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A propos du Livre des fuites - JMG Le Clézio
samedi 20 octobre 2012 par Jean-Paul Vialard

(Pré-Textes)

(Pré-Textes)


Sur quelques phrases

minimales

de JMG Le Clézio


Le livre des fuites.

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67).



"J'entends tout ."

Les bruits. D'abord on ne s'en aperçoit pas. D'abord ils sont dans notre corps, pareils aux courbes ophidiennes de nos intestins, aux dépliement de nos conques intimes, à l'efflorescence de nos capillaires. Ils vivent à notre rythme, ils se collent à notre peau, sinuent longuement dans l'eau glauque de la lymphe. D'abord ils sont des passagers clandestins. Il y faut l'attention, l'éveil au surgissement de ce qui pourrait advenir. Il faut les débusquer patiemment. Un à un. En faire l'inventaire. Ils sont les rumeurs intérieures que la clameur du monde vient inscrire à même notre chair. "J'entends tout." Cela veut dire que je m'entends au travers de ce langage intérieur. Et, d'ailleurs, est-ce bien le monde qui produit, orchestre ces rumeurs, ces susurrements, ce roulis permanent, ce bruit de fond ?

Mais comment s'y retrouver ? N'émettons-nous, nous-même, à longueur de journée, ces bribes de phrases, ces exclamations, ces interjections, ces onomatopées seulement afin de correspondre à cette voix si mystérieuse que l'autre-que-nous profère ? A savoir tout ce qui gire continuellement à notre périphérie. Ne cherchons-nous pas à nous situer parmi cette manière de chaos qui, partout, roule ses immenses vagues, abat ses cataractes d'eau et de brume ? Que dirait donc le bruit d'autre que notre position parmi la multitude ?

Partout sont les bruits qui font leurs minces cantilènes, leurs effilements mielleux, leurs remous, leurs étirements aigrelets de bombarde, leurs clapotis de biniou. Ils sortent des bouches des égouts, des fissures de la terre, de l'entrelacs des racines, montent de failles abstraites, font leurs mouvances colorées, leurs danses mortifères. S'enroulent en lianes autour des concrétions étroites de nos jambes, s'étoilent en minces ramifications, enserrant notre cage à air, ligaturant le tube de notre gorge. Ils ricochent sur les aires granuleuses du cortex, s'enfoncent dans la spirale ombreuse du limaçon. Une fois à l'intérieur, ils ne lâcheront plus prise, ils feront partie de notre territoire. Mais, pour autant, nous n'en serons pas maîtres. Seulement les gardiens. Peut-être même les geôliers . Il y a urgence à les retenir. Aussi longtemps qu'ils nous habitent, nous demeurons vivants, éveillés à la signification la plus mince qui monte de la glaise, au souffle d'air qui glisse selon l'immense courbure du ciel. Clapotis de l'eau, surgissement de l'arc vibrant de la source dans l'obscurité compacte des choses. Que sont donc venus nous dire le chant de l'oiseau, la stridulation de la cigale, le cognement du seau dans la gorge du puits, sinon la magique symphonie de l'existant. Déployant ses rémiges, l'oiseau nous dit la majesté de l'espace; frottant ses élytres la cigale nous dit la mesure du temps qui passe; raclant les parois de roche et de sable, le seau nous dit la longue soif des hommes, leur dette vis à vis de la prodigalité de la nature.

Nous entendons tout, mais s'exerce-t-on à écouter suffisamment ? Souvent l'oreille de l'Existant est distraite, accaparée par des affairements multiples, lesquels fragmentent le message du monde. Sons-tirets, sons-pointillés, sons-séquencés dont il devient difficile de faire la synthèse. Livrés au bourdonnement, aux crépitements de toutes sortes, nous nous détournons de la douce vibration des choses, du message dont elles voudraient nous faire l'offrande. Qui donc se soucierait du crissement de la feuille d'automne, du dépliement de la corolle, de la progression inaperçue du scarabée ? Nous préférons nous détourner de ces minces phénomènes, leur préférant le tumulte de la ville, les clameurs consuméristes, le hourvari des foules pressées.

Tous, nous savons cette nécessité d'ouvrir notre conscience à la marche de l'univers mais peu consentent à faire halte, le temps que notre entendement accorde aux phénomènes la faveur qu'ils méritent. Nous entendons tout. Non au sens de l'entendement. Seulement au sens du fardeau d'immanence qui courbe nos épaules de marcheurs étroits.


