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Ce cœur changeant, Agnès Desarthe

Editions de l’Olivier, 2015

mercredi 10 février 2016 par Alice Granger

Ce qui frappe d’emblée dans ce roman d’Agnès Desarthe, c’est l’écriture ! Elle nous attire dans une beauté ouverte et offerte à n’en plus finir, envoûtante et irrésistible, parfaitement maîtrisée, qui regorge de trouvailles produites pour avoir de l’effet sur nous lecteurs aventurés là sur le bateau de la lecture tel René sur la barque face à l’indécente Kristina. Une écriture qui prend tout son temps pour des descriptions précises des paysages, des circonstances, des histoires, des personnages, en exploitant les ressources linguistiques de la langue française avec virtuosité. Nous imaginons l’auteure, qui s’exerce à l’art d’écrire lovée dans un ventre d’éternité, être sous le regard fier, admiratif, ébahi, séduit, définitivement sous le charme, d’un maître ou d’une maîtresse d’école, d’un père, d’une mère ! Voici l’élève ou la fille la plus brillante en train de prouver une fois de plus qu’elle sait user à profusion des trésors de la langue infiniment mieux que ce qu’on lui a appris à faire tout en obéissant rigoureusement aux règles enseignées, livrant un tissu de phrases tout en circonvolutions. Nous avons l’impression qu’elle habite pour l’éternité ce temps, et que là, à l’intérieur, elle n’en finit plus de faire la preuve qu’elle est une virtuose de la langue française, comme dans une fausse innocence du fait qu’elle éblouit, qu’elle attire et retient dans son éternité les lecteurs ! Assignés dans ce temps de la lecture, nous réitérons les premiers regards sur la petite fille prodige en train d’apprendre cette langue et ensuite devenant virtuose, absolument fascinés par sa dextérité exceptionnelle à jouer avec les mots, les phrases, les métaphores, les images, la profusion. L’écriture donne donc l’impression de se faire dans une éternité de temps, ne manquant d’aucun des trésors de la langue qui sont, tels des jouets pour l’enfant qui a tout ce qu’il faut, à sa disposition. Dans cette éternité où ne manquent ni la profusion de la langue à la disposition ni le regard qui voit la prodige et s’en émerveille aussi définitivement, la fiction introduit des vicissitudes à n’en plus finir, profusion de l’imagination, errance, entropie, des bas plus que des hauts, comme pour contrebalancer l’immobilité richissime, et finalement le retour, la fermeture du cercle, mais c’est une petite fille adoptée qui hérite en quelque sorte du patrimoine et plonge une tête dans le lac amniotique retrouvé. Ces vicissitudes interminables qui emportent Rose loin du domaine appartenant à sa famille maternelle, au Danemark, semblent assez oniriques, cela va de mal en pis, faisant craindre le pire à chaque fois, et puis, finalement, par la petite fille interposée, cela finit bien, les aventures ayant fonctionné comme le rejet toujours à plus tard de la jouissance, qui finalement sera acceptée mais mise sur un personnage qui n’était pas né au départ, la petite Ida, l’idée… Comme s’il avait fallu déplacer la chose, la suspendre… Comment faire pour échapper à l’éternité de beauté, de trésors, de jouets, d’amour, d’admiration, de perfection… ? En imaginant à n’en plus finir la perte, la chute, le dépouillement, et surtout… le déplacement sur une nouvelle venue, une petite fille adoptée. Ce roman raconte quelque chose par la profusion de sa fiction, mais aussi par son écriture, par sa langue qui convoque le lecteur à son exercice virtuose et le retient l’éternité. On pourrait rester à l’intérieur de cette écriture, comme dans le beau domaine des Mathisen au Danemark, à s’émerveiller à n’en plus finir des trouvailles linguistiques, des métaphores, c’est fait pour nous époustoufler, pour nous en mettre plein les yeux, pour nous faire monter dans la barque ! Pour le lecteur, c’est comme pour René : « Ce qu’il respire n’est pas l’oxygène, c’est la beauté. La beauté du lac, de la forêt autour, de l’or menu des feuilles se détachant sur le plomb des nuages ourlés d’argent. La beauté de Kristina dans le combat que la jeune femme livre au panorama et que, levant de quelques centimètres le menton pour étirer son cou, elle remporte soudain, dans la même surprise que le knock-out infligé par un boxeur. René perd le rythme, engourdi, terrassé par le pouvoir de Kristina, qui penche encore un peu la tête en arrière. » Voilà, il n’y a pas encore l’oxygène, mais la beauté placentaire, enveloppante, panoramique, qui attire en arrière. Et une jeune femme qui se bat pour gagner sur le panorama, telle une petite fille sur sa mère ! Le fiancé de Kristina est sur la barque avec elle indécente, les cuisses qui s’ouvrent sur ses trésors comme la langue elle-même, René sent à l’entrejambe un éclat d’obus qui le scie en deux, si l’embarcation chavire dans l’eau glacée c’est la mort. Cela va droit au but, tellement la beauté est efficace, alors la fiction doit produire des circonvolutions de vicissitudes, afin de reporter à l’infini la jouissance, apaisée comme un plongeon dans les eaux matricielles.

