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Escargots Lubrillants -Léa Le Bricomte
dimanche 20 mai 2012 par Jean-Paul Gavard-Perret

L’HELIX SIRE DE LEA LE BRICOMTE

Léa Le Bricomte est une jeune performeuse née en 1987. Elle vit et travaille à Dijon et Caen, elle collabore régulièrement avec Joël Hubaut. Plus conceptuelle que son partenaire elle décline selon divers médiums diverses idées qu’elle n’a cessé d’imager en précisant avec insistance les sens - toujours multiples - que l’on peut accorder à ses monstrations et ses divers types de performances. L’escargot y garde une place de choix. Il peut par exemple proposer une métamorphose du corps de l’artiste elle-même. Un tel changement de point de vue produit un glissement et révèle la vitesse différente de l’être humain et de l’escargot. Léa Le Bricomte est en effet à la recherche du temps juste. Dans « Escargots Lubrillants » (vidéo 2008) elle transforme « L’origine du monde » de Courbet en un dancefloor pour escargots. Le sexe féminin imberbe est cadré en très gros plan. Cela pourtant échappe au registre pornographique par la présence incongrue et centrale de l’escargot qui produit un glissement vers un univers onirique. Le sexe devient une vallée où l’escargot semble apparaître comme un sex-toy hypnotique mais qui échappe à la simple lubricité. Il s’intègre à la peau afin de provoquer répulsion ou désir par processus flexibles plus que durs qui rappellent sur un autre plan ce que l’artiste crée de manière musicale et performatrice avec Joël Hubaut lors de leur tour "Stone et Charnel") où s’entrechoquent rock métal et poésie sonore réunis en une expérience plastique définie comme « punko-zen et tragiquement parodique ».

Léa le Bricomte propose ainsi une « Esthétique sécrétionnelle » afin de donner corps à un fantasme de totalité. Intéressée à la culture hindouiste l’artiste développe face à l’anthropocentrisme une conception bio-centriste dans laquelle le monde représente un ensemble cohérent et unique. Les différentes espèces s’y retrouvent en étroites collaborations que l’artiste a découvertes en se posant la question suivante de « Où commence le cannibalisme ? ». Partant de cette interrogation elle a opté (comme l’escargot…) pour le végétarisme. Au nom d’une affirmation d’Orlan que Léa Le Bricomte reprend à son compte : « