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Ernest Pignon-Ernest : de l’art et de la morale ou la vérité de façade.
dimanche 24 novembre 2013 par Jean-Paul Gavard-Perret

Ernest Pignon-Ernest : de l’art et de la morale ou la vérité de façade.

Ernest Pignon-Ernest, "Prisons", Galerie Lelong, Paris, à partir du 16 janvier 2014

Il existe dans le travail de Ernest Pignon-Ernest une double postulation : l’une se voit et l’autre, plus profonde, ne se voit pas, mais se soupçonne : l’apparition encore à venir de ce qu’il existe de plus organique à la fois dans l’être choisi pour objet de sanctification et dans le rapport monde qu’il induit chez le spectateur occasionnel. D’où la fascination de l’artiste pour l’histoire qui nous rappelle ce que nous sommes " au fond " : à savoir un amas de particules de pigments comme seule assise du monde. Mais pour en arriver là, et ce depuis trente ans et par moments successifs, l’artiste a cherché d’autres territoires plus excentrés que les figures mythiques. Complètement habité par sa quête et son prosélytisme l’artiste prouve qu’avec de bons sentiments la création peut devenir un travail de mémoire plus que de morale. Pignon-Ernest ne fait pas partie des modestes qui osent affirmer comme J-P Plundr en sa feinte de dilettantisme " la peinture c’est remplir du temps, passer du temps ". Pour beaucoup l’ « afficheur » reste le modèle de celui qui remet sans cesse son ouvrage en question en le reprenant à l’identique mais sous divers angles. Cela pourrait paraître discutable puisque l’artiste n’a fait que décliner une même typologie. Certes, après les personnages emblématiques qui habillent chronologiquement la première partie de l’œuvre, une métamorphose s’est produite en vue d’une plus grande malléabilité du vivant, là où l’imaginaire et la réalité se superposent.

Cette superposition semble se délayer au sein de rituels compulsifs qui rappellent - sans forcément la justifier - l’injonction de Michaux : " au commencement la répétition". Et si la volonté de l’artiste à représenter le monde s’engage de plus en plus à travers des figures de plus en plus communes et anonymes, son jeu, son maillage laissent en discussion la question du lieu d’exposition ; de l’image, du discours de la méthode et de sa pratique - même si la stratégie d’ensemble garde pour objectif de rendre le monde plus compréhensible à travers ce que certains critiques ont appelé des " monades " crées autant pour baliser l’espace urbain que - et quoi qu’on dise - afin d’apaiser une inquiétude en vertu de la puissance cathartique de l’art. A Lyon Ernest Pignon-Ernest est intervenu à la prison désaffectée Saint-Paul à Lyon avant sa transformation en campus. Il a trouvé là un moyen de sauver de l’amnésie collective, ceux connus ou anonymes qui y furent torturés pendant l’Occupation. L’itinéraire de son parcours est grevé de visages, corps et signes (entre autres le yoyo qui symbolise le moyen que les détenus avaient trouvé pour faire passer des messages d’une cellule l’autre) au sein de l’architecture carcérale du XIXème siècle lourd du poids de pierres, de blindage d’acier et d’histoires douloureuses. Dans cette prison le créateur a inséré l’image du Parcours Jean Genet que l’artiste avait commencé sous le Pont de Recouvrance, à Brest, en 2006. Dans cet ensemble l’artiste reprend sa formule « magique » : « Je ne mets pas des œuvres en situation, je fais œuvre de situations " (E P-E). L’exposition chez Lelong présente photographies et dessins liés à cette intervention éphémère.

Une telle œuvre est loin d’être négligeable mais n’offre pas toutefois la réponse univoque aux questions de l’art qui par la grâce du travail et de la stratégie de l’artiste aurait enfin trouvé la quadrature de son cercle. Le travail de Pignon-Ernest peut être compris comme une récupération de l’émotion. Au nom du " lien " que l’art doit nouer avec le public tout peut se réduire à des " effets d’effets ", à des leurres de reproduction. On préférera plutôt les artistes qui n’attachent pas. Car s’il est légitime de s’interroger sur la question du support et du lieu d’exposition, il demeure majeur de se poser la question de ce qu’il en est du devenir du sens de l’image non « dans » mais « par rapport » à la société qui l’entoure. A ce titre bien des peintres sont allés plus loin que Pignon-Ernest afin de faire jaillir. Leurs images naïves et sourdes poussent à d’autres révolutions des inconscients qui nous terrassent. Ne confondons donc pas l’artiste avec le Saint, le théologien, le politicien ou le tribun de la plèbe. Quitte à passer pour réactionnaire, au kantien Pignon-Ernest nous préférerons toujours les artistes plus nietzschéens. Ils donnent plus à construire en restant habités de leur seule incertitude que l’artiste ne connaît pas. Il faut en effet se méfier des inventor veritatis et préférer les Don Quichotte - éternels amoureux qui n’exigent rien, mais dont l’amour pénètre tout lentement et plus particulièrement la peinture sans savoir où elle les mène.

Chez Pignon-Ernest, sans perplexité et avec systématisme, tout s’anime d’une espérance agissante. Elle avance armée de ses repères pour offrir des re-pères à bon compte. Certes le peintre a trouvé sa liberté : toutefois il n’est pas sûr qu’il offre autant de chemins de liberté à ses spectateurs occasionnels. Sa mythologie tient plus de l’imagerie que du mythe et peut se corseter de mots. Certes l’œuvre de Pignon-Ernest a quelque chose d’intéressant à dire et à montrer, mais il serait temps de la discuter un peu plus et ne pas la monter en modèle de vérité. A ce titre face à son œuvre nous préférerons toujours celle d’un autre Pignon : Edouard Pignon quitte à être taxé de rétrograde. A ceux qui le pensent rappelons au passage ce qu’il écrivait dans son livre : "Pignon" (Galerie de France, 1962, entretien avec Jean-Louis Ferrier) dont nous retiendrons une des phrases ultimes : « il ne faut pas craindre de déplaire ». Edouard savait, lui, combien l’art et la vérité n’ont pas à faire chambre commune. Pour être éclair de l’être l’art a d’autres chambres à squatter que celle d’une vérité d’affichage. Et c’est bien là tout le problème d’Ernest.

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