"J'aperçois tout."


En est-il de la vue identiquement à ce que nous percevons grâce à l'ouïe ? L'on serait tenté de le croire tant il semble vain d'établir une hiérarchie de nos sens. Et pourtant, intuitivement, nous sentons combien la vue, le regard, le fait de voir sont sans commune mesure. C'est bien d'observer les objets, les personnes qui nous entourent dont il est d'abord question. Regard en tant que métaphore de la conscience, de médium privilégié de l'entendement, d'illumination dont on ne saurait trouver d'équivalent. Voir le monde, l'archiver dans les plis de la mémoire, le recueillir là où toutes les significations semblent converger : au foyer. Le point focal semble être quelque part, sinon fixé précisément au support de quelque fibre nerveuse, du moins dans un "espace du dedans" qui a toujours occupé la réflexion philosophique, faute que cette dernière puisse en cerner les contours. Mais faisons un instant l'hypothèse qu'un "dedans" existe par rapport à un "dehors" qui lui ferait face. Et supposons donc que l'homme, dans sa quête d'un monde à accueillir, prélève quantité de fragments du réel afin de se les approprier. Il s'agira alors moins de faire l'inventaire quantitatif des objets assimilables que d'en cerner la qualité, la valeur dont le Regardant pourra tirer profit, c'est-à-dire apporter à son jugement un accroissement d'être. Les choses-du-dehors ne nous sont réellement atteignables que si nous les soumettons à un long métabolisme au cours duquel intervient une métamorphose. Le concret opaque se dévoilant selon une infinité d'esquisses, qu'elles soient culturelles, métaphysiques, spirituelles et, en définitive, ontologiques. Car, sous l'existence, l'homme est toujours "condamné" à chercher l'essence, le fondement, la pureté originelle. En effet, à quoi servirait donc d'observer un simple existant si c'était seulement dans le but d'en définir les catégories possibles, selon les critères classiques de quantité, qualité, relation, lieu, temps, position, possession, action, passion. C'est bien la substance intime qui est en jeu, l'être de la chose dont il convient de mettre à jour l'infinie richesse qui s'y dissimile. Toute une patience herméneutique à initier d'un bout à l'autre de notre horizon en attente de déploiement. Nous sentons, immédiatement, combien il est plus gratifiant de chercher à définir ce qu'est la vérité en son fondement, plutôt que d'en exhumer le nombre de fois où elle se produit, en quel lieu, en quel temps, selon telle ou telle modalité. Tous ces aspects, s'ils sont intéressants, sont dérivés d'une signification originaire dont nous devons nous saisir.

Ainsi le "J'aperçois tout.", s'il n'est nullement dénué de fondement apparaît à la manière d'une visée rapide et non sélective des choses avec lesquelles nous entretenons un commerce. Car il s'agit moins d'apercevoir le tout des choses que, dans une certaine manière, d'entrer en elles, les choses, afin que ces dernières délivrant leur secret nous conduisent à notre propre profondeur. Le "dedans" des choses surgissant à même le "dedans" de l'homme : vérité contre vérité.

Mais, plutôt que de disserter abstraitement, regardons une chose, une maison par exemple, selon ses multiples et variées capacités à nous apparaître de telle ou telle manière. Si toute demeure peut nous livrer d'abord ses catégories les plus directement perceptibles, forme, dimension, tonalité, il lui reste toujours possible de nous révéler quelques certitudes dont nous pourrions émettre, à son sujet, un certain degré de réalité. Mais d'abord il nous faudra énoncer l'aphorisme célèbre de Protagoras, lequel déclare que "L'homme est la mesure de toute chose." Sans doute une telle affirmation n'est-elle pas fausse si l'on considère la prééminence de la conscience humaine sur toute autre forme de conscience, effective ou bien supputée. Nul ne saurait inféoder le jugement de l'Existant à l'aune de quelque injonction que lui dicterait l'objet dont il veut être le possesseur. Le rapport de l'homme aux choses n'est jamais de l'ordre d'une hiérarchie et d'une domination mais doit simplement se ramener au souci d'établir une connaissance aussi exacte que possible de ce qui nous fait face en une énigme toujours à résoudre.

