fierté de ne rien laisser paraître. Devenant pourtant consciente que l’art de converser et de faire de jolies phrases ce sont des marqueurs sociaux, comme les façons de se vêtir, les manières de table, c’est-à-dire « le savoir-vivre bourgeois ».
Pour larguer les amarres, elle se lance, à partir de la classe de sixième, dans la lecture, trouve refuge dans les livres, qui lui permettent de se venger à la fois de la honte et de sa timidité, et un professeur la remarque. C’est de ces livres qu’elle prit l’habitude… de regarder de haut ses camarades de classe, comme avec Albane ! Des livres qui « me font faire connaissance avec ma pomme, m’amènent à découvrir des choses dont le sens m’échappait… j’ai l’impression qu’ils me charpentent et m’élargissent en m’ouvrant à de nouvelles manières de voir, de parler, de penser. A d’autres manières de vivre. Qu’ils transforment le monde à mes yeux et qu’ils me transforment aux yeux du monde ».
Lydie Salvayre ne prend conscience de tout ce qu’elle doit en vérité de sans prix à ce père qui était la colère incarnée qu’en 2024, où le cri chanté et sauvage du flamenco la bouleverse jusqu’aux sanglots en faisant remonter en elle d’un puits sans fond, avec une force folle, un souvenir d’enfance : son père ne se lassant jamais jadis d’écouter des chansons flamencas. Ce père était donc cet « autre », qui avait perdu tout ce qui faisait sa vie en étant forcé à l’exil, disait sa perte en écoutant le « cante flamenco » qu’il adorait, il disait aussi ainsi qu’il ne pouvait pas pleurer, ni pleurer le fait de n’avoir jamais été vraiment accueilli en France. Alors en pleurant sa fille en 2024 se rend compte qu’elle pleure pour lui. Mais, tandis que jusqu’en 2024, ce père, elle l’abhorre parce qu’il n’a fait la vie belle ni à épouse ni à enfant, parce qui n’a jamais été l’hippogriffe rêvé pour transporter au paradis d’une France bien née, lui a donné, par amour scotiste, autre chose, qui arrive justement par ces livres. Il l’a, sans le savoir, confié à ce qu’il y avait en France, arrivant à sa rencontre par l’école : ces livres, à travers lesquels aussi la littérature espagnole pouvaient venir s’offrir. C’est-à-dire qu’en l’abandonnant à une réalité si honteuse, si précaire, si dépourvue des bons signes d’appartenance sociale, il l’a, comme s’il avait eu foi en ses propres prodigieuses capacités à s’adapter, à se débrouiller, à trouver des portes ouvertes, d’autres sortes de maisons universelles de l’hospitalité, confié aux mains et aux leçons de vie, de langues, de littérature, de prédécesseurs-compagnons-passeurs. Ceci, après-coup, dans cet autoportrait à l’encre noire, apparait en pleine lumière comme au terme d’une analyse qui était allée par l’écriture à la rencontre de ce père, acceptant enfin d’accueillir, elle, ce qu’il avait à lui transmettre.
Peut-être que le drame intime de ce père, qui aussitôt en exil avait dû entrer dans les « ruines circulaires » (Borges) d’une vie de famille alors que sans doute il avait rêvé l’exil très différemment, aura été d’être un étranger déjà pour les siens. Lydie Salvayre arrive elle-même à ce jugement. Ce père mourra « d’une longue insomnie sur une terre qu’il ne fera jamais sienne », et tandis que sa fille était devenue pédopsychiatre, lui avait fait des séjours en hôpital psychiatrique.
