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Je suis un intello précaire 4eme Acte - Ph Nadouce
lundi 7 décembre 2015 par Philippe Nadouce

Je suis un intello précaire (4e partie)





L’art sans concession…



En train, on sort si simplement de la ville qu'on oublie tout sentiment d'échec. Mais cela ne dure pas. S’échapper alors que l’on n’y songeait même pas réveille en nous une angoisse. Ou était-ce le mouvement du train, les arbres au dehors, et les maisons, et les pylônes et les usines, toutes ces choses qui nous sont inutiles en villégiature ? Pierre Baluarte s’enfonça dans le siège.

Une zone industrielle avec ses espaces en friches, barbes de fourbis et métaux atroces courbés, bossus, cagneux, las de terrains vagues. Rames d’autoroutes où se déplaçaient, le cou tendu, des camions, bétaillères, citernes, fourgon et des monceaux de ferraille, des entrepôts aux lettres perforantes, aux tôles froides et coupantes... Un tunnel puis un amas d’aiguillages et de filins figés dans des alvéoles de béton puis un second boyau, tout noir celui- là et tout au bout de l’obscurité, des flashs de lumière. Un autre tunnel... L’obscurité encore... Le reflet de son visage sur la vitre, ses yeux qui attendaient que cela passe, agacés de se voir. Il fouilla l’instant qui avait précédé les ténèbres… Ah, oui ! C’était la lumière du soir… Il savait qu’à l’autre bout, alors que son regard disparaîtrait de la vitre, il allait faire, déjà, presque nuit.

La déflagration d’un train passant en sens inverse le sortit de sa torpeur. Le branlement était interminable. Un flot métallique bleu remplissait sa fenêtre dans un tonnerre infernal. Cette soudaine fureur s’évanouit comme elle était venue, dans une exhalation étonnée et sereine. Des chevaux paissaient dans un pré. Le soleil cru des dernières heures du jour était d’un ocre insoutenable et embrasait jusqu’aux feuilles des buissons. Il observa l’horizon et les immenses masses nuageuses qui lentement s’engouffraient dans la nuit.

« J’ai quitté Andréa. Jules, Vincent et les autres m’ont durement critiqué. Là encore, je me sens hors du coup; je ne sais comment réagir, bien que mes sentiments soient très clairs à ce sujet. Pudeur ou états d’âme égotistes ? Jules avait été le plus virulent. Sans doute parce qu’il en sait plus que nous sur la vie et l’abandon. C’est un vieil ami et j’étais en droit de lui faire confiance. Je ne peux malheureusement pas lui reprocher la dureté de son jugement car je lui ai dépeint la chose de façon à le faire enrager, histoire de le sortir de sa nature hautaine. Beaucoup de nos actes veulent prouver que la réalité est telle que nous la voyons. C’est vrai, pour nous, l’apparence est la seule réalité, pourquoi le nier.

L’objectivité de Jules… Pourquoi l’accepter quand que notre amitié est au plus mal ? Ne savais-je pas qu’il m’était impossible d’en vouloir modifier l’équilibre ? Dans le domaine de l’esprit, n’avions-nous pas convenu qu’il serait le seul à la tête du convoi ? N’avais-je pas accepté d’exister à travers le “bas matériel”, les femmes, les excès, l’irrévérence et le burlesque ? Ne savais-je pas qu’il s’insurgerait contre ce qui pourrait lui faire de l’ombre –en l’occurrence une souffrance amoureuse légitime ? Il me laissait l’intelligence vitale et gardait le monopole de la connaissance et de l’esprit... »

La lame brillante du rail s’élevait au-dessus de la voie. Le ballast y coulait à torrent. Le train descendait à vive allure dans la plaine et abattait toute vie verticale. Sur sa vitre, la quiétude des heures d’été reprenait son tambour, écrasait la mosaïque des tisserands de la terre. Ils travaillaient, minuscules, dans le velours des récoltes. Propres. Au-dessus des cultures et des pâturages qui s’étendaient à perte de vue, l’esprit des récoltes jetait ses dernières forces dans les gerbes et les récoltes emportées par les machines et les hommes. D'autres autour de lui devaient ressentir l’effet de ces splendeurs mais on est seul devant la beauté. L'amour est de même nature.

« Gueule de bois. Supportable. Je n’ai pas bu comme un trou. En tout, un peu plus d’un litre et demi de bon vin. Victor Hugo saluait les vertus du « vin partagé entre amis ». Si la discussion va bon train, c’est en effet un rare plaisir. Hier soir, donc, Jules et moi, nous sommes amusés à éclaircir le concept « d’art sans concession ». Si je devais dresser la carte de notre itinéraire artistique, je devrais constater, hélas, que nous sommes des petits fonctionnaires de l’art ; avons toujours voyagé sur une quatre voies confortable. Pas de petits chemins, pas de caillou dans la chaussure, pas de poussière dans l’œil... Rien qu’un revêtement lisse, des péages et des paysages propres et entendus, travaillés par la main de l’homme depuis plus de mille ans.

Une médiocrité scandaleusement préoccupée de soi ne trouve son avantage que dans le consensus. N’en sommes-nous pas tous là ? Celle que j’ai toujours suivie est aussi celle de tout le monde : « être de son temps », tout en croyant rompre avec lui. Ce manque absolu de compromis avec le destin tragique des grands créateurs, j’y ai pris goût bien malgré moi, car il s’agit avant tout de vendre des livres.

Ma relative maturité ne me donne qu’un droit ; celui de ne surtout pas m’assagir. Cependant, je continue à tourner en rond, d’ignorer tout ou presque de la « qualité ». Et puis, l’égo... Heureusement, tout se passe à l’intérieur, loin des autres ; le carnaval n’en est que plus grotesque et peut-être plus réel. Les femmes, la richesse, la célébrité, la Gloire ! S’ils savaient…


Je ne peux plus travailler. Mais j’écris toujours un peu, je lis moins, depuis ma séparation. Comme on oublie vite la discipline intellectuelle ! Comme on se sent léger ! C’est comme laisser un emploi pourri. 





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