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Je suis un intello précaire 2eme acte - Ph. Nadouce
samedi 28 novembre 2015 par Philippe Nadouce

JE SUIS UN INTELLO PRÉCAIRE



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Brad Pitt n'existe pas


Le cinéma Regent Street de Londres organisait le 4e festival de cinéma géorgien début octobre 2015. Otar Iosseliani  y fut invité. Il devait répondre aux questions d’un critique de film, un certain Derek Malcolm, journaliste de l’establishment révéré par les bobos londoniens lecteurs des pages culturelles du Guardian ; c’est tout dire. D’habitude, j’évite la corvée mais ma copine avait acheté deux places et on vient de commencer notre relation…

Je n’avais jamais entendu parler de ce type, Otar Iosseliani. Je vis apparaitre sur scène un vieil homme, grand et décharné. On lui donna un micro, les applaudissements cessèrent et l’interprète déclara qu’elle allait traduire du français vers l’anglais. Le maître commença. Je crus d’abord que la vieillesse ou un accident vasculaire avait affecté son débit de parole mais je découvris rapidement qu’il avait bu. C’était imperceptible mais cette langue se traînant sous le palais –ce n’était pas bien méchant- et ses gestes nonchalants m’enchantaient. Les 30 minutes qui suivirent furent une démolition en règle de l’industrie hollywoodienne et du cinéma de marché. Les bobos de la salle en prirent plein leur grade, les Anglais aussi qui, selon Iosseliani, avaient toujours eu un cinéma d’une médiocrité consternante. La salle, mouchée, fut traversée par un imperceptible murmure de réprobation. Derek Malcolm toujours prêt à ramper lui coupa alors la parole : « Oui, mais quand même, que faites-vous des Ken Loach, des Mike Leigh et des…? ». Et Hitchcock hurla quelqu’un dans les gradins. Iosseliani se redressa ; son manège fonctionnait ; il avait la salle dans ses mains. Ce fut le tour des Oscars : « Pour un metteur en scène de cinéma, accepter un Oscar est une ignominie », déclara-t-il. Deux spectateurs applaudirent, enthousiastes, au milieu de la stupéfaction générale. Derek Malcolm fit alors preuve d’autorité. Il se racla la gorge dans le micro, leva une main de tragédien et posa sa première question avec le sérieux d’une fausse modestie qui s’observe. « Vous avez dit un jour qu’en Géorgie les oiseaux ne chantent pas et… ». Iosseliani, qui ne l’avait ne pas écouté, l’interrompit : « Ce qu’Hollywood nous propose est un mensonge du début à la fin ; tout est faux dans l’univers qu’il dépeint et il faut avoir abandonné tout sens critique pour avoir l’audace d’associer un divertissement décérébré et consensuel à du cinéma ». Une jeune femme du premier rang se leva d’un bond et vint l’embrasser sur la joue. Le vieil homme relâcha un instant ses traits lourds, sourit imperceptiblement et reprit le fil de son discours.

Les trente minutes décidées par les organisateurs s’achevaient mais le Maître ne lâchait pas son micro. Un type descendit des gradins, se colla à l’interprète et lui glissa quelques mots à l’oreille. Mais pas moyen d’interrompre Iosseliani emporté par ses démonstrations. Derek Malcolm et ce nouveau venu s’échangèrent un sourire complice et désabusé qui eut son petit effet dans la salle. Le clan des mécontents gagnait du terrain. Le vieux continuait, imperturbable : « Hollywood vend l’image d’un faux bonheur dopé au placement de produits, truffé de violence gratuite ou de sentimentalisme écœurant ». On l’interrompit alors, prétextant que la projection de son film ne pouvait plus attendre. « Le sentimentalisme est la saleté morale de la société bourgeoise et capitaliste, relayée par la machine médiatique dans son ensemble... ». On essaya de lui prendre le micro ; il refusa. « Aujourd’hui, dit-il, personne ne vous produit un film si vous dites que vous voulez le faire en noir et blanc… ». La salle retint son souffle. « Les producteurs, les distributeurs, toute l’industrie, ne veulent plus commercialiser de noir et blanc. C’est impossible. Le cinéma n’est plus le cinéma depuis le parlant… Le cinéma, c’est un texte, voyez ! La technologie a tué le cinéma. Je viens de parler de l’apparition du son ; aujourd’hui, il y a le son… il vous passe de l’oreille gauche à l’oreille droite puis vous revient au-dessus de la tête. L’explosion entre par cette oreille et vous entendez tomber les débris de l’autre côté. Avec le trois D, les oiseaux sortent de l’écran ; forcément, vous perdez votre temps à vouloir les attraper. » Une main décidée empoigna alors son micro. Il résista une dernière fois, inspira profondément et resta quelques instants perdus dans ses pensées. Il déclara alors qu’il n’avait fait que le montage du documentaire qu’on allait projeter. On lui retira alors le micro et il n’avait pas quitté la scène que la salle s’éteignait et que le générique commençait. C’est dans cette urgence de consommation culturelle négligée où l’horreur du faux-pas dicte les consciences que l’on identifie le mieux un public anglo-saxon.

