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Adèle et moi - Julie Wolkenstein
vendredi 5 avril 2013 par Jean-Paul Gavard-Perret

JULIE WOLKENSTEIN :
DISPARITION, APPARITION ET RETOUR

Julie Wolkenstein , « Adèle et moi », P.O.L., 600 pages, 22 euros, 2013.

Tout roman est d’une manière ou d’une autre une forme d’enquête. Celui de Julie Wolkenstein ne déroge pas tout à fait à la règle. Mais le « pas tout à fait » est important. Ayant trouvé à la mort de son père (le critique et académicien Bertrand Poirot-Delpech) des documents sur une grand-mère dont elle ignorait tout, la romancière y surprend un secret de famille. Jusque là l’auteur de s’était jamais intéressée aux ancêtres qu’ils soient des autres ou les siens. Néanmoins ce qu’elle apprit sur cette étrange mammy lui plaisait beaucoup. Elle aurait même voulu en savoir plus. Pour autant « Adèle et moi » ne ressemble pas vraiment à une enquête ou à une reconstitution mais aux hésitations non seulement sur l’histoire elle-même mais sur la propension à la raconter, la reconstruire, la modeler.

Dans ce roman les souvenirs ne cessent de monter puis de descendre comme la mer dans un mouvement de va-et-vient entre passé et présent, réalité et invention pure. Si bien que l’identité d’Adèle se précise au moment où son mystère se renforce. Entre déferlantes et ressacs, des émersions et des immersions se succèdent au gré des mouvements de leurs échos. La langue voluptueuse et précise de l’auteur les épouse. Elle alterne en zones de calme et de folie. Et lorsque l’immobilité semble saisir le livre, sous la cendre le feu couve. Demeurent présentes une rage et une fièvre retenues autant chez la petite fille narratrice que chez sa grand-mère. Au gré des blessures et des caresses, de la chaleur ou du gel, dans le même mouvement Adèle et sa petite fille se vident et se remplissent l’une l’autre. Le roman devient un jeu de vases communicants entre les deux « protagonistes ». Chacune garde son propre être et sa propre liberté : l’une de vivre, l’autre d’imaginer.

« Adèle et moi » dans son jeu de pistes troubles, sa recollection de sources et ses hésitations rappelle des ouvrages antérieurs de l’auteur mais ici la modalité devient plus personnelle. Toutefois l’autofiction prend un tour particulier. Car ce que Julie Wolkenstein « avoue » passe par le filtre de la grand-mère dont l’existence est relue, décortiquée et revue avec ce qu’il faut de pauses et d’errances. Il convient cependant de ne pas accorder trop de confiance à ce que la romancière feint de dire. D’autant qu’elle précise qu’elle peut se tromper. Néanmoins il est bien des coïncidences étranges au milieu des doutes émis.

Julie Wolkenstein propose une suite de « lieux » ou de « scènes » avec variations : ils représentent les friches de l’être en prise non à ses fantasmes mais à son histoire privée et sociale. La romancière ne cherche aucune dramatisation : elle se contente de montrer une symphonie souvent monochrome qui vient se moquer des figures qu’elles sont censées recouvrir. Reste un gros espace vacant donc ouvert et, malgré l’oppression du réel, presque onirique : l’espace est dilué, étendu mais aussi concentré par le jeu de l’écriture et son étendue scénique. Les paysages ne s’arc-boutent pas forcément sur le passé. Ils façonnent un « border land » ou plutôt une mer du tendre qui échappe à toute localisation précise et donne une sorte d’éternité à un passé ouvert sur et par l’inconnu(e).

Demeure donc tout le paradoxe de l’apparition. Celle de l’histoire de la grand-mère mais aussi celle de la narratrice. Celle-ci révise sa propre existence et ses idées en joignant à la piété filiale une révolte justifiée face à cette figure tutélaire oblitérée. Le roman prouve par la bande que pour bien « regarder » un être cher il faut qu’on ne le connaisse pas. Le tout dans une élégance certaine faite de subtilité et de violence, d’arrogance et de secret.

Tout se compose avec le diaphane. L’auteur ne refuse pas pour autant l’épaisseur voire les jeux de plan stratifiés qui désynchronisent le temps narratif. Tout se fond néanmoins dans un principe de divisé-divisant. Le visible disparaît en tant que tel au profit d’une mise en aura. La figuration d’Adèle demeure mais comme en trompe-l’œil. A chacune de ses apparitions son image se manifeste comme apparition mais indique quelque chose qui ne se manifeste pas. Il y a donc là un phénomène indiciaire aussi subtil qu’étrange et qui tient lieu de trouble. Ce qui est montré ne signifie donc pas simplement mais annonce quelque chose qui ne se manifeste pas par quelque chose qui se manifeste. Cette forme de négation n’est pourtant pas une privation : elle détermine à l’inverse une structure d’apparence ou plutôt d’apparition dédoublée.



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