Elle, contrairement à son père, a donc réellement été accueillie : par les livres, leçons de vie transmises par leurs auteurs. Et, en lisant, nous nous disons qu’au lieu d’être encore honteuse de ce père, de ses origines sociales, elle aurait pu tellement s’envoler dans sa propre langue pour témoigner, notamment en tant que femme, mais aussi politiquement pour tout humain en migration dans la vie, que ce n’est pas en étant introduit partout dans le bon milieu par l’hippogriffe parental ou par l’homme à la hauteur qui élève tout en rabaissant celui qui n’a pas foi en ses propres ressources intérieures qu’on parle vraiment. Qu’on a une voix qui compte et se fait entendre avec fierté et amour-propre. Elle aurait pu témoigner déjà depuis si longtemps que ce n’est pas grave, au contraire c’est une chance, d’avoir eu ce père-là. Parce qu’ainsi, toute seule, d’elle-même, elle s’est rendu compte qu’il y avait sur terre, et notamment entre la France et l’Espagne, des prédécesseurs-compagnons-passeurs. Et que c’étaient eux qui accueillaient vraiment dans la maison universelle de l’hospitalité riche d’humus nourricier. Ainsi, la lecture de Quevedo, si baroque, excessif dans l’irrévérence, dans la satire, dans le grotesque et le mauvais goût, tout cela dans une langue virtuose, aurait pu être une leçon de vie pour un autre regard sur son père et pour ne plus avoir honte de son enfance. Puisque son outrance se met parfaitement en phase avec cette période espagnole de son enfance, où en France la communauté espagnole émigrée était resserrée, et au cours de leurs réunions le dimanche, ils riaient, juraient, rotaient, buvaient, truculaient, palabraient, se disputaient. De même, la littérature classique lui donne des leçons de langue du bien-dire, d’élégance racée (et en y pensant, elle exècre « la langue moyenne » « dont nous sommes abreuvés aujourd’hui »), puis La Boétie, Rabelais, Rimbaud, Beckett, Nietzche, Pascal. Les livres, dit-elle, comblent son besoin d’admirer. C’est plus, avons-nous envie de dire. Ce sont des prédécesseurs-compagnons-passeurs, qui accueillent pour que notre propre langue se construise grâce à leur transmission. Paradoxalement, c’est son père qui leur a confié sa fille. Lydie Salvayre, ce n’est pas qu’elle ne peut pas parler, c’est qu’on dirait qu’elle a désespéré d’un père qu’il fasse comme dans les familles normales installées et œdipiennes, afin que son « anormalité » de fille d’émigrés », que sa différence, soit refoulée. C’est-à-dire qu’il réponde à l’attente des petites filles que leur père à la hauteur les emporte en princesses vers une France pays des merveilles. Comme si, secrètement, cette attente masquée par la honte, une éternité, l’avait empêchée de parler. C’est-à-dire de témoigner – un témoignage réellement politique – que sa langue à elle, si libre et irrévérencieuse, oscillant entre le bien-dire et l’outrance, faisant tellement vibrer un combat sur le champ des mots, s’est construite grâce à ceux qui, dans les livres entre deux langues et grâce à l’école française, l’ont accueillie, lui ont transmis. Et alors, sa parole, celle qu’elle pourrait miraculeusement tellement bien parler, ce serait celle d’un témoignage-transmission, elle transmettant à son tour comme les prédécesseurs, par leurs livres, lui ont transmis, en intégrant à ses leçons celles qui l’avaient accueillie et nourrie.
Il fallait l’exil, qu’elle a vécu, elle, par l’impossibilité de parler, pour arriver à l’intelligence de ce qu’est vraiment l’accueil. C’est pour cela qu’elle s’est toujours sentie être entre deux langues, pas seulement à cause des livres en deux langues. La langue espagnole, c’est celle qui retient le père, à travers sa mélancolie, d’être un père œdipien. La langue française c’est celle à travers laquelle Lydie Salvayre pourrait s’apercevoir du métissage réussi.
A la fin de cette autobiographie, les deux amies conviennent ensemble de cesser les « discutailleries à propos de la littérature ». Parce que ni Albane ni Lydie Salvayre ne sont propriétaire de la littérature.
Et alors, la Lydie Salvayre qui voit Albane sa voisine et amie en Sancho Pança, elle pourrait, au lieu de jouer – en toute amitié car entre elles il y a une sorte de complicité par laquelle peut-être elle se réconcilie avec le milieu social de son enfance - à la regarder depuis la hauteur que lui ont donné les livres, faire résonner, telle une transmission et un témoignage nourricier, l’incroyable aventure du verbe formateur et émancipateur, avec ces prédécesseurs-compagnons-passeurs. Qui lui a permis de se construire sa langue, et finalement n’est-ce pas ainsi qu’elle a gagné la révolution que son père n’avait jamais pu mener à terme ? Par cette liberté de penser, d’imaginer, de juger, d’être dissident, mais aussi de devenir, pour remercier, à son tour prédécesseur passant le flambeau ?