Presque tout de suite, nous comprenons sur qui Kristina veut gagner, et ce n’est pas seulement en séduisant René, qu’elle relègue à l’arrière de la calèche tandis qu’elle s’installe à l’avant, donnant un coup de cravache à la jument. Car voici la silhouette de la future belle-mère de René qui se profile au loin. Evidemment, son corps à elle est « sans équivoque, énorme et flasque, même à l’horizon et malgré le sadisme des corsetiers, l’astuce des couturiers. » C’est Mama Trude, qui était une beauté, mais l’a perdue, évidemment… ! La beauté (et on pourrait dire la virtuosité), si elle est à ce point évidente et efficace qu’elle précipite sur elle de manière mortelle, il s’agit de l’attaquer, aussi par personnes interposées, afin de domestiquer son effet : c’est ainsi que la très belle Mama Trude, avec laquelle s’était marié un militaire camarade du père de René celui-ci étant également militaire, perd sa beauté avec la mort par le choléra de quatre de ses enfants ! On sait que la grande famille danoise possède un manoir, et qu’il reviendra à Kristina… et en fait ce patrimoine va courir la généalogie, pour s’offrir à la fin à Rose la fille de Kristina, et même à la fille adoptive de celle-ci, Ida, tellement il faut de déplacement pour seulement boucler le cercle amniotique ! Donc, il y a cette beauté, dans la grande famille danoise, son domaine, son manoir, ses domestiques, qui attendit comme une promise le camarade du père de René, et ensuite dans un redoublement René lui-même. René songe aux paroles de son père : « Papa dit qu’il y a beaucoup d’argent. » Pour que cela ne se résume pas à un précipice, ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants, c’est la mort des enfants qui mine Mama Trude, puis Kristina restera belle mais folle d’insatisfaction, et Rose la fille, c’est elle et non sa mère évidemment qui suivra son père jusqu’en Afrique (là aussi un déplacement de Kristina à Rose face à René) puis elle se dégagera de lui pour tomber à Paris dans des vicissitudes de plus en plus sombres.

Dans ce manoir spécial, matriciel, où il est introduit, René est immédiatement sensible à une chaleur spéciale, inquiétante : « La chaleur qui régnait dans la pièce était inquiétante. Allait-on rôtir ? Allait-on être dévoré ? Le velours pourpre qui tendait les fauteuils rembourrés à l’excès n’était pas rassurant, comme gorgé de sang frais… » Parfaite métaphore du sexe ouvert de la femme qui l’attire en elle… Dans cette fournaise, apparaît Mama Trude, comme déformée par la jouissance : « Elle est entrée, s’aidant de ses bras décollés du corps, comme qui se fraie un chemin dans des eaux boueuses ou infestées d’algues. » Métaphore de la boue d’une jouissance mortelle, directe, les algues comme des tentacules qui mettent un terme à l’histoire tout de suite comme si tout était joué, dit, fait, fini. « Ce qui entrave la marche, c’est la menace permanente de l’effondrement de chairs trop lourdes pour la frêle charpente du squelette. Comme elle a dû être menue, a pensé René. Et il a regardé la masse monstrueuse qui s’avançait vers lui avec l’air attendri d’un amateur d’hirondelles. » Métaphore de la chair qui dans l’acte sexuel s’avance, monstrueuse car elle va engloutir…

Dans la description de Mama Trude jeune, surgit le regard subjugué qui voit la jeune fille, et il nous vient à l’esprit que cela pourrait aussi être un souvenir personnel de l’auteure : « Il voit la jeune fille joyeuse qu’elle a été. Elle croque des fraises et boit du lait. Elle est infatigable. Jamais elle ne marche, toujours elle court, elle saute. Quand elle danse, elle lève haut les genoux et tape des pieds. Son corps sait tout faire, c’est un arc, une fronde, une nasse, un javelot. Parfois, dans son lit, elle replie ses genoux contre sa poitrine sous sa robe de nuit ; ses cuisses frôlent ses côtes, elle rentre son ventre pour créer une caverne odorante au centre de son corps, elle s’adore. Tout le monde la regarde, les hommes, les femmes, les vieux, les jeunes. Elle ne pense jamais à sa beauté. Ce qu’elle aime dans son corps, c’est son fonctionnement. Il sait tout faire, digérer, chanter, grimper, enfanter. » Voilà, sous le regard qui la voit dans sa beauté et sa virtuosité infinie, regard qui l’enferme et la capture dans tant d’amour, elle s’adore, elle se visite, elle se renifle, elle s’explore, elle s’époustoufle ! Ensuite, capturée dans tant de beauté certifiée, dans un si parfait fonctionnement, pour repousser à l’infini la jouissance car elle est mortelle, il faut les vicissitudes, tout un art masochiste par lequel la souffrance mène à la jouissance comme issue et plongeon amniotique. Elle n’a pas besoin de penser à sa beauté, puisque tout autour d’elle le lui dit ! « L’oberstlojnant Edward Mathisen pleure chaque fois qu’ils font l’amour. » Le couple parental de Kristina est idyllique… Il y a déjà cette totalité-là. Et la ribambelle d’enfants autour ! Pour qu’il y ait de l’histoire, des mots, des phrases, du roman, du suspense, la vie ne peut se résumer à cet amour bien rempli et autosuffisant : des enfants meurent, le corps de la mère se déforme tandis qu’elle se désintéresse de ses enfants survivants, le mari finit par ne plus se nicher entre les cuisses de sa femme, et finalement il va mourir et Kristina n’a pas encore quatre ans. Elle se jette contre les genoux de son père qui ne sent pas sa présence. Elle attrape la main qui pend le long de sa redingote. La main est morte. » Il y a une totalité d’amour, de certitude aimante, de beauté, et puis on dirait que surgit l’impératif de détruire, l’entropie fait son travail, met du désordre. Et René, qui arrive au Danemark, est un stoïque, qui ne décide pas. C’est important, il laisse faire, il abandonne la beauté à elle-même, au choléra, à la folie, à l’écriture onirique. Le père de Kristina n’est plus là pour ouvrir une issue, et son mari non plus, qui partira aussi. Quelque chose ronge de l’intérieur, comme la folie de la jouissance sans retour. Elle est une méduse, personne ne la tire de là. « Regarde ma tête de méduse ! C’est ce que dit en danois Kristina à sa mère qui énumère les gâteaux ! Et la mère dit à son futur gendre : « Ma fille a le diable au corps… Vous ne vous ennuierez jamais. »

Rose, la fille de Kristina, a du mal à imaginer qu’elle se mariera… Bien sûr ! « … son père, son papa adoré, le commandant de Maisonneuve, il avait toujours tort. C’était comme une maladie bizarre. René était intelligent et même vif, mais à l’instant de prendre une décision, de faire un choix, d’exprimer une opinion, il optait systématiquement pour la mauvaise solution. » C’est un père qui n’offre pas de solution… Il n’y a pas de solution… Il lit Spinoza, en parle à sa fille.

