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Un fabuleux silence, journal de poésie 1933-1938 - Antonia Pozzi

Traduit de l’italien par Thierry Gillyboeuf, publié aux Editions Arfuyen

dimanche 7 avril 2024 par Françoise Urban-Menninger

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Avec la lecture du poème "Soleil d’octobre", Antonia Pozzi se livre tout entière en quelques vers qui en disent plus long sur elle et son oeuvre que n’importe quel discours académique : "Hautes fougères/ et oeillets sauvages/ sous les châtaigniers/ pendant que le vent défait/ l’un après l’autre/ les noeuds rouges et blonds/ de la robe de feuilles/ du soleil_ / dans laquelle/ le soleil brûle/ de toute sa blanche/ beauté/ comme un corps fragile/ et nu_"
Ce "corps fragile" n’est-il pas celui de l’autrice enfermé dans "Un fabuleux silence" qui donne son titre à ce recueil nimbé de lumière ?

On le sait, Antonia Pozzi était une adepte de l’escalade et quiconque aura exploré les cimes tutoyant le ciel aura appréhendé la "blanche beauté" du soleil qui "brûle" sur les sommets chauffés à blanc et qui se réverbère jusque dans l’âme en fusion de celui ou de celle qui la contemple. Cette lumière traverse tout le recueil de ce Journal de poésie, elle nous éblouit et nous consume tout à la fois car nous savons qu’ Antonia Pozzi s’est brûlée les ailes tel Icare, nous savons quel sort tragique est le sien alors même que nous la côtoyons dans la lecture de ses poèmes écrits au jour le jour de 1933 à 1938, année où elle se donne la mort à 26 ans.
Fille de l’avocat du Duce, Antonia Pozzi fait de brillantes études de lettres, soutient une thèse sur Flaubert, enseigne et s’éprend de son professeur de latin-grec Antonio Cervi, ce qui déplaît à son père qui tente de l’en éloigner....
Antonia Pozzi s’incarne tout entière dans son journal de poésie où la montagne (monte) préfigure sa mort (morte). Son traducteur et préfacier de ce recueil, Thierry Gillyboeuf, constate que dans la langue italienne entre monte et morte, il n’y a qu’une lettre de différence. "Cette paronomase n’est pas anodine (...) car toute ascension est également conscience et acceptation de la possibilité de mourir", écrit-il.
Cette mort annoncée à hauteur d’âme et de ciel est une mort apaisée, d’avance acceptée "Joie répandue sur le seuil/ des hauts espaces_ pour de célestes/ épousailles_ " . L’homme qu’elle n’a pas pu épouser pour des raisons de convenances sociales hypocrites, elle l’invoque dans une envolée lyrique où elle fête sa cosmicité en parfaite symbiose avec le ciel et la terre. L’enfant rêvé qu’elle n’a pas eu, elle le porte dans le corps de son texte "Je pense le porter en moi, avant/ qu’il naisse,/ en regardant le ciel, les herbes, le vol/ des choses légères, / le soleil_ / pour que tout le soleil/ descende en lui."
Le soleil omniprésent est cette incandescence qui embrase la poésie d’Antonia Pozzi et nous éclaire aujourd’hui quand nous la lisons. Car lire ses écrits, c’est partager avec elle cette clairvoyance, celle d’Emily Dickinson, de Katherine Mansfield et de tous ces poètes, femmes ou hommes, qui se font écho dans un choeur de clartés.
En parodiant le magnifique poème L’ Aimé "Alors, tu es revenu/ _en moi_ / comme la voix/ de quelqu’un qui arrive, / que personne n’attend plus/ car c’est déjà le soir." , on a envie de s’adresser de l’autre côté des mots de ce recueil à Antonia Pozzi pour lui confier qu’elle est revenue en nous, qu’elle ne cesse de renaître entre les lignes de ses écrits ...Car comment ne pas communier avec les vers de ce poème Le ciel en moi : "Moi, je ne dois pas oublier/ que le ciel/ fut en moi", non nous n’oublions pas que ce ciel est aussi maintenant en nous et l’autrice de nous offrir la part belle de son éternité en faisant battre notre coeur à l’unisson du sien "Je veux qu’on entende sonner/ le tocsin de mon coeur / en haut/ comme un nid de cloches".
Dans Vouloir mourir en Mai, on renoue avec la beauté du monde, Antonia Pozzi nous offre la grâce de suspendre le temps dans un poème rayonnant "Sur la montagne/ un couvent de feuilles/ sauve le rire des fleurs bleues./ Et toi, arrête-toi pâle soleil, / cette tempe/ enfouie dans la mousse/ enfonce-la dans la terre/ donne-lui le poids/ de l’éternité printanière." On retiendra de ce journal poétique ce dernier vers lumineux qui s’accorde si bien à l’image d’Antonia Pozzi, incarnée dans cette "éternité printanière" qui, comme l’affirmait Montale nous laisse sous le charme d’une écriture "jeune à jamais".

Françoise Urban-Menninger



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