Ainsi le tour du potier n'est pas seulement un objet grâce auquel l'artisan peut fabriquer quantité de vases et de pots de nature différente dont les seules fonctions suffiraient à le définir. Circonscrire l'objet ne consiste nullement à en éprouver la circularité, à en tracer les limites. C'est du "dedans" des choses, à partir de leur chair intime que leur sens ultime peut apparaître. Bien souvent le Possédant se contente de faire des objets de simples domesticités concourant, en tant que prédicats de l'homme, à en faire émerger la figure de proue. Ainsi limités à leur ustensilité, nos vis- à-vis quotidiens n'apparaissent qu'à la manière d'hypostases d'une substance qui leur serait infiniment supérieure. Bien évidemment il ne s'agit nullement d'inverser les termes de la relation et de faire de toute nature humaine le serviteur de l'objet. C'est bien plutôt d'une mutuelle relation dont il s'agit, chaque signification particulière, singulière, trouvant dans sa confrontation ou le commerce avec l'altérité, la réverbération nécessaire à la perception de sa propre entente avec lui-même. Donc à sa révélation.

Être potier est plus que l'action de façonner des pots. Façonner des pots consiste à poser la pierre angulaire de la relation au monde, de la reconnaissance de l'autre qui nous fait face en sa concrétion toujours questionnante. La jarre, outre qu'elle est d'abord une forme esthétique directement perceptible, ne joue pas simplement à titre de décor. Elle accueille, en ses flancs, la nourriture dont l'Autre fera son profit et qu'il distribuera afin qu'entre les membres de la communauté s'établisse les prémices du dialogue. Elle abrite le grain qui constituera le recueil de la semence, son ouverture à la profusion par laquelle le laboureur signale à la nature accueillante la nécessité de la croissance universelle. Elle se resserre autour de l'ambroisie offerte aux dieux afin que ces derniers prennent soin de la descendance qui leur rendra grâce dans les limites de l'enceinte sacrée. Ainsi habitée du "dedans" par le "dedans" de l'homme, la jarre délivrera-t-elle une partie des fondements, des nervures qui concourent à soutenir son être, à lui permettre de faire phénomène dans l'espace et le temps auprès de ceux qu'elle rassemble comme pour une intime communion.

Certes, l'on pourra toujours objecter que quantité de peuples, que nombre de modestes paysans ont côtoyé la jarre, l'amphore, sans en percevoir la moindre perspective signifiante, sans qu'ils en tirent la nourriture d'un concept, sans qu'ils se soumettent à la puissance du sacré. Mais, en ce domaine, toute affirmation de la perception humaine quant à la dimension de l'objet est toujours sujette à caution. Car, pour s'assurer de l'être de l'objet, il ne suffit pas de tenir à son égard un discours conceptuel faisant de la rhétorique le seul mode d'accès à l'essence des choses. Aussi bien y parvient-on par l'exercice d'un comportement averti du simple, du minime, du directement atteignable au travers de l'expérience quotidienne, par une manière de s'assurer de la présence de l'objet en un maniement respectueux. Le potier façonnant la terre de ses mains limoneuses peut, tout aussi bien que le philosophe, entrer en résonnance avec ce que la matière ductile, infiniment malléable contient de formes possibles, de métaphores potentielles, de ressources à accueillir le sacré en son éternel ressourcement.

Mais voyons donc en quoi la maison dont, chaque jour de notre vie, nous foulons le sol, édifions les assises, habitons le dedans des murs, est à même de tenir, à notre endroit, un langage renouvelé. Maison née de la terre dont elle n'est, essentiellement que la projection dans l'espace, image inversée de la grotte abritante. De cette dernière, elle porte encore l'empreinte visible. L'homme nomade, silhouette actuelle de l'ancien cueilleur-chasseur, y trouve refuge chaque soir. Il y éprouve ce même sentiment de réconfort qu'éprouvaient ses ancêtres lorsque, réfugiés sous la voûte de roche, le repos pouvait survenir à l'abri des dangers, à l'écart des agressions de la vie sauvage qui rôdait alentour. Pour se rassurer, il y avait le feu dans le cercle de pierres, la meute humaine rassemblée dans des attitudes laineuses ombilicales; il y avait l'extérieur, sans doute menaçant, mais aussi nourricier, le dehors exultant et sombrement polyphonique que l'on représentait en surfaces pariétales d'ocre jaune, de noir charbonneux, d'argile rouge. Là était l'art en ses premières manifestations, en ses représentations fondatrices de l'invention humaine. Les reproductions dont nous habillons nos murs contemporains n'en constituent que la lointaine réverbération, la réassurance narcissique à l'identique. Il y avait la natte sommaire, la peau animale posée à même le sol où s'animait la scène primitive engendrant la longue lignée, la merveilleuse aventure de l'ontophylogenèse.