Finalement, comme il n’y a pas de solution, Rose est abandonnée aux vicissitudes de la vie, elle s’y jette, se retrouve seule à Paris, ne demande d’aide ni à son père ni à sa mère. Alors qu’il y a des moyens, elle se précipite dans le dénuement, comme dans l’impératif de se défaire d’enveloppes mortifères, tout en sachant qu’elle est héritière. Avant de débarquer à Paris, elle a beaucoup voyagé avec son père : le père l’emmène, c’est aussi une totalité, un entre soi à l’infini. « Elle connaissait plusieurs pays, plusieurs continents, avait mangé du serpent, du singe, patiné sur des lacs gelés, bu du champagne, de l’aquavit, porté un costume militaire, chassé le lion, dormi sous une tente, elle parlait le danois, le français, l’anglais, prononçait avec talent plusieurs mots de dioula, avait lu Alexandre Dumas, récitait joliment les sonnets de Shakespeare, les déclinaisons latines, quelques proverbes, se prenait souvent pour une héroïne de Hans Christian Andersen, savait nager sur le ventre et sur le dos, monter à cheval, jouet au croquet, tricoter à quatre aiguilles, arranger les bouquets. Mais elle ne savait rien de l’argent, des hommes, de la politique, du sexe. » Voilà, une fille qui a accès à l’infini que peut lui offrir son père ! Pas besoin de savoir des choses sur l’argent, puisque son père et son environnement familial peut lui ouvrir d’infinies expériences, apprentissages, performances. Elle revient d’Afrique, a quitté ce père, débarque gare de Lyon. Sa mère Kristina avait abandonné mari et fille : dessinant un huis-clos logique entre père et fille !

« Comme la ville était dure ! Comme il était périlleux d’être seule ! Comment son père avait-il pu ? Comment ne s’était-il pas douté ? » La fiction introduit l’abandon, la jouissance masochiste. Le père, homme qui ne choisit pas, avait laissé le choix à sa fille ! « Il avait beau regarder son oisillon, dont le duvet neuf et le bec tendre témoignaient d’une incapacité flagrante à prendre son essor, sa conviction qu’il fallait, coûte que coûte et en toute circonstance, exercer le libre choix avait forcé son index à pousser d’une chiquenaude absurde le poussin hors de son nid. » La métaphore est tendre. Papa et sa fille ! Avec douleur, il la laisse tomber du nid, de leur entre soi ! A Paris, la chute. La fille choyée par son père devient domestique. « Les trois femmes observaient Rose, tout en faisant semblant de ne pas la voir. Ce jeu de regards aussi lui était familier. La jeune fille avait souvent remarqué cette façon qu’avaient sa mère et ses amies de rendre les domestiques inexistants en évitant avec méticulosité et naturel de poser l’œil sur eux. » La jeune fille sous le regard paternel devient inexistante aux autres regards ! « Le ménage, disait sa nounou, c’est de la gymnastique. Si on le fait comme il faut, il est bon pour le corps… Pense à rentrer ton ventre ma minette, ajoutait-elle à l’adresse d’une Rose de six ans qui imitait chacun de ses gestes. » L’allusion à la nounou Zelada, à laquelle Kristina la mère a confié sa fille Rose tout en semblant l’abandonner, montre la pérennité d’un environnement maternant par-delà les vicissitudes qui semblent s’emparer d’elle jusqu’à plus tard, après avoir laissé le père, la livrant à l’entropie. Mais, même lorsqu’elle est à Paris tombée domestique, il reste encore une main qui la touche, paradoxalement caressante : « Une paume douce et étonnamment chaude se glissa sous sa jupe pour lui tâter l’intérieur de la cuisse. » Des femmes autour de Rose ! La tâtent ! Ce côté charnel ! Cette sorte de gourmandise pour ce corps. Petite, Rose était toujours dans les jupes de sa nounou. « Rose avait regretté quelque temps le doux molleton des cuisses, leur saveur salée, leur confort ineffable… » Ensuite, la petite fille surveille le décolleté de sa nounou, un sein qui s’en échappe… C’est très sensuel, reste la proximité enfantine avec le corps du substitut de la mère, cette nounou, auquel la petite fille garde accès, qui reste là, ne lui manque jamais, comme une continuation du sein à toucher à la demande. Cela ne manque jamais, alors il faut quitter, mettre les vicissitudes entre… Mais pour Rose à Paris, la relation amoureuse ce sera avec une femme, Louise, elles vivront dans le Nid… Qui, vicissitude oblige, la laissera… « … elle était la femme de Louise, sa minette, son minou, et rien ne devait abîmer cet amour. » Entre ses mains…

