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Duras toujours.
samedi 19 avril 2014 par Jean-Paul Gavard-Perret

Marguerite Duras, Œuvres complètes, tome III et IV, La Pléiade, Gallimard, 2014. « Album Marguerite Duras », Christiane Blot-Labarrère, Album Pléiade, 2014, « Le Livre dit - Entretiens de Duras filme », Collection Cahiers de la NRF.

Duras c’est ce qu’on n’ose dire d’elle : se donner aux autres pour avoir de l’argent. L’amant, le chinois, c’était du fric pour la famille qui ne saura rien de ses frasques. « Pute » dit-elle. Et pas seulement de la côte normande. Sainte et manipulatrice aussi. Du silence entre ses voix impénétrables. Derrière la vitre. De divers taxis qui la mènent là où elle se donne pour sauver son homme du pire. Une sorte de Piaf – sa chanteuse préférée. Même si Duras la musique c’est moderato cantabile.
Duras c’est aussi le bleu de la mer. Argent de la rivière. Pythie en Vologne pour transgresser le passé et le mettre aux arrêts. Sorcière par intelligence. Impasse et excès. Le charme du trivial des histoires d’amour. Marguerite voit des mariages d’amour partout. Capri n’est jamais fini. Yann est arrivé. Zorro de conduite. Mais son théâtre est tragique. Ne peut s’y jouer que la passion. Et le manque. A partir de la froideur la chaleur est intense. C’est pourquoi elle aime tant Racine. Ne pas le jouer mais le lire et le relire.
Duras c’est encore, l’alcool – l’enfer, le néant - Le Central. Les glaces de Pont l’Evêque après les tartes salées l’année d’avant. Remettre du rouge à lèvres. Yann en miroir pour la guider. Avant qu’il disparaisse lui aussi. On le cherche. Au couvent paraît-il. Mais on ne n’est pas sûr. Seul signe de vie une silhouette assise. Sexe indifférent. Regarder encore. Lumière faible. Couleur aucune. Percussion pianissimo de bout en bout.
Duras c’est l’album qui paraît dans La Pléiade avec les tomes 3 et 4 des œuvres complètes et pour les imager. Il y a les photos de l’enfance. Duras figée dans l’attente du déjà su. Et depuis toujours accompli. Se demander - à travers ces photos - qui parle déjà en elle. La petite, la pute, la mère, l’amante ? Non juste l’écrivaine pour qui le monde comme les souvenirs sont trop grands et trop petits. Restent les mots. Ce sont les enfants du silence. Mais ce silence qui appartient à Duras et pas seulement celui de l’immense chaos et de la grande nuit antérieure.

L’album ramène au désert du temps de l’enfance dans un si long présent et un si insistant avenir. Quel désespoir la secourait ? Souvenons-nous de son impression de vivre à découvert sur le néant en complice du destin. Plus tard, en Normandie, la nappe des avoines et des pommes de terre jusqu’à l’orée des bois. Cris des oiseaux nocturnes (hululements de chouette qui lui glaçaient le sang y laissant infuser de mauvais présage) dans l’entonnoir de la lune. Mais ces cris, les a-t-elle vraiment perçus ? Dans l’onde verbale elle préservait la perte de l’ouverture première. Entendre ce qui fut pour elle de l’étendue : l’espace qui s’étend en soi-même, immense, sans mesure à la hauteur de l’horizon de ses lointains.

Etendue elle se laissa prendre. Y prit goût - pour un temps. Histoire de savoir, faire et défaire. Mais il s’agissait chaque fois d’un désert dans l’absolu de l’image qui se lève, ouvrant le jour du monde à la nuit dans le rêve de devenir sans mémoire. Le redoutant toutefois encore plus : être sans parole c’est se priver de parole. Souvenons-nous. Duras n’ayant cesse, jusqu’en son " cinéma ", d’éviter la traîtrise de la métaphore. Seule l’image parle le creux sur l’écran de son propre silence. Tandis que sous ses feuilles empilées elle espérait ne pas trouver un acte de naissance.

Duras est donc rien d’autre que cette image ? Celle où se rêvent les choses là même où il n’y a pas d’au-delà à la plainte sinon le chant. Il relève les distances dans la profondeur du temps. Celui de l’absolu passé de la mélancolie. Duras la sublimant, désertant son désert, existant dans le hors, le trou d’attente et d’atteinte. Soudain une autre chanson se casse, une autre chanson dont elle haïssait l’emphase : " Avec le temps va tout s’en va "...

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