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Eloge de l’objet déchu
mardi 30 avril 2013 par Jean-Paul Vialard

Eloge de l'objet déchu

Eloge de l'objet déchu.



Photographie de l'auteur.



Au hasard de nos cheminements, combien croisons-nous d'objets abandonnés, rongés par le temps, desquamés, auxquels nous n'accordons ni attention, ni intérêt. Et, du reste, le monde en serait-il changé, si d'aventure, nous nous disposions à les regarder vraiment ? Certes non. Le monde en question a bien d'autres préoccupations que celle de se pencher sur le sort des détritus et déchets qui jonchent de leur inconséquence les terrains vagues et autres friches. Mais pouvons-nous pour autant les ignorer, les laisser disparaître comme si leurs vies recluses ne témoignait que de leur prochaine éclipse ? Sans doute le pouvons-nous, sans toutefois ignorer que l'art s'est emparé de tels objets afin d'assurer leur rayonnement en les installant aux cimaises des musées.

Ainsi Alberto Burri qui créait des œuvres à partir de matières brutes, sacs en toile de jute, troués, rapiécés, tirant parti des éraflures, des défauts, des incidents de tissage.

Source : Google images.


Puis suivent les "Combustions" de matière plastique avec leurs déformations, leurs cratères, leurs boursouflures, leurs convulsions. Puis les "Crevasses" qui reproduisent par leurs fendillements, leurs craquelures, les tensions internes de la terre, parfois la puissance du séisme, sa folie dévastatrice. Une recherche permanente de ce qui décroît, se consume, vit dans les marges, meurt à l'abri des regards, sinon existe parfois mais n'est observé qu'avec mépris ou bien commisération. Image des bas-fonds dans lesquels, finalement, toute société consumériste finit par projeter, reléguer, tout ce qui la gêne, la met en question, alors qu'une éthique devrait prendre place, une autocritique s'instituer. Mais de telles manifestations sont rares, les recyclages par le biais de la création, infinitésimaux.



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Ainsi Lucio Fontana qui lacère ses toiles au poinçon, les incise au cutter, faisant parfois appel à des éclats de verre, à du gravier afin d'introduire dans l'œuvre une matière signifiante, hérissée, agressée autant qu'agressive, comme saisie d'étonnement, de sidération. Il faut percer "l'illusion" de la toile, lui restituer un langage qu'un art conventionnel, bourgeois lui a ôté. Il faut trouer l'épiderme, il faut désoperculer ce qui se dissimule tout juste au-dessous de la ligne de flottaison existentielle. Il faut mettre au grand jour ce qui, habituellement se voile ou bien que nous voilons à la mesure de notre refus d'envisager le monde selon ses coutures, ses cicatrices, ses blessures.


Source : Google images.


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Ainsi Jacques Villeglé et sa collection d'affiches lacérées prélevées directement sur les murs des villes et transposées artistiquement sur ceux des espaces d'exposition, des galeries. Mais jamais il ne s'agira de l'affiche originelle, soigneusement composée, subtilement ouverte à l'iconographie commerciale et matérialiste. Pas plus que du média abouti visant à conditionner le consommateur, à l'amener à renoncer à tout libre arbitre afin que, libéré de ses retenues, de ses a priori, il puisse se livrer à une nouvelle sacramentalité au centre de laquelle trônera, comme sur un piédestal, l'objet élu, désiré, sanctifié.

Non, Villeglé leur préférera l'affiche usée, délavée, soumise aux caprices du temps, à la lente érosion, à la soigneuse et efficace déconstruction de l'image, laquelle, de ce seul fait, se trouve porteuse de subversion, acculée aux rencontres hasardeuses, aux conflits des messages imbriqués dans une manière de bannière polyglotte aux couleurs abruptes, aux configurations souvent révolutionnaires. Perversion d'une volonté marketing métamorphosée en son exact contraire, à savoir la mise à mort de ce qui en constituait l'essence aliénante et usurpatrice. C'est à une telle inversion des valeurs que nous convie l'art de l'Affichiste. Art de la rébellion, du refus, de l'anticonformisme, du rejet des formes imposées. Art libertaire.


Source : Google images.


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Ainsi Kurt Schwitters qui s'empare de fragments de bois, d'objets au rebut, de métaux antiques rouillés, de coupures de journaux et, dans l'esprit Dada, libre et anarchiste, crée un nouveau lexique formel dénué de toute référence à l'art académique, aux canons esthétiques. Son activité se lit comme une remise en cause des standards industriels et des dictats de la société urbaine. Œuvre dérangeante s'il en est, politiquement connotée à la façon d'une entreprise déstructurant les harmonies sociales, elle figurera, à ce titre, dans "L'exposition d'art dégénéré", à Munich en 1937.


Source : Google images.


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Avec Burri, Fontana, Villeglé, Schwitters s'écrit une nouvelle page de l'art, une perspective radicalement novatrice qui privilégie le geste par rapport à l'objet. Le matériau fini est moins en question que l'acte subversif qui a prévalu à sa création. Bois, fer, chiffon, gravier, terre, papier déclinent, chacun à leur façon, leur propre mode d'être qui s'inscrit dans tout destin commis à les consommer. Toutes ces œuvres, globalement situées dans la lignée de ce que l'on a nommé "arte povera", ne sont "pauvres" que par le fait qu'elles pratiquent " un détachement volontaire des acquis de la culture." (Wikipédia). Avant tout elles sont des modes de réflexion sur le rôle central que toute création doit jouer afin de ne pas demeurer dans une esthétique purement conformiste détachée de sa mission existentielle. Regardés différemment, ces objets du quotidien s'expriment en un langage que, de plus en plus, nous aurons à interpréter faute de quoi notre manière d'être au monde continuera de faire abstraction des "ruines" sur lesquels elle fait reposer son infinie croissance.

"Arte povera" : à première vue cette expression quelque peu "indigente" pourrait nous faire croire à un oxymore opposant frontalement le sublime de l'art au plus confondant dépouillement qui soit. Il n'en est rien. L'essence de l'art ne réside jamais en l'objet qui le constitue mais au sens que nous lui attribuons. L'Artiste en premier lieu, nous les Voyeurs qui parachevons l'œuvre à l'aune de ce qu'elle nous annonce.


Photographie de l'auteur.




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