Le portrait de la mère, dans cette autobiographie, est aussi important. Il fait vibrer pourquoi elle a toujours été un soutien sans faille de son mari. C’est que, née dans une famille de paysans pauvres, dans un village de Catalogne, jusqu’à quinze ans, elle ne connaît rien de la vie. Mais en 1936, son frère Joseph, parti à la ville, entend le mot révolution résonner de partout. Cela l’émerveille comme un enfant. Il crie avec les autres vive la liberté, porte un foulard rouge, veut lui aussi liquider l’ordre ancien qui perpétue la servitude, l’humiliation des hommes, rêve que plus jamais l’argent ne décidera de tout, fondant la distinction entre les humains. De retour au village, sa jeune sœur boit ses paroles de liberté, et elle part avec lui pour Barcelone où les milices se sont emparées du pouvoir. Lorsqu’avec son frère elle arrive à Barcelone, dans les rues il y a l’euphorie, et c’est le plus beau souvenir de leur vie. Personne ne peut imaginer cette allégresse dans les rues. Cette mère a transmis à ses filles, à Lydie Salvayre, son témoignage du temps merveilleux des premières fois, des dépaysements, elle entra pour la première fois dans un bar, elle entend pour la première fois des langues étrangères car des jeunes sont venus de partout dans le monde soutenir l’armée républicaine, elle entend pour la première fois parler de « l’incompatibilité génétique des libertaires et des communistes », et les filles espèrent que la révolution corrigera l’inégalité entre les sexes, elle vit pour la première fois selon son cœur. Mais la victoire franquiste a interrompu brutalement cette période heureuse. Cette mère fuit avec une longue cohorte l‘Espagne, qui est encadrée par une division dans laquelle il y a son futur mari. Cette mère sait tout faire, ensuite, pour boucler les fins de mois. Mais surtout, elle transmet à ses filles des récits racontant son enfance paysanne, et même l’initie à la couture. Elle témoigne aussi d’une étrange souffrance heureuse, alors que son mari la maltraite, ne le condamnant jamais, tout en étant très douce avec ses enfants, pour inventer ainsi une maison de l’hospitalité à toute épreuve. On imagine que sa souffrance heureuse raconte aussi quelque chose qu’elle partage avec son mari, que les filles longtemps ne veulent pas entendre : cette allégresse dans les rues espagnoles, parce que la révolution promet une vie meilleure, alors que partout, en Europe, il y a les nuages noirs de la guerre qui menace, du nazisme, du fascisme, et aussi en Espagne du franquisme. Cette mère transmet à ses filles : il faut rester droite, il ne faut pas pleurnicher et se lamenter, il faut rester digne, bien se comporter avec les autres, la joie l’habite étrangement. Une joie rarissime. Peut-être parce que le dépaysement infini vécu à Barcelone a-t-il toujours été vivant et actif en elle, disant de ne jamais désespérer parce qu’une porte et une maison de l’hospitalité peut toujours s’ouvrir, improbable, comme si en elle la jeune fille qui l’avait vécue en avait toujours gardé la foi. Cette mère ne s’est jamais intéressée aux livres écrits par sa fille, elle ignore tout du milieu littéraire, mais, témoigne cette fille, elle sait lire dans les cœurs, et ce qu’elle lit, est-ce le désir que l’improbable ouvre des portes, accueille, en phase avec son arrivée à Barcelone, avec son frère, et l’émerveillement provoquée par l’allégresse apportée par la révolution ? Elle perfectionne son français en lisant Nous Deux. Et la profession de sa fille, médecin, est pour elle bien plus honorable que celle d’être écrivain. C’est une femme restée proche des choses, de la terre, « riche d’un bon sens paysan », et, reconnaît humblement Lydie Salvayre, elle est riche « de savoirs qui ne sont pas les miens ».
Lors de son cancer du sein, Lydie Salvayre trembla à l’idée de ne rien laisser, de ne rien transmettre. Parce qu’elle savait depuis les lectures et le refuge des livres à quel point c’était important d’être à son tour de transmettre, d’accueillir à son tour par ses leçons de vie et ses témoignages de combat sur le champ des mots, comme elle-même avait été accueillie et nourrie ? Et elle conclut son autoportrait en disant que son vœu est que ses lecteurs se souviennent d’elle « comme d’un vent fripon ».

Alice Granger



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