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De la prose au poème du monde
mercredi 3 avril 2013 par Jean-Paul Vialard

Point-critique

Point-critique.



Par "Point-critique", il faut entendre la mise en lumière d'un trait particulier d'une œuvre : notion originale, perspicacité d'un point de vue, hypothèse pouvant se révéler féconde, affinités textuelles existant ailleurs dans la littérature, la philosophie ou le poème. Remarquable par l'ouverture dont il est supposé être porteur mais ne nécessitant pas de longs développements, il fera l'objet de quelques remarques et commentaires souhaitant proposer d'éventuelles pistes de réflexion. Existant à partir d'un éclairage essentiellement subjectif, "Point-critique" ira tantôt dans le sens des thèses évoquées par l'Auteur, tantôt en sera le contrepoint ("punctus contra punctum", littéralement point contre point c’est-à-dire note contre note". [Wikipédia].), sans pour autant que l'article s'essaie à quelque polémique stérile, le sens naissant aussi bien de la complémentarité des idées que de leur féconde confrontation.



De la prose au poème du monde.


A partir d'une idée de Michel Onfray

dans

"Figurer radicalement la prose du monde."

L'Archipel des comètes

Livre de Poche - Biblio essais.



"En lieu et place de cet univers maintenu à bout de bras par les métaphysiques essentialistes, il faut une logique de l'immanence, un souci du réel idiot, pour le dire comme Clément Rosset - sans double, sans duplication, sans existence blanche en miroir ou revers. Une volonté d'œuvrer dans la plus absolue des réalités. Pour l'exprimer dans les mots de Nietzsche, il s'agit, sans délai, de "retrouver le sens de la terre". De Dieu; de l'idée, du Concept, il faut faire son deuil afin de célébrer la naissance du Sens, la mise en avant de l'œuvre d'art comme technique singulière et subjective de narration du seul réel sensible."

(p. 217).




Certes il paraît séduisant, d'emblée, de se jeter dans ce "réel idiot" dont Michel Onfray, à la suite de Clément Rosset, se plaît à faire l'apologie. Et quand bien même nous ne le souhaiterions pas, notre essence humaine en revendiquerait la possession, comme le lierre s'attache naturellement à l'arbre. Car il s'agit bien de singuliers et incontournables parasites dont toute existence est tragiquement affectée, à commencer par l'inévitable déréliction dont notre être-jeté est la figure de proue. Et, à supposer que cette chute nous puissions nous y soustraire, le réel nous rattraperait vite pour nous offrir quelques incontournables "idioties" dont notre monde contemporain a le secret.

Mais vouloir s'immerger dans un réel radicalement immanent suffirait-il à assurer les points cardinaux de notre quadrature existentielle, à nous pourvoir d'un "Sens" (notez, à juste titre, l'emploi de la Majuscule, le Sens étant, bien évidemment de l'ordre du sublime, de l'exhaussement, de la transcendance pour l'énoncer rapidement), donc à nous distraire de notre ennui constitutif ? Mais si l'ennui est l'une de nos racines, l'attache nous reliant à notre fondement, il ne l'est certainement qu'à l'aune du doute. Dès lors, comment faire nôtre, sans plus, l'assertion du Philosophe en plaçant à l'épicentre de nos fragiles destinées la bouée de la réalité ? Et , d'ailleurs, comme il vient d'être noté, n'y aurait-il pas un hiatus majeur à associer celle-ci, la réalité, à celui-là, le Sens, qui jamais ne peut être rangé sous la catégorie de la pure immanence. Il y a mieux à dire, mieux à penser, mieux à méditer, sauf à étrécir à la taille d'une peau de chagrin les multiples significations qui se signalent à l'homme, depuis la modeste pomme dont le suc nous ravit, jusqu'à sa riche symbolique, jardin des Hespérides et Genèse comprise. Car il y a danger à séparer les choses, à les abstraire de leur infinie sémantique. A ne voir que la "pomme idiote", à lui ôter "existence blanche, miroir ou revers", nous l'assignons à n'être plus qu'une simple matière dévitalisée, privée de son suc nourricier. Ainsi en est-il de toute aventure symbolique.