Qu’elle soit héritière est quelque chose qui surplombe les duretés de la vie à Paris. On se doute bien que le cercle se refermera comme il faut… « L’héritière, pensait-elle, le ventre creux, des crevasses aux pouces et aux talons. La veille, une dent qui lui faisait mal depuis plusieurs semaines était tombée toute seule. Elle était noire et jaune, comme celle d’un cheval. Rose avait pleuré sur la laideur de sa dent, sur la rapide et inévitable dégradation de son corps, sur le sang au bon goût de viande qui jutait de sa gencive molle et vide. » D’un côté l’héritière, de l’autre une Cosette en train de se décomposer ! L’imagination si vive, si abondante, si interminable de l’auteure nous fait rire ! Elle imagine son héroïne en train de perdre ses dents, et hop, elle nous sort quelque chose de pire en comparaison, et là on se tord de rire, tellement c’est exagéré, tellement c’est évident qu’autant de vicissitudes ne sont produites dans la fiction que parce que l’héroïne, justement, est comme elle dit une héritière, qu’il ne lui manque à ce point rien qu’elle est forcée de se raconter une vie où il lui arrive tout et presque le pire. Mais, heureusement, le pire lui est épargné ! « Elle serrait les mâchoires et refoulait son chagrin en pensant à la chance qu’elle avait de ne pas vivre à Pompéi, de ne pas être morte engloutie par la lave, brûlée et noyée dans le même temps. » Et ce pire-là n’est-ce pas toujours et encore une métaphore de la jouissance définitive ? Rose, c’est quelqu’un à qui il n’arrive rien. « Elle n’avait pas été chassée de chez elle. Personne ne l’avait déshonorée… Pourquoi Rose n’était-elle l’objet d’aucune intrigue ?… Rose aurait aimé surprendre des conversations secrètes, voir son destin lui arriver sur des genoux, tel un plateau de petit déjeuner. » Bref, elle fantasme d’être mariée par son père, que sa vie continue à être entre les mains familiales… « Comment se faisait-il que personne ne se souciait d’elle, de son avenir, de son bien-être, de sa moralité ? » Or, elle écrit à son père que tout va bien… Tout en désirant qu’il se soucie d’elle…

Grâce à Louise, Rose trouve un emploi d’habilleuse à l’Opéra-Comique. Toujours une femme surgit, la sauve, elle est plus âgée. Douceur des tissus. Le sens du toucher sollicité. La boîte aux boutons, que Rose, telle une petite fille, adore ! Le sens olfactif : « Souvent, lorsque l’habilleuse en chef lui confiait le costume, elle en profitait pour respirer l’odeur de la toile mouillée de sueur. » Rose reste une petite fille attirée par les sécrétions intimes des autres, comme si c’était celles de la nounou sous sa jupe ou ses bras, celle de la mère, le père, toutes ces odeurs des corps à portée d’elle reniflées. L’écriture de ce roman se déploie de manière virtuose notamment parce que restent hyperactifs ces sens s’aiguisant dans une proximité enfantine, presque incestueuse, sécrétions des corps des parents, de la nounou, et là à Paris, celles des acteurs qui ont porté le costume. « Les alliances de parfums étaient étonnamment variées : sueur mâle sur velours n’avait rien à voir avec sueur femelle sur voile… Aucun de ces effluves ne l’incommodait ; la curiosité qu’elle avait pour le corps était plus puissante que le dégoût. » Rose a tant besoin de ses souvenirs, dans le train, elle préfère s’asseoir dans le sens inverse de la marche, regarder en arrière, éviter la panique.

L’instant parfait, voilà ! Rien d’autre, côte à côte. Ne pas quitter ce temps-là, où rien ne manque. « Allongées dans l’herbe, la tête sur le talus, elles regardaient les nuages filer dans le ciel, côte à côte, longues et sveltes comme deux glaïeuls… Elles inspiraient et expiraient à l’unisson. Tout semblait calme, à sa place, le monde rangé comme dans une nurserie… » Comme dans une nurserie, pour toujours ! « Voilà l’instant parfait, pensa Rose, celui qui devrait durer toujours, sans complications, sans catégories. » D’autres instants parfaits surgissent, instants d’enfance, d’éternité, « promenades sous les ormes, sa main glissée dans celle de Zelada, un après-midi au bord de la rivière, assise avec sa nounou sur la berge… » Instants d’éternité, d’enfance, rattrapés avec Louise ? A dis-sept ans, Rose dépendait encore de sa nounou…

« … une tapisserie indigo qui dégageait une odeur enivrante d’encre fraîche… »

Retrouvaille du père militaire, blessé à mort, sur le champ de bataille de la guerre 14-18. La tête sur l’épaule de sa fille, sa passeuse vers la demeure des anges. « Vas-y, papa… » Il est très important, afin que le cercle se referme sur le domaine de la grande famille du Danemark, que ce père ne soit plus là comme une alternative vers ailleurs, comme une ouverture sur de l’inconnu, une réitération du voyage en Afrique, sur d’autres continents, à faire mille expériences. Avec la mort du père, plus de choix, ou bien le seul choix est du côté du passé, où sont les instants parfaits. C’est évidemment Louise qui, alors, rassure. « Bois, mon cœur ». « Rose but, émerveillée comme toujours par la puissance de Louise, cette force de félin, d’animal sauvage qu’elle possédait et qui faisait qu’à son contact on se sentait absolument rassuré. Louise l’embrassa, caressa ses épaules et ses seins à travers l’étoffe de la triste robe grise. » Louise est le médium puissant, animal, sensuel, qui transporte vers avant, vers l’enfance, vers cette inoubliable expérience charnelle du corps de la petite fille et du corps puissant de la nounou, vers ce temps éternisé, amniotique, chaud, animal, tellement rassurant. Mais reste encore un mystère, à propos de Zelada, cette nounou à laquelle Rose n’avait pas pu dire au revoir en partant à l’étranger. On sent cette femme d’une fidélité à toute épreuve, là pour l’éternité on ne sait pour quelle raison, telle la seule enveloppe placentaire qui ne disparaîtra jamais. Rose comprendra à la fin du roman, lorsqu’elle reviendra au Danemark pour les funérailles de sa mère. En vérité, cette nounou, à travers son amour pour la petite Rose, c’est à la mère Kristina qu’elle voue une fidélité indestructible, formant avec elle une sorte de couple soudé par la reconnaissance, le remerciement, la dette : en effet Kristina a sauvé de la prison Zelada, meurtrière. La fiction tire de la chute un personnage qui aurait dû logiquement sombrer. Sauvée par Kristina, elle devient une entité enveloppante, toujours là, une veilleuse efficace, une chaleur, éternisant une expérience amniotique, fœtale, matricielle. C’est peut-être pour cela que devant cet étrange et définitif couple, René le mari de Kristina ne fait forcément pas le poids, il ne peut choisir, ce n’est pas lui qui décide du choix, qui serait de séparer Kristina du personnage placentaire toujours autour d’elle. C’est logique alors que la fiction le fasse mourir sur le champ de bataille ! Kristina est la fille fœtus de la nounou, elle ne peut donc être maternelle avec sa fille Rose ! C’est logiquement qu’elle confie totalement sa fille Rose au seul personnage enveloppant, fiable, capable d’éterniser la perfection matricielle, à la nounou. Pour sauver aussi sa fille Rose. Sauver ayant ce sens de lui épargner la coupure, la chute. Seulement à la fin du roman Rose comprend que la destinataire de l’amour définitif de Zelada n’est pas elle, mais sa mère. On dirait que se produit une sorte de réparation : Rose, en place de mère, ramène sa fille au manoir du Danemark !