Après la projection, nous nous retrouvâmes dans le bar du cinéma. Des dissidents géorgiens échangeaient leurs impressions avec des journalistes et des intellectuels. Une faune de cinéphiles bobos formait des petits groupes autours des tables et du comptoir. Ma copine était l’intime d’un art dealer géorgien ; un quinquagénaire gay et très beau. Il vint nous rejoindre avec une de ces anglaises pédantes, vieillies avant l’âge, et deux journalistes anglais qui avaient l’air de se tenir loin de leurs collègues grands reporters. La discussion s’engagea sur nos nationalités respectives et nos diverses occupations artistiques, puis on en vint à Iosseliani. On me demanda alors pourquoi son discours me laissait indifférent. Je répondis qu’au contraire, je partageais ses opinions et que je les défendais ordinairement avec mes amis et partout où s’en présentait l’occasion, mais pour couper court, j’insistai sur la saleté morale dénoncée par Iosseliani et je soupçonnai qu’elle s’étalait sans complexe tout autour de nous dans cette salle. On me reprocha de critiquer trop hâtivement les médias ; la vieille anglaise me dit avec condescendance que 234 journalistes avaient été assassinés cette année et des j’en passe… Quel rapport, franchement ! Les amalgames de talk-show télévisuels fusèrent alors de toutes parts. Critiquer la saleté morale des journalistes de marché en revenait à être profondément anti démocratique. Je leur déclarai que Iosseliani et moi et mes potes, et d’autres encore, pensions que l’Establishment, les barons voleurs qui possédaient les journaux et les télés pour lesquels ils bossaient et rampaient détestaient, eux, la démocratie ; ils l’avaient en horreur, et que ce que j’avançais était bien documenté. Les riches veulent aujourd’hui un capitalisme à la chinoise ! Ils l’ont toujours voulu ! Les actionnaires aiment l’ordre et qu’importe qu’on le leur serve accompagné d’un bruit de bottes. Et pendant que j’y étais, qu’écrire une seule ligne flatteuse sur un produit hollywoodien ou européen de merde était une atteinte à la liberté des peuples, et je les plaignais d’avoir consciemment troqué, pour quelques euros mensuels, l’exercice de l’esprit critique pour la dégradante passion des révérences. Ils m’écoutaient plus. Ils me dégoûtaient et je les emmerdais.

Et Brad Pitt dans tout cela ? On est en plein dedans ! A ce niveau de la discussion, vous aurez sans doute compris ; c’est Cindy Crawford qui s’exclame devant des photos d’elle-même retouchées au Photoshop qu’elle aimerait ressembler à Cindy Crawford ! C’est l’inconséquence avec laquelle –et qui m’écœure- des pseudos intellos se ruent dans les projections comme celle-ci et se voient à deux doigts de siffler un artiste qui a des couilles ! J’ai toujours souhaité que le public, après les sorties d'un Iosseliani (ou d'un autre), commence à casser les strapontins et y foute le feu ! Ce genre de rencontres devrait être redouté par les pouvoirs publics au point d’y dépêcher des cars de CRS par craintes des émeutes ! D’ailleurs, les masses s’en foutent pas mal de Brad Pitt ; l’idée, l’image, le mirage leur suffisent ! Il n’y avait guère que les glands de ce cinoche pour y croire ! Tout autant manipulateurs que manipulés !


Bref. Je repartis énervé au bras de ma copine. Elle était enchantée. C’était déjà ça. On est rentré et on a fait ça sans Photoshop.



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