Répudier l'idéalisme au nom d'un matérialisme, le seul dont nous puissions "réellement" être assurés, sonne comme une pétition de principe. A convoquer Nietzsche et son "sens de la terre", nous ne pouvons par là même congédier Platon, sa dialectique ascendante cheminant des concepts généraux aux principes premiers et ainsi jusqu'aux fondements ontologiques, puis faire le chemin inverse de la dialectique descendante, laquelle retournant parmi les hommes leur propose l'aire majestueuse et infinie du Beau, du Bien, du Vrai. Ici se précise le rôle du Philosophe à l'égard de ceux qui souhaitent parvenir à "la science par excellence", le Beau en soi. Partant de la réalité sensible afin de mieux y revenir, transitant des simples sensations aux idées, l'exigence platonicienne suppose un tel parcours.

"Retrouver le sens de la terre", ne signifie nullement qu'on puisse faire l'économie d'une nourriture substantielle identique à celle du "Banquet" où l'amour, sous la figure d'Eros, s'empare aussi bien des belles âmes que des beaux corps. Tracer, au milieu de ces derniers, les corps, les âmes, une ligne de partage participe d'une volonté de considérer les choses selon une seule et même perspective.

Mais usons maintenant de quelques métaphores, lesquelles, à défaut de convoquer nos ressources rationnelles, nous restituent le concret d'expériences passées ou bien de connaissances métabolisées. Mettons sur un même plan l'aridité du désert et son opposé de glace et de neige tel que les glaciers, aux pôles, nous en révèlent l'austère beauté. Symboliquement affectés à la terre, le désert, la dune, le sable auraient-ils, de facto, une prééminence à nous installer dans une manière de vérité, alors que les immenses glaciers, les "stèles hyperboréennes", selon la belle expression de Michel Onfray, ces stèles donc, se contenteraient de toiser les hommes du haut de leur froide et incommensurable idéalité, ne témoignant de leur présence qu'au travers d'une esthétique tellement diaphane qu'elle tutoierait seulement l'irréel, simples hallucinations de l'imaginaire à la consistance de rêve, pures translucidités, inconnaissables "existences blanches" ?

Pourrions-nous nous contenter de cette approche distanciée, périphérique, de cette vision "clinique " de ces immensités nous faisant face et que pourtant nous devons dévoiler ? Si ces existences s'arriment à une quelconque blancheur, si elles ne délivrent qu'une empreinte de mystère, c'est simplement en raison d'un défaut de notre entendement à les envisager de manière pertinente. Le Clézio dans un court essai sur Michaux, "Vers les icebergs", confondant en un seul et même creuset poème, géants de glace, transcendance, nous livre l'accès au sublime même :

"Alors, d'un seul bond, on est tout près du Pôle d'Inaccessibilité, au centre de la mer et du ciel. La voix calme nous soulève et nous transporte jusqu'au milieu des dieux glacés, et nous restons là longtemps, pleins d'ivresse."

(Fata Morgana - P. 38)


Ici aussi, l'emploi de Majuscules, pour "Pôle" et "Inaccessibilité", ne doit pas nous abuser. Ceci fait signe vers une transcendance qui, à la fois nous aveugle et en même temps nous décille. En toute hypothèse nous ne saurions l'éviter car, aussi bien, nous voilerions-nous la face, qu'elle s'adresserait à nous et signifierait à l'infini.

Jamais la terre ne signifie sans le ciel. Jamais les mortels sans les divins. Inévitablement notre condition existentielle nous situe au centre géométrique de ces juridictions au sens étymologique de "dire ce qui est juste". Notre présence au monde, au langage, au poème nous situent d'emblée dans cet insondable et pourtant perceptible quadriparti heideggerien qu'institue toute œuvre d'art, que déplie tout poème, qu'ouvre tout langage. Car la terre, avant d'être considérée en tant que simple matériau, excroissance du sol, il nous faut la doter de plus amples ressources. Et, déjà, surgissent des modes d'apparaître totalement opposés, vraisemblablement irréductibles.