L’enseignement de Zelada à Rose est omniprésent ! En particulier à propos du ménage. « C’était l’un des enseignements muets » de Zelada !

Zelada avait préparé un gâteau pour l’anniversaire de Rose. Mais c’est Kristina qui veut l’amener ! Et lorsqu’elle arrive, elle s’effondre avec : plus de gâteau ! En effet, le gâteau, symbole placentaire, il est avant tout pour Kristina ! Ce gâteau détruit dit à la petite fille l’amour qu’il y a entre Kristina et Zelada (et plus tard, il y aura l’amour entre Rose et Louise…) : la nounou, c’est Kristina qu’elle aime, à laquelle elle voue une reconnaissance éternelle qu’elle manifeste entre autre en s’occupant de la fille de Kristina. Mais la scène, brutale pour la petite fille de cinq ans, rétablit la vérité, l’objet de cet amour n’est pas vraiment Rose, mais sa mère ! « Kristina ne faisait pas un geste. Elle était morte. Morte de plaisir à cause de la réussite parfaite de sa mise en scène. Quel admirable gâchis. Quelle vengeance radieuse. Mais de quoi au juste, se demanda-t-elle ? » Zelada, vue par Kristina à terre comme monstrueuse, la soulève du sol, l’emmène « telle une enfant, vers la chambre. Pas étonnant qu’avec des bras pareils, elle ait… Kristina fut prise d’un hoquet, comme un prélude au rire qui répandit une chaleur très vive dans son corps ; des pieds à la racine des cheveux, elle brûlait soudain, consumée par le crime de Zelada. » Le crime de Zelada devient soudain sexuel, charnel, incestueux, homosexuel ! Bien sûr, cela est étoffé par l’explication, Kristina avait obtenu avec l’aide de son ami avocat une remise de peine pour Zelada la meurtrière, sa peine était passée de la perpétuité à dix ans. A sa sortie de prison, « Zelada ne vivait que pour la servir, pour l’honorer, car elle-même, de son côté, n’oublierait jamais la vision de cette jeune fille au visage de fée, au ventre énorme. » Dans le ventre, il y a Rose, dont Kristina veut vite se débarrasser en la confiant à Zelada. Comme si Kristina ne voulait pas devenir mère, mais rester fille comme sa fille sur le point de naître, ne pas ajouter le pas de la génération. A la fin du roman, comme si la vérité avait enlevé le pouvoir immobilisant, médusant, de l’amour maternel par nounou interposé, on dirait que Rose, elle, est une mère qui réussit à admettre le pas générationnel sur sa fille adoptive Ida, car elle-même se trouve délivrée, enfin mise dehors, née.

Le roman nous ramène donc à la naissance de Rose, une fille, alors que le père attendait un garçon. Une nourrice, dans ce milieu riche et de bonne famille, avait été cherchée dès les premières nausées. L’enfant est donc présenté comme devant bénéficier de tout ce qui est le mieux pour lui, ne manquer de rien de ce qui est le mieux ! Envisagé comme enveloppé, le restant, donc, puisque les enveloppes parfaites sont les placentaires… ! Kristina, la mère, qui veut être celle qui fournit à son enfant né la continuité de la perfection alors même qu’en le mettant au monde elle lui fait manquer de sa perfection matricielle, fait les recherches. « Elle avait vu des nourrices à la face réjouie, aux seins gonflés comme des ballons, vantant la qualité de leur lait comme une vache ferait l’article pour sa hampe à l’oreille du maquignon. Elle avait reçu des mademoiselles de France, d’Angleterre… Les jeunes femmes, latinistes, musiciennes, expertes en point de croix, en tricot, en astronomie conjuguaient mille et un verbes à la première personne. Je ceci. Je cela. Mais si vous êtes si savantes et si parfaites, que faites-vous dans mon salon jaune ? Pourquoi ne changez-vous pas le monde… Elle s’ennuyait en les écoutant… il y avait eu des gouvernantes, raides comme des pieux, aux longues dents jaunes de cheval, qui avaient étudié l’influence du régime alimentaire sur les tous-petits… je me fiche de ce que mon enfant mangera, pensait Kristina, je me fiche qu’elle parle six langues et apprenne à jouer aux échecs, je ne veux pas qu’elle s’ouvre sur le monde, je ne rêve pas d’une savante, ni d’une sportive, il m’est complètement égal qu’elle soit sage ou éveillée, calme ou réactive… Ce que je veux, c’est que personne, jamais, ne la, n’ose la… C’est alors que ses yeux étaient tombés sur l’article de journal… ‘La perpétuité pour un coup de hache.’ … » Une nounou de dix-sept ans avait tué d’une hache un garde-chasse qui avait abusé de la petite fille qu’elle gardait ! Kristina avait trouvé la nourrice qu’elle voulait pour son enfant : « Une femme prête à tout pour défendre un enfant. » On se demande de quel autre crime, plus originaire, cette nounou-là est capable de défendre l’enfant… Le crime de la séparation ? Le Nid, plus tard, avec Louise, symbolise un lieu jamais quitté. « Le Nid n’était pas seulement sa maison, leur maison, c’était un lieu mythique, un musée de la pensée en action, de l’innovation amoureuse. »

