Tout visage est un fragment du monde
samedi 1er juin 2013 par Jean-Paul Vialard

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Tout visage est un fragment du monde.

Sur une page Facebook d’Eve Martini.


Photo Burchi Roberto

C’est par la figuration humaine que le monde s’essentialise. Ôter cette merveilleuse épiphanie et nous n’aurions plus qu’une espèce de vacuité, de vide privé de sens. Toujours apparaît à notre conscience cette effigie de l’altérité, du différent, du séparé en même temps que du complémentaire, de l’indissociable, du nécessaire. Partout les choses jouent en miroir. Le ciel reflète l’eau qui reflète l’air qui reflète le feu. Comme une constante résurgence de ce qui se phénoménalise et fait continuellement cette ambroisie qui nous abreuve, dont nous ne pourrions, un seul instant, envisager le tarissement. Ainsi, au travers de l’espace, au-delà des contingences temporelles se tisse un lien invisible, manière d’arche transcendant les esquisses anthropologiques, les portant au-devant d’elles dans un accomplissement, une plénitude, un éblouissement. C’est pour cette raison que nous ne les apercevons pas, que nous clignons des yeux, que notre cécité survient seulement à faire face à tant de clarté.

C’est ainsi, il faut toujours que les choses se dissimulent et alors elles finissent par susciter notre étonnement, par initier l’orbe sans fin du questionnement. Ce n’est pas nous qui philosophons comme si cela résultait d’un simple élan intérieur. C’est simplement le monde dans sa constante dissimulation qui nous contraint à la désocclusion, nous invite à soulever le voile de la Māyā, de l’illusion. Le monde n’existe qu’à nous mettre en demeure de faire surgir ses fondements, qu’à convoquer nos mains à un travail patient d’archéologie. Ainsi seulement peuvent être mises à jour les nervures des choses, leur mystérieuse beauté.

Mais revenons au visage, à sa charge sémantique, à son rayonnement. Toute silhouette est un fragment du monde. Ce visage, abrité sous son linge couleur corail, est, à lui seul, une manière de cosmopoétique. La falaise du front est doucement lissée de lumière alors que l’arc charbonneux des sourcils, les cernes des yeux sont l’écrin où repose la comète brillante du regard. La conscience est là, tout au bord, qui fait son murmure d’existence, son exigence à décrypter les hiéroglyphes de la gemme humaine. De cela résulte notre fascination, mais aussi notre perte, face à ce qui s’illumine et ouvre son vertige à notre cheminement hasardeux.

Tout s’étoile, se diffuse, tout prend essor à partir du mystérieux langage de l’iris, du puits secret des pupilles, de leur fixité de pierre d’obsidienne. Et l’éperon du nez, sa douce insistance à se situer à l’avant-poste, à humer les odeurs, à débusquer les plus subtiles fragrances, comment ne pas l’interpréter à la façon d’une quête continue d’existence, de perceptions de minces tropismes, d’à peine révélations dont l’intellect ne serait pas encore alerté ? Et les collines dressées des pommettes ne font-elles signe vers quelque élévation de l’esprit dont nous aurions été distraits à l’aune de notre constant effacement à nous-mêmes ? Et ces parenthèses dessinées par les fossettes ne correspondraient-elles à la pause réflexive à laquelle nous convie notre mortelle condition ? Et la mesa d’argile des joues n’exposerait-elle à notre vue une manière de parchemin parcouru de signes rapides, de minces effusions à partir desquels la beauté voudrait se dire ? Et l’arc du maxillaire ne s’illustrerait-il selon une métaphore d’un temps infini pareil à l’immense courbure du dôme d’azur au-dessus de nos têtes ?

Tout visage reflète le cosmos, tout cosmos reflète le visage. Pour cette simple raison, aucune représentation humaine ne peut s’absenter de la beauté. Pas même le chaos asilaire, pas même les représentations tératologiques à la manière de Francis Bacon. Tout visage est nécessairement empreint de beauté puisqu’il révèle la trace d’une vie s’éployant afin de témoigner de l’événement dont l’homme est la figure de proue, projet qui le dépasse en même temps qu’il lui permet de réaliser sa propre assomption dans le cercle mondain. Attribuer à la représentation de l’Existant une incomplétude ou, pire, les traits de la disgrâce, revient à situer ce dernier dans une pure approche « esthétique », fondée sur une sensation immédiate. La démarche éthique, soucieuse de vérité est, en matière d’humain, la seule qui nous fasse l’offrande de ce que nous en attendons, à savoir la grâce d’une révélation.

Tout visage est ainsi à considérer comme un étendard que nous jetons sur la scène de notre propre représentation afin qu’il vienne témoigner de ce que nous sommes, en nous-mêmes, par rapport à cet Autre dont, constamment nous percevons le troublant reflet, enfin eu égard à ce vaste monde qui toujours nous échappe et que nous ne pouvons jamais étreindre qu’à la mesure de la face que nous lui destinons. Or, cela, nous ne le pouvons qu’à puiser dans nos ressources ce qui s’y inscrit de plus authentique. C’est cela que voulait signifier Camus, énonçant dans « Le mythe se Sisyphe » :

"Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités."


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