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Je suis un intello précaire 3eme acte - Ph Nadouce
vendredi 4 décembre 2015 par Philippe Nadouce

Je suis un intello précaire (3e partie)

(Interviewé par son éditeur)





Oh, c’est un petit, tout petit éditeur. Quand on publie un bouquin, on passe à la moulinette médiatique bien avant d'avoir même touché un kopeck (Bon, pour ceux qui ont la chance d'être interviewés). J'étais de ces veinards-là. Mais c'est quand même les poches vides que j'ai répondu à leurs questions.



Manuscrit: Pouvez-vous vous présenter ?


Philippe Nadouce: Vingt-cinq ans d'écriture quotidienne. Exercice épuisant qui finit par vous donner quelques facilités. Très insuffisantes, évidemment. Nécessaires cependant pour continuer, pour charpenter sa volonté.

Me voilà, en tout cas, dans la deuxième phase de la vie de l'écrivain dont parlait Balzac. Époque de projection, de mise en œuvre et de premières moissons. Écrivain qui prend conscience de sa propre force ; indifférent et parfois cruel envers ceux qui se sont arrêtés trop tôt parce qu'ils se croyaient déjà arrivés. Respect pour le style, la précision, le risque et l'engagement. Distance avec les choses du monde littéraire mais paradoxalement analyse objective et militante de son importance au sein de la société. Assez mûr pour y assurer sans fléchir ma part de lutte.

Originaire de l´île de Ré. J'ai fait mes études entre la Rochelle et Poitiers. À vingt- trois ans, je m'embarque dans un tour d'Europe, une Europe en formation. Je décide d'y passer ma vie. Quinze ans après, je n'ai que deux pays à mon actif, l'Espagne, 14 ans et l'Angleterre, 11 ans maintenant. La prochaine étape sera probablement l'Allemagne. Mais rien n'est moins sûr. Il y a aussi la Grèce, la Turquie, la Roumanie, la Bulgarie, la Pologne et la Russie.

J'ai occupé une bonne quarantaine de postes de professeur de français pendant toutes ces années. Travail qui me laissa le temps d'écrire et de faire du théâtre.

Fondateur avec Juan Diego Boto, Alberto San Juan, Willy Toledo et quelques autres, d'un des théâtres les plus célèbres de Madrid (La Sala del Mirador - 1994). Créateur du Cercle d'Incitatus, groupe d'action culturelle qui s'efforce de tisser des liens culturels durables entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. Création d’une maison de production, Idiots Internazional avec laquelle nous avons produit un court-métrage (Primé au Festival International de Accolade, en Californie) et produit une pièce de théâtre.


Manuscrit: Pourquoi évoquer les quartiers populaires de Madrid à travers le regard d'un Français ?


Philippe Nadouce: "Les Cahiers Madrilènes" répondaient tout d'abord au souci de sauver de l'oubli un des quartiers populaires les plus originaux de Madrid : Lavapies, et de transmettre au lecteur la joie de vivre qui animait ses habitants pourtant durement touchés par l'abandon, la misère, l'alcoolisme, la drogue et la prostitution. Cette initiative a été reprise par la municipalité de Madrid et des associations artistiques qui, en collaboration avec une importante maison d'édition, publièrent un recueil de nouvelles sur le quartier. Ce fut un grand succès. Mais cet ouvrage décrivait le Lavapies multiracial du troisième millénaire. Le Lavapies du post- franquisme et du Philippisme1 n'a pas encore trouvé de porte-parole local et a été représenté pour la première fois avec succès dans les "Cahiers Madrilènes".

Les deux autres quartiers dépeints dans le roman, La Latina et Cascorro, sont un peu les frontières nord de Lavapies qui, ne l'oublions pas, n'est pas du tout comparable à une banlieue puisque c'est le centre géographique de Madrid. Tout Lavapies est unique. Cette frontière nord est d'une autre essence, beaucoup plus touchée par le tourisme, mais si on s'y attarde un peu, on y distingue les remugles qui viennent d'un peu plus bas. Il faut avoir l'œil.

Tout ceci est littéralement fascinant pour un Européen habitué à une pauvreté plus citadine. Lavapies c'était, à l'époque (Je parle de la fin des années 90), une sauvagerie rurale et une misère qui ignorait le monde moderne. Rien à voir même avec les bidonvilles, les "ranchitos" vénézuéliens ou colombiens au-dessus desquels on voit s'élever des antennes paraboliques…


Manuscrit: Votre style, très étonnant, s'inspire-t-il de certaines façons de parler typiquement espagnoles ?


Philippe Nadouce: Non. Ce livre décrit des hommes et des femmes sans aucune éducation. Il aurait été absurde, criminel de les faire parler avec les particules de la négation ou bien avec le "ne" explétif, l'imparfait du subjonctif… Pas de dentelle. Voilà d'ailleurs ce qui a beaucoup choqué. On m'en a fait baver. Beaucoup de "ça", les répétitions, les vulgarités, les gros mots. Pardon ! Les accords, les concordances ! Vieille bataille doctrinale ! Je vous renvoie au entretiens avec le professeur Y. La littérature se doit de suivre l'évolution de la télévision et du cinéma ! Je les entends déjà…

Attention ! Je ne parle pas du style. Le style, c'est autre chose. Nous sommes d'accord. C'est un travail de forge, le style, vous le savez. Le style, c'est l'Idée.