« Un cœur à moi, ce cœur changeant », vers d’Apollinaire. Rose qui pense noir mais dit blanc. Cœur pour toujours fixé ? Et, pour le reste, alors, changeant ? Même Louise devient inquiète, en regardant Rose dormir.(… le sentiment de ne pas être à la hauteur… cette inquiétude sans objet, à la fois légère et infiniment sombre, qui occupait les mères au chevet de leurs enfants. » Louise se voit vieillissante : « Me voici déjà en train de partir. » Echo au « cœur changeant » ? Rose « ne comprenait rien à tout cela. » Rose « … se surprenait à ne penser qu’à elle-même… » « Où était Louise alors ? Rose ne parvenait plus à la localiser dans son souvenir. » Les vicissitudes de la fiction sont en train tout doucement d’amorcer le futur retour au Danemark. Tout de suite, il est question d’un bébé abandonné, une petite fille. « Si on la noyait, propose Louise. » Les policiers disent qu’elle s’appelle Ida, Louise pense à Hideuse. En vérité parce que Rose est déjà en train de suivre son cœur changeant, qui la conduit à la petite fille. Rose est la marraine d’Ida. On dirait Rose glissant dans le rôle de Zelada, et recevant la petite dans les bras. « Je suis face au paquet sur le lit et je sens que dans quelques secondes, je vais me lever et m’approcher. » Par la petite fille interposée, Rose va pouvoir revenir jouir du domaine de Danemark. Lorsque Louise comprend que Rose a choisi, elle est folle. Comme le cœur de Rose est changeant ! Si fixé sur des choses du passé ! « Elle a mis les mains autour de mon cou… Elle m’a dit Salope. Salope qui ne m’a jamais aimée. Salope qui n’aime personne… Espèce de putain. Profiteuse. Avec ta petite tête de mendiante… Tu n’as pas de cœur. Tu n’as qu’un gros bidon dégoûtant. Tu ressemble à un chimpanzé… Qui va m’arracher à l’abrutissement ?… Tu as mangé la chair fraîche de mes seins, de mes fesses. Garde-le ton bébé. Ta crotte. »

Le bébé, elle veut d’abord le jeter plus loin que la fenêtre. « Elle veut le jeter dans le passé… Elle ne le jette pas. » « Elle berce la petite fille. Baise son front trempé. Lui dit toutes sortes de phrases sans queue ni tête puisées ailleurs que dans son cerveau. Puisées dans un monde qu’elle ne connaît pas. Un monde dont Ida vient de lui ouvrir la porte. » Bien sûr, ensuite Rose espère le retour de Louise. Elle voudrait se pencher avec elle sur le berceau d’Ida, lui faire connaître son exploit. La scène du bain donné au bébé est décrite de manière cauchemardesque. En choisissant l’enfant, Rose a choisi le noir. Non pas le blanc proposé par Louise qui l’incite encore à abandonner l’enfant. Rose a choisi quelque chose du passé. Bon, bien sûr tout n’est pas noir, puisque Ida va mieux… Mais le Nid est mis en vente, Rose doit ramasser ses affaires. Et doit se débrouiller. Depuis le Danemark, la mère Kristina se réjouit de la naissance de celle qu’elle croit être sa petite fille, mais donne une très petite pension. Les vicissitudes se poursuivent, comme pour que la chute finale, le retour, soit moins inquiétante car si longtemps repoussée ? Kristina et sa fille n’étant réunies que par procuration sur Rose et Ida ? Chose qui réussit en étant ratée ?

Revient vers la fin du roman la question de l’aisance de la famille maternelle de Rose. Chez Kristina, 50 couronnes ne veulent rien dire, on commence à compter à partir de 500. Et Rose imagine sa mère vêtue d’une robe en triple dentelle blanche évoquant les bandelettes de momification, a demi allongée sur une chaise de jardin en osier, ayant un secrétaire forcément fou amoureux d’elle. Le lecteur sent que le cœur changeant de Rose est fixé à sa mère. Et à tout ce qui la prolonge et la symbolise : le domaine, l’aisance, la beauté de ce lieu d’autrefois qui l’attend, bientôt.

