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Les preuves de l’existence de l’homme – Pourquoi je lis… Rigodon de L-F Céline - Alain Jugnon
vendredi 18 décembre 2015 par Jean-Paul Gavard-Perret

Ecce Homo Ecce Animaux

Alain Jugnon, « Les preuves de l’existence de l’homme – Pourquoi je lis… Rigodon de L-F Céline », editions Les Feux Follets, 2015

Certains peuvent s’étonner de voir Jugnon dans les pas de Céline. Mais le premier a le mérite de ne pas suivre les voies trop rectilignes d’un bien pensé qui veut en finir avec Céline « ce scribouillard, ce banni, ce collabo, cette olibrius » (p. 37). Avec Rigodon comme l’écrit l’essayiste, l’auteur fait le coup de Zarathoustra « qui lance la grosse caisse et toute une odyssée : riri-gogo-dondon ». Odyssée non de l’espace mais de l’histoire. Si bien qu’en apostat Jugnon annonce : « Rigodon est une bible pour la fin des temps ».

Néanmoins affirmer que l’auteur pousse le bouchon trop loin serait une erreur. « Céline chauffé à l’anti-religion va écrire son dernier roman d’une seule traite en mille nuits et puis tomber mort en traçant au stylo le mot « exister » rappelle Jugnon. Et il précise que ce livre reste « ce que les années 2000 nous promettent en terme de mort ». On voit déjà des doigts se lever pour indiquer à Jugnon la porte de sortie ou celle où sont calfeutrés les Fienkelkraut, Onfray, Zemmour. Mais on aurait tort.

Céline n’est pas philosophe inconséquent mais un poète démoniaque qui met le feu où ça brûle déjà. Et pour justifier son choix Jugnon offre à juste titre pour compagnonnage à l’auteur de Rigodon Nietzsche, Proust, Kafka, Deleuze, Artaud, Daumal, Pasolini. Preuve que dans le livre - où il prend le nom de Dionysos - la valeur du brame célinien est à la hauteur de ses œuvres et de son drame final. L’auteur (qu’on ne l’aime ou non, ce n’est plus le problème) énonce des vérités « pratiques », des rapports qui existent entre des principes premiers et les vérités dites secondaires dont les philosophes se beurrent le bénitier. Céline à l’inverse le casse, il écrit les plaies, les bosses, les croutes ; il parle comme Artaud « la viande » avec ses odeurs et ses miasmes, il ramène aux corps qui au besoin se mangent les uns les autres sur le dos. Cela ne fait pas un humanisme mais ça interroge.

Céline fait vivre le mythe non en âme mais en chair et en os. Le mythe est parfois puant mais cela décoiffe et ramène, loin du marbre, à la prise de joie à être humain. L’auteur comme Pasolini plus tard nique la mort et a payé le prix pour ça. "Bien fait pour lui" pensent certains. Mais Céline comme Pasolini - et dans des expériences bien divergentes - auront transformé l’humanisme en ce que Jugnon nomme « hommisme ». Et l’essayiste d’ajouter « l’humanité est morte, vive l’hommanité ».

Refuser de lire les œuvres de fiction « déclassées » de l’auteur (Normance, Nord et bien sûr Rigodon) c’est vouloir refuser ce « décrochement » philosophique et la puissance d’une œuvre au nom d’un jugement moral sur son auteur. Qu’on le veuille ou non Céline demeure un poète majeur et non seulement celui de « Mort à Crédit » et de « Voyage au bout de la nuit ». "Rigodon" bien au-delà de la mort appelle non à une rédemption mais une résurrection de type très particulière une fois que le « plus rien n’existe » sans pour autant parler d’apocalypse - l’auteur est plus près de Beckett que des intégristes. Celui qui comme Novarina le dit « avait mal à ses animaux », n’aura écrit que pour eux, nos semblables, ses frères. Jugnon rappelle qu’il n’est pas le seul : Deleuze écrivait ses livres pour les animaux…

"Rigodon" demeure le texte moteur qui porte le virus mortel aux langages totalitaires. Le livre construit (ou « monte » si on reprend un terme cher à Faye et Montel) le « momo » qu’est Céline en accélérateur de l’histoire et de sa fin. Jugnon a compris que la dynamique reste omniprésente dans le livre. Elle permet de rejeter la pensée qui enferme, retient. L’écriture célinienne extrait la philosophie du contrôle mental qui enlève la vie. Et c’est de facto ce qu’on ne lui pardonne pas. Céline invente une autre impulsion, une autre direction à la pensée que celles de diverses idéologies totalitaires - d’où l’habile et probant rapprochement de Jugnon entre Céline et Nietzsche. Chez les deux la pensée prend un caractère débridé. Le désir de force libre de l’être traverse de telles oeuvres.

Le feu de l’intensité montre que Céline (même s’il a fricoté bêtement avec l’occupant) était toujours prêt à en découdre avec le discours totalitaire. "Rigodon" le défait au plus haut point. Et même si le livre se termine tragiquement il prouve que le poète peut porter et venir à bout d’une philosophie de l’histoire : celle qui réifie et donne le change au lieu de la transformer et de donner du change au monde. En ce sens dans "Rigodon" Céline Dionysos prouve que le sophos - et le misophos - est homme et la philosophia femme. Son « geste » créateur veut la liberté contre Dieu et l’ardeur pour sommer et parfois assommer les concepts jusqu’à les retirer de leur immobile splendeur. Le corps en ses désirs semble marcher en avant de lui-même dans une écriture éclaboussante dont Céline en parfait créateur retirait l’écume comme on retirait jadis la peau sur le lait. Qu’importe si la mort fut au bout du chemin. Il était mort avant.

Jean-Paul Gavard-Perret



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