Ou bien nous nous accordons à la perspective nietzschéenne, affirmant avec elle la nécessité de demeurer aveugles aux figures de la divinité, de procéder à la destruction des idoles, de sacrifier dogmes et religions :


« le surhomme qui sait que Dieu est mort ne reconnaît dans l’idéal qu’un reflet utopique de la terre. Il rend à la terre tout ce qu’on lui a emprunté et ravi, se tourne vers la terre avec la même ardeur que l’on accordait jusqu’ici au monde des rêves »


Ainsi s'énonce le péril, ainsi s'ordonne la volonté de l'homme cherchant à détruire toutes les valeurs transcendantes qui, jusqu'ici, ont occupé la conscience humaine. Les Existants sont coupables d'avoir créé Dieu, ils doivent le déconstruire pierre à pierre, réaliser une sorte de Genèse inversée.


Ou bien, dans un horizon plus phénoménologique, nous accordons place au sacré, nous dépassons le simple rapport à la conscience, nous nous mettons à la recherche de ce qui ne se montre pas plutôt que de chercher à faire l'inventaire des phénomènes, nous nous employons à mettre à jour un rapport authentique à l'être, nous instituons une ontologie comme science des fondements. A la terre sourde et compacte de Nietzsche se substitue alors une terre inspirée, gonflée de l'intérieur, le vide ainsi créé, le néant, - autrement dit l'être - ne s'occupant que de déploiement, d'expansion afin qu'une polyphonie du sens puisse sourdre à même ses parois.

Ici, il faut en revenir à une conception plus herméneutique, au sens étymologique, et considérer, en filigrane, la trace d'Hermès, le messager des dieux et l'interprète de leur parole. Mais revenons à Heidegger et à sa conférence "La Chose" au cours de laquelle se précise le riche et fécond concept de "Quadriparti", "cette fugue à quatre voix" pour employer la formule éclairante de Jean-François Mattéi. Lequel nous précise encore, par rapport au questionnement du penseur eu égard à l'essence d'une cruche, simple objet de prime abord, mais, en réalité doué d'une infinie polysémie :


"Heidegger choisit à dessein l'exemple de la cruche parce que …(celle-ci) … oriente naturellement son analyse vers le vide autour duquel le potier modèle le fond et les flancs du vase, et parce que le vase est considéré comme objet d' offrande. Le vide va nous conduire à la conjonction du ciel et de la terre, la boisson des hommes et la libation des dieux sont présents dans la proximité de ce qui se tient en deçà de toute préoccupation rationnelle. (c'est J.F. Mattéi qui souligne)."

(Heidegger et Hölderlin - Le Quadriparti - Epiméthée - puf -)


Après ces quelques brefs aperçus théoriques, nous sentons bien que la terre est un problème, que nous pouvons l'aborder de manière nuancée, y deviner même quelque ligne de fracture idéologique, quelque investissement de nature psycho-affective, sinon des orientations psychanalytiques ( cette reine de l'interprétation), peut-être même le profil de quelque nouveau dogme. Car combattre une prise de position revient toujours à en instaurer une nouvelle qui la remplace. De Nietzsche-Onfray à Heidegger, la différence est grande qui ouvre sa béance, creuse son abîme. Mais par-delà les visées philosophiques et les engagements personnels, ne pourrait-on apercevoir quelques lignes claires, une manière de partage des eaux selon laquelle les éléments, la terre en premier lieu, ferait son apparition en deux territoires distincts ?

Une terre nietzschéenne plongeant dans une obscurité primitive, laquelle écrirait une prose radicale du monde. Une terre heideggerienne plus volatile, aérienne en traçant l'indispensable poème ? Bien évidemment la question n'a de sens qu'à être posée. Y répondre c'est déjà choisir l'adret ou l'ubac. Et puis, à bien y réfléchir, notre cheminement existentiel nécessairement chaotique - nous sommes des êtres-jetés, faut-il le rappeler ? - , ne nous incline-t-il pas, par monts et par vaux à cheminer sur une difficile ligne de crête, les séductions des rives inconnues nous attirant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ? Peut-être notre seule façon de rester libres !



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