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Hors de soi : L’Ecriture
mercredi 6 novembre 2013 par Jean-Paul Vialard

Hors de soi : l'Ecriture

Hors de soi : l'Ecriture.

 

 

 Source : Le Monde - 30 Juillet 2012.

 

 

 Le texte d'Eléa Mannel :

  

   "Marguerite Duras est sans doute pour moi la source de mon inspiration. Elle n'aurait pas aimé que je dise cela. Elle aurait levé les yeux au ciel et rallumé une cigarette. J'entends sa voix. Quand j'écris. Elle lit, pour moi, les mots que je dessine et je dessine, pour elle, les femmes que je ne suis pas. Evidemment, je ne serai jamais elle et elle ne voudrait pas que je le sois. Ecrire, c'est son propre silence en peinture. Les tableaux qu'on accroche à nos vies, fantomatiques et qui nous suivent. Ecrire, c'est cette solitude confortable dans laquelle je m'assois. Elle n'a rien à envier. Elle n'est dédiée qu'à moi. On ne devrait jamais écrire pour les autres. C'est plein de mensonges et de révérences honteuses. 

 

"On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi." (C'est moi qui souligne.)


Rien ne nous définit vraiment.
Je vois les vides mieux que les choses. J'habille les non-dits, fais parler le mépris. J'essaie de mettre en évidence les nuances mieux que les couleurs. J'écris l’innommable, l'insondable, les vérités que l'on médit.
J'écris encore et encore même mal, même bien. J'écris parce que c'est ce que je sais faire... Parler de moi sans en avoir l'air. 
Faire parler le silence, c'est ça l'écriture."


      Le texte de Marguerite Duras - "Ecrire".

    (cité en référence par Eléa Mannell).

 

  "Il faut toujours une séparation d'avec les autres gens autour de la personne qui écrit des livres. C'est une solitude. C'est la solitude de l'auteur, celle de l'écrit. Pour débuter la chose, on se demande ce que c'était ce silence autour de soi. Et pratiquement à chaque pas que l'on fait dans une maison et à toutes les heures de la journée, dans toutes les lumières, qu'elles soient du dehors ou des lampes allumées dans le jour. Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l'écrit. Je ne parlais de ça à personne. Dans cette période-là de ma première solitude j'avais déjà découvert que c'était écrire qu'il fallait que je fasse. J'en avais déjà été confirmée par Raymond Queneau. Le seul jugement de Raymond Queneau, cette phrase-là : " Ne faites rien d'autre que ça, écrivez."

 

  En tant que commentaire :

 

 Deux thèmes récurrents, aussi bien chez Duras que chez Eléa Mannell : le silencela solitude. Comme un leitmotiv ancré au centre du corps, une mélancolique antienne qui viendrait dire la difficulté, sinon l'impossibilité d'écrire.


  "Écrire. Je ne peux pas. Personne ne peut. Il faut le dire, on ne peut pas. Et on écrit."

                                                                                                  Duras - Ecrire.


 Habiter la solitude c'est habiter le silence. Habiter le silence, c'est écrire. Ecrire, c'est exister. Car, comment sortir de cette manière de logique infernale, sinon par la folie ? Renoncer à l'écriture, c'est accepter de renoncer à soi, c'est annexer le langage et en faire un fragment du corps comme peut l'être un membre, un viscère, une aire de peau. C'est amener l'écriture à n'être plus séparée, autonome, à n'être plus signe. Car le corps est un suaire pour toute parole qui s'y abîme. Car le corps est un marécage où les mots se dissolvent : simples rhizomes dans la mangrove où pullule la vie glauque, aquatique. Rien n'y est lisible sinon la confusion, l'égarement.

  Et, pourtant, le corps est toujours en question, il est le tremplin à partir duquel quelque chose se met à signifier. Simple perception, mince sensation au début, mais cela suffit. La solitudele silence, comment en faire l'expérience, sinon par le biais de l'anatomie, de la physiologie ? Il y faut un métabolisme, un remuement intérieur, une angoisse. Jamais le silencela solitude, ne pourront s'adresser à nous en tant que concept, idée, élaboration mentale. Non, ces états existentiels sont des abîmes, des girations, des gouffres qui creusent et, en creusant le corps, appellent. Appellent surtout. Car penser la solitude est d'abord un événement vécu du dedans, qui, par la suite, peut trouver dans la langue un naturel exutoire.


 "Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l'écrit."

                                                                                           Duras - Ecrire.

   

Mais comment s'opère ce pur mystère, ce passage de l'aire somatique à l'aire du langage ? Certes, le corps est pourvu de zones affectées à telle ou telle fonction, - articuler, moduler -, mais toutes ces aires ne sont que des projections du langage. Elles ne sont pas DU langage. Le langage, l'écriture sont au-dehors,  là où brillent les mirages absolus, là où l'homme est appelé à témoigner, créer, sortir de la banalité qui le cerne de toutes parts. L'appel du langage nous dépasse toujours. Nous nous inscrivons dans son essence et non l'inverse. C'est le langage qui est premier. L'homme ne fait que parler, écrire, à sa suite. Tout ce qui sera écrit, il faudra aller le chercher au-dehors :


"Il faut toujours une séparation d'avec les autres…"

                  Duras - Ecrire.

 

Il faut toujours une séparation d'avec soi afin que le langage puisse être rejoint. C'est pour cela la douleur. C'est pour cela le silencela solitude. C'est pour cela l'inatteignable. Comment être soi et ne l'être plus ? Comment être dans le silence et déjà écrire ? Comment éprouver la solitude et être entouré de mots, de phrases, de sens ? Il faut toujours une séparation d'avec soi. D'avec son corps. Être en apesanteur. Se détacher du réel. D'avec son identité, cette effigie qui vous assigne une place parmi les Existants. Il faut cesser d'être Marguerite Donnadieu pour devenir Marguerite Duras.

 

"…écrirec’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie."

                                                                            Marguerite Duras - Ecrire.

 

Oui, c'est bien cela, cette "autre personne" n'est que l'écrivain lui-même, cet être possédé par le langage au point de se confondre avec lui, au point de le rendre plus réel que le réel, de le confondre avec une totale liberté :


"On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi." 
                                                                                     
Eléa Mannel.

 

Merveilleuse formulation qui emprunte l'anaphore comme redoublement d'une certitude. Mais "l'hypothétique hypothèse de soi", n'est rien d'autre que le soi reconduit à ce que, depuis toujours, il cherche, cet absolu de l'écriture par lequel exister autrement que par son corps, autrement que par la quotidienneté. Incroyable liberté dans laquelle s'accomplit tout acte créatif vrai.

"Rien ne nous définit vraiment."

                   Eléa Mannel

 

Ceci veut simplement dire que les contingences ne vous atteignent plus, qu'on est enfin arrivé hors-de-soi, dans le plein de l'écriture, dans la pure signification, autrement dit : dans l'art. Mais le "hors-de-soi", n'est jamais donné d'emblée, à la façon dont vos yeux sont verts; le "hors-de-soi" nécessite une ascèse, une irréductible volonté de connaître le langage du-dedans, la seule dimension dont il puisse être doté afin qu'il transcende le réel et puisse prétendre rayonner à sa juste mesure. Car l'erreur consisterait à vouloir écrire un roman, à raconter une histoire, à créer des personnages pour, en définitive, retomber dans l'anecdote. Connaître le langage du-dedans, veut dire devenir soi-mêmeen quelque sorte langage, le faire se produire hors du corps afin qu'il acquière une dimension universelle, seule contrée de l'art :


"Les mots bondissent en moi, ils veulent jaillir de tous mes orifices et recouvrir l'espace."

                                   JMG. Le Clézio - Haï.

 

Cette phrase résume, à elle seule, comment s'accomplit l'œuvre. Issu du corps, le langage du-dedans bondit hors-de-soi dans l'espace ouvert de l'écriture, devenant par cette seule conquête, liberté débouchant sur une transcendance. Ce que les mots couchés sur le papier doivent devenir afin de pouvoir prétendre être "écriture". S'ils ne le peuvent, ils se destinent à n'être que bavardage. Ce passage de l'espace du-dedans à celui du hors-de-soi a été une quête constante de l'humanité : des poètes, des peintres, des artistes de toutes sortes. Selon les époques, cet appel en direction du  passage s'appelait "absinthe", "mescaline", "alcool". Bien entendu il ne s'agissait que de subterfuges. La vérité était ailleurs, dans une recherche obstinée d'une esthétique à atteindre, donc d'une éthique, en définitive. L'écriture n'est que cela : être hors-de-soi vers une transcendance.

  C'est sans doute ce que voulait exprimer Marguerite Duras qui voyait dans "Le ravissement de Lol V.Stein"un tournant :

"J'ai l'impression quelquefois que j'ai commencé à écrire avec ça, avec Le ravissement de Lol V.Stein…"

                                                     Les lieux de Marguerite Duras.  Editions de Minuit.

 

  Et encore, dans "Marguerite Duras à Montréal" - Editions Spirales :

 "L'écriture du Ravissement : Je suis dans l'impossibilité totale de vous dire comment ça s'est fait, ça s'est passé. Mais quand je (…) relis, je suis étonnée, je me dis : "Qu'est-ce qui m'est arrivé ? " Je ne comprends pas très bien. C'est comme ça, écrire. "

  Extraordinaire coïncidence, tout de même, que Duras ait eu l'impression de "commencer à écrire" avec le Ravissement. Mais qu'est-ce donc qu'un "ravissement", sinon un transport hors-de-soi, une extase, une transgression de ses propres frontières ? Et, proposant cette interprétation nous ne croyons nullement outrepasser l'événement dont l'écrivain avait été saisie. Mais que lui est-il donc arrivé ? Sinon ce surgissement dans l'espace immense de l'art dont parlait Le Clézio ? Le surgissement dans l'écriture majuscule dont la modernité étonne encore. Ecrire, c'est peut-être ne pas comprendre ce qui vous arrive. Et écrire quand même. Envers et contre tout.

"On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi. "

 En épilogue, qu'il nous soit permis de citer à nouveau cette étonnante formulation d'Eléa Mannell, laquelle, sans doute nous en dit plus sur l'écriture que sa forme sibylline ne pourrait le laisser supposer!

 


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