Mais, revenons aux fondements de l'humain tels qu'ils se révèlent au sein de la conque première. Revenons à l'outil, aux translucides bifaces, aux racloirs à l'arête tranchante, aux pointes, lances, flèches et harpons. Déjà, en eux, comme de nos jours dans leurs objets homologues, - couteau, poinçon, marteau, -, se révèle plus qu'une simple ustensilité, une véritable symbolique qui fécondera l'imagination, donnera site aux mouvances de l'âme humaine. Par l'outil, l'homme s'assure la maîtrise de la nature en même temps qu'il dresse les grands schèmes signifiant à l'infini. L'arme, si elle est destinée à la chasse et à l'assurance d'une survie, est en même temps la polarité masculine de l'humanité. Quant aux récipients de toute sorte, ils préfigurent la polarité féminine, le recueil et le don. Le bâton du paléolithique supérieur est l'insigne du pouvoir spirituel, alors que le coquillage, le cauri est l'ancêtre de notre actuelle monnaie, symbole de l'échange entre les vivants.

A cet homo economicus, se substituera, sans pour autant le remplacer, l'homo religiosus affectant à l'environnement qu'il découvre un caractère sacré, outil, arbre, animal, l'Autre en son face à face. L'habitat, la hutte de branches de Terra Amata se confondra avec le ventre de la génitrice, de la terre. Le feu, quant à lui, deviendra le pôle sacré par excellence, triplement signifiant : obtenu par percussion il devient feu céleste masculin; par friction, feu terrestre féminin; s'il est intérieur ou cosmique, il ouvre à la révélation. Comment, dans cette première ébauche du sens, lequel prolifèrera bientôt, ne pas reconnaître nombre de nos contemporaines icônes humaines ? Nos demeures sont remplies de manières de fétiches dont nous ne pourrions nous séparer seulement à l'aune d'un déchirement, d'une perte ou, à tout le moins, d'un sacrifice, d'une douleur. Bien des objets sont déifiés qui disent notre inféodation à une lourde matérialité !

Ce qui, en des temps archaïques, s'imprimait en creux sur les parois des grottes, entre les parois végétales, se révèle à nous aujourd'hui, en relief, avec l'évidence des vérités révélées. Notre habitat est le lieu privilégié où inscrire la transcendance de l'homme à même la densité des choses, lesquelles parviennent, sinon à une désocclusion totale - il n'y a jamais de vérité que partielle -, du moins à une phénoménalité, à un rayonnement qui nous assure de notre être. Mais, parvenu à ce point de l'exposé nous ne pourrions faire l'économie de la pensée phénoménologique de Mircea Eliade, appliquée au sacré, au religieux :


"L'habitation n'est pas un objet, une "machine à habiter" : elle est l'Univers que l'homme se construit en imitant la Création exemplaire des dieux, la cosmogonie. Toute construction et toute inauguration d'une nouvelle demeure équivaut en quelque sorte à un nouveau commencement, à une nouvelle vie. Et tout commencement répète ce commencement primordial où l'Univers a vu pour la première fois le jour. Même dans les sociétés modernes, si fortement désacralisées, les fêtes et les réjouissances qui accompagnent l'installation dans une nouvelle demeure gardent encore le souvenir des festivités bruyantes qui marquaient jadis l'incipit vita nova. (Le commencement d'une nouvelle vie). Parce que la demeure constitue une imago mundi, elle se situe symboliquement au "Centre du Monde".

(Mircea Eliade - "Le sacré et le profane." )


Considérer notre rapport aux choses et singulièrement à celles de notre demeure selon une telle perspective nous conduit à ne pas habiter distraitement mais à ouvrir le réseau des significations sous-jacentes. Seul l'animal, dans sa recherche d'un refuge primaire, pourrait en faire l'économie. L'homme "riche en monde" selon la célèbre formule heideggerienne, ne saurait s'en dispenser. Il en va de sa compréhension de l'existant en son ensemble. Nulle autre mission plus exaltante ne pourrait lui être affectée.


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