C’est donc logiquement que Rose parle du château à sa fille Ida, des paroles qui semblent en doubler d’autres, les mêmes, entre Kristina et Rose, entre la nounou et Rose. « Nous avons un château, ma fille, dit-elle à Ida qu’elle tenait sur ses genoux et qui caressait le papier nervuré à la jolie couleur verveine. Un château au Danemark. C’est très grand et très beau là-bas. Il y a un parc et après une forêt et encore après, un lac. On peut y pêcher des poissons et même s’y baigner en été. L’hiver, on y fait du patin… Quand il fait beau, on se promène et on ramasse des baies dans un panier… Nous, on les écrase dans du lait. C’est une boisson magique. Je t’en donnerai. On ira. Je te montrerai le château. Tu connaîtra Soro. Tu en seras la reine. » Voilà, la reine ! Rose redevient la reine à travers sa fille. Ida rend vivable de rester dans le lieu matriciel, dans la beauté incomparable. Les vicissitudes racontées par la fiction sont en train de prendre fin avec l’épilogue du retour. Non sans connaître encore un peu des conditions de vie misérables, logeant avec sa fille sous un escalier, histoire de rendre improbable jusqu’au bout le retour au château… « Elle avait échoué de l’autre côté de la honte, dans un recoin d’animalité. Rongée par la vermine, elle était devenue la vermine. » Comme s’il fallait la dose la plus forte de masochisme pour rendre acceptable de jouir du château utérin ? A nouveau, Rose avait chuté, après cette deuxième naissance vécue avec Louise, mais cette fois avec sa fille. « Pourquoi fallait-il qu’elle ne connaisse que les extrêmes, châtelaine ou gueuse, grande bourgeoise ou va-nu-pieds ? Entre deux chemins, j’ai toujours suivi le mauvais… » Mais parce que c’est ainsi que, dans la fiction, se joue l’interdit de l’inceste, ce lien incestueux avec la mère ou son substitut ! Les vicissitudes les plus misérables sont là pour faire tomber l’interdit. Et cet interdit n’est refoulé qu’à condition que le lien incestueux ne se réalise que par fille interposée, Ida. Or, celle-ci a disparue, la tanière est vide, lorsque Rose rentre du cabaret. La fiction, avec cette écriture presque idéale, riche, semble en rajouter, pour repousser encore le retour au lieu de la mère, pour que le masochisme paie assez l’astuce du déplacement sur la fille adoptive du lien incestueux sautant par-dessus l’interdit. La description de la recherche d’Ida dans la tanière est à la fois cauchemardesque et semble en même temps nous faire découvrir un dedans utérin, où serait Ida. « Elle défit son balluchon, fouilla tous les recoins de ses mains folles. Glissa ses doigts au fond d’une chaussure, son poing dans une cafetière, comme si Ida avait pu s’y cacher. Aucun endroit ne lui paraissait trop petit ni trop étroit… » C’est presque délirant. Sous l’escalier, la tanière c’était l’utérus, où elles étaient toutes les deux, Rose, Ida, doubles filles de Kristina se faisant représenter par la nounou. Rose cherche même au cimetière, parmi les tombes. Finalement, elle la retrouve dans une autre immeuble de leur rue, et la petite de deux ans dit qu’elle fait le « ménaze », pour gagner de l’argent pour pouvoir aller au « sâteau » ! Toute la fiction n’a pas d’autre but que celui de revenir au château, mais avec une quantité si invraisemblable de vicissitudes que le masochisme est capable de racheter la jouissance incestueuse devenue acceptable avec le motif d’offrir à Ida enfin des conditions de vie humaines ! Le tour de passe-passe se réalise en passant d’une petite fille, Rose, qui naît dans la beauté et l’abondance bourgeoise, et pour laquelle rester dans cet univers matriciel a quelque chose de mortifère, bloquant l’histoire, à une autre petite fille qui, elle, est née dans le dénuement et l’abandon ! En vérité, il s’agit d’une petite fille qui ne quitte pas le château, mais, dans un masochisme originaire, elle imagine à n’en plus finir qu’elle tombe dans des situations misérables, d’où il semble impossible qu’elle puisse se relever, et en fin de compte elle va, comme la petite fille adoptée, à nouveau ouvrir les yeux sur le château, comme se réveillant d’un cauchemar.

Et « Autour du lac, les hautes herbes jeunes, d’un vert tirant sur le blanc, ploient sous le vent comme une immense chevelure. Ida prête l’oreille aux clapotis de l’eau qui vient lécher la berge. » L’eau amniotique. Rose est « heureuse d’être de retour à Soro, d’avoir vécu jusque-là, d’y avoir amené l’enfant. Mais son cœur est lourd et elle se demande comment expliquer cette nuance à la fillette. Elles sont arrivées la veille, à temps pour l’enterrement. » Cette fiction si riche et si bien écrite imaginée par Agnès Desarthe nous explique à la perfection comment la naissance d’une petite fille peut être une issue à l’amour total d’une fille pour sa mère, un amour qui bute contre l’interdit de l’inceste et le masochisme qui tente de racheter la transgression de cet interdit. Le déplacement sur la fille de la fille, un déplacement générationnel, peut alors coïncider avec la mort de la mère ! Rose et Ida reviennent au château pour l’enterrement de Kristina ! Cette mort entérine l’interdit ! Cependant, le château, lui, symbole matriciel, est là pour l’héritière, ainsi que le lac, la forêt. Kristina est à la fois morte et embaumée, partout présente dans le domaine. Le train du retour symbolise le déplacement vers le passé. « Parfois un virage soudain lançait un gobelet de soleil au visage de Rose, la forçant à entrouvrir les paupières. » Un gobelet de soleil : jolie trouvaille, mais il y en a une profusion dans ce livre ! Dans ce train, bien sûr Rose voyage en sens inverse de la marche, comme toujours ! On pourrait de même dire que sa fille, Ida, lui permet aussi de regarder en arrière, de se placer en sens inverse de la marche de la vie ! « C’était ainsi qu’elle avait toujours voyagé, songeait-elle, sans regarder vers l’avenir qui se précipitait sur vous comme une bête sauvage, mais plutôt tournée calmement vers le passé… Se souvenir, quel luxe. Errer languissamment dans ces régions révolues qui n’attendaient rien de vous, aucun arbitrage. Le passé, une contrée qui ne s’offrait qu’à la contemplation. Elle se laisserait porter, à rebours si possible. Elle aurait voulu que le train roulât en sens inverse du temps, ainsi atteindrait-elle la stase, l’endroit de perfection, un sommet de la vie. Ida et moi, dans le train, entre Paris et Soro, pour toujours… »

Le futur plonge Rose dans le passé, où rien n’a changé. « L’odeur était la même, pain, sucre chaud et, plus loin, dans l’arrière-nez, graisse d’agneau. » Au cimetière, la nounou Zelada est là. « L’occasion est certes triste, mais la chance est si colossale. Se revoir, se serrer de nouveau dans les bras, après vingt-cinq ans. » Zelada qui est restée tout ce temps aux côtés de Kristina ! Qui n’a jamais fui au bras d’un prince ! La nounou incarne le personnage maternel qui ne manque jamais, qui n’abandonne pas pour vivre avec un homme, qui laisse l’homme pour prendre soin de la fille, Kristina ! Aucune figure paternelle pour les séparer !

D’habitude, lorsqu’on retrouve une maison d’enfance après beaucoup d’années, tout semble plus petit ! Mais pas pour Rose ! « Rose avait été frappée par l’énormité de la bâtisse rouge… La table de la cuisine, les volets, les balustrades, tout était grand dans le monde retrouvé de son enfance. »

Rose était très proche de la nounou, représentant sa mère Kristina, mais cette mère, jamais elle n’avait invité sa fille à entrer dans sa crypte. Parce que Kristina était elle-même une petite fille avec Zelada si dévouée, dans un déplacement de la mère sur cette femme rendant moins dangereuse et apparemment non incestueuse la relation ? C’est donc bien : la crypte maternelle n’a jamais été ouverte à sa fille… Mais la nounou est aussi une crypte… Rose se niche sous ses jupons…

Le repas, après l’enterrement, est comme dans le passé. « On mangea du chevreuil, de la friture de perchot, du sandre rôti, toutes sortes de champignons, des jambons de sangliers, des fromages frais, des confitures, des beignets en sauce myrtille… » L’auteure, en s’attardant délicieusement dans les descriptions des mets si nombreux, nous garde en dilatant notre temps de lecture par la profusion linguistique dans un lieu de non manque !

La mère de Kristina, Mama Trude, une femme qui attend la mort depuis cinquante ans, depuis la perte de quatre de ses enfants, était semblable à une habitante des cavernes. Elle s’entendait très bien avec René, le père de Rose, mais Kristina était jalouse ! Mais de quoi ? Qu’un homme puisse couper un cordon ombilical entre mère et fille ? Ce jour où elle enterre sa fille, elle a encore l’impression qu’elle est une mère qui ne meurt jamais… Mama Trude raconte à Rose que Kristina l’a confiée aux mains d’une tueuse, Zelada, la plongeant dans le Styx exactement comme la mère d’Achille l’avait fait pour son fils. Mais sans lui tenir le talon ! René, le père, avait trouvé moyen de tordre la logique. Grâce à lui, la maison de Danemark ne s’est pas effondrée ! Car sans lui, les habitants de ce château se serait entredévorés ! Grâce à lui, Mama Trude accepte de ne plus approcher ses enfants, et ainsi elle les protège, leur évite la contagion. Trude a sur elle la considération d’un homme, René, son gendre ! « Je n’ai jamais été aussi noble que dans le regard de ton père. Le moindre de mes actes trouvait une justification dans sa pensée tortueuse. » on dirait que René, le père de Rose, trouve une justification au fait que Trude, à la mort de ses quatre enfants, ne s’en remette pas. En quelque sorte, elle incarne alors l’impossibilité pour les enfants restants de remonter jusqu’à la matrice utérine ! En tant que ses enfants d’avant la naissance, ils sont morts ! Trude, par le fait qu’elle reste inconsolable, tout en nouant une belle relation avec son gendre, atteste le caractère fini du temps fœtal. Kristina, on dirait qu’elle ne veut jamais l’accepter, et que la mère matricielle, elle la retrouve avec Zelada, la tueuse, elle garde cette folie en elle, cette contagion ! Tout en ne pouvant jamais effacer le fait qu’elle ne peut plus retrouver la mère d’autrefois, celle qui formait avec le père un si beau couple. Kristina, en plongeant sa fille Rose dans le Styx, sans lui tenir le talon, lui transmet sa folie, contagieuse : la nounou est un parfait contenant maternel ! Sauf que le deuil éternel de Mama Trude semble se retrouver comme une passion pour le masochisme chez la petite fille Rose, qui se jette volontairement, bizarrement, illogiquement, dans les pires vicissitudes, en écrivant à son père que tout va bien, alors qu’elle est dans la misère. Il est évident que si le père avait su le dénuement extrême de sa fille, il l’aurait aidée, et l’histoire se serait abrégée en vie sans histoire… Donc, les vicissitudes de Rose à Paris semblent aussi une façon de vivre, d’adhérer au deuil interminable de Mama Trude la grand-mère, cette mère qui n’a pas eu le pouvoir de garder en vie quatre de ses enfants, qui les a laissés juter dans la mort ! Les vicissitudes de Rose ne suivent-elles pas aussi la chute de ces quatre enfants morts du choléra, de la contagion ? Contrebalançant cette culpabilité d’une mère qui n’a pas su garder au sein de sa vie, en son ventre, quatre enfants, il y a le personnage de la nounou, Zelada, qui est une tueuse, qui est capable d’éliminer tout ce qui pourrait bouleverser la vie d’une enfant ! Kristina était une fille dont la vie auprès de sa mère a été bouleversée par la mort de ses frères et sœurs qui lui a, en quelque sorte, aussi coupée de sa mère ! Elle rafistole cette coupure par la femme tueuse ! Et en fait la protectrice de sa fille ! Et celle-ci, en épilogue de la fiction d’Agnès Desarthe, peut alors offrir à sa fille Ida un château en quelque sorte apaisé. Un roman sur l’endroit de perfection jamais perdu par-delà le deuil, qui s’écrit de l’arrière-grand-mère, à la grand-mère, à la fille, à la petite fille adoptée !

Alice Granger Guitard



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