Alors, pour répondre un peu à votre question, je me suis inspiré de certains aspects de la langue parlée. Pour éviter les termes trop techniques, disons que j'ai travaillé sa tendance "à imager", à actualiser sans cesse le langage officiel ; j'ai osé prendre à mon tour la liberté dont font constamment preuve les Espagnols pour nommer le monde qui les entoure. Immense capacité de redéfinition du réel. Le langage de la place publique lourd de sa grossièreté, de sa folie, de sa sensibilité non officielle est l'unique source de jouvence de la littérature.

L'Espagnol est une langue que ses mauvais écrivains et ses intellectuels réaques n'ont pas réussi à mater. Elle est infiniment plus flexible que le Français.

Prenons, par exemple, le mot « derechona », une des inventions de Francisco Umbral, écrivain espagnol qui écrivait quotidiennement dans le journal El Mundo. "Derechona" vient du mot « derecha » qui signifie "droite" dans l'acception politique du terme. Le suffixe « chona »  fait penser à « chochona », mot vulgaire et comique qui fait référence à une grosse femme en chaleur et au sexe énorme, très touffu.

En Français, cela donnerait (l'exemple n'est pas choisi à la perfection pour éviter qu'on me pique l'invention) « droit'chonne ». La « droit'chonne », même si cela n'est pas très élégant, peut résonner en nous dans une phrase correctement ajustée et pourrait finir par toucher les cordes « cochonne, bobonne, tronchonne »…

« Derechona » sera accepté dans le dictionnaire avant 10 ans. Un tas de commentateurs l'utilisent déjà. Il existe aussi des transferts phonétiques : le dictionnaire de l'Académie de la langue accepte l'orthographe « guisqui » pour whisky. C'est là un premier pas décisif pour casser le langage.


Manuscrit: La movida madrileña a-t-elle transformée quelque chose ?


Philippe Nadouce: Rien n'est moins sûr. Et si tel fut le cas, les effets de cette révolution des mœurs n'ont jamais influencé les populations des quartiers défavorisés, des « chabolas » et autres zones de grande misère décrites dans le roman.

La movida, reconnaissons-le, leur passa au-dessus. Ce fut plutôt le mouvement de libération des rejetons de la petites bourgeoisie créée par le franquisme ; cette même petite bourgeoisie qui contribua à maintenir si longtemps le vieux despote sur son trône et qui après sa mort sera l'élément stabilisateur de la transition démocratique. Resitué dans son contexte historique, un tel bouillonnement, tous les historiens vous le diront, est absolument logique après une dictature particulièrement féroce.

Mis à part Almodovar et quelques actrices, aucun écrivain, aucun penseur ne furent engendrés par le mouvement ou contribuèrent à l'exporter au-delà des frontières espagnoles, le condamnant à mourir à peu près six ans après sa naissance aux alentours de 1986-1987…

Le souvenir de la fameuse movida madrileña a été récupéré, dépoussiéré par un certain journalisme soucieux d'illustrer à peu de frais ses propos sur un cinéaste à la mode, Pedro Almodovar. Mais un homme ne fait pas un mouvement. Bien malin serait celui qui, hors des frontières espagnoles, pourrait décrire avec pertinence ce que fut vraiment ce phénomène. Personne, à part les spécialistes, ne sait aujourd´hui qui étaient les frère Userón, Alaska, Toti, Mac Namara, May, le Rocola, le Ras, les Toreros Muertos, Radio Futura, etc.

Il est indéniable que cette movida a contribué à la création de centaines de groupes de rock, à l'émergence de dizaines de bons dessinateurs, à autant de bons journalistes, à l'apparition d'un mouvement critique et européiste, à un exercice de la liberté d'expression qui ne s'était jamais vu depuis la république de 1931 mais comme tout ce que produit la petite bourgeoisie en matière de contestation, cela s'est terminé en farce et si certains guides touristiques peu scrupuleux emploient encore aujourd´hui le terme de Movida, c'est hélas pour célébrer l'alcool à bas prix, la chaude nuit madrilène, les filles et les mulâtres cubains. Rien de bien révolutionnaire…

Pour en terminer avec la question et pour reprendre le thème de la transformation, il est utile de préciser qu'entre 1975, année de la mort de Franco, et aujourd´hui, l'Espagne a véritablement accompli un miracle économique et social, passant du sous-développement à la modernité dans la paix sociale, exception faite d’E.T.A.

Lavapies a suivi très lentement ces changements. En 1990, c'était encore une zone arriérée et abandonnée par la municipalité. Mon roman, « Les Cahiers Madrilènes », décrivent en détail les résistances et les impossibilités de la population à faire face au changement. Ce misonéisme, cette peur instinctive de la nouveauté, est utilisé dans les pages du roman pour exprimer la profonde résignation d'un peuple qui a souffert le martyre tout au long du XXe siècle.






1- De Felipe Gonzalez, chef d’état espagnol de 1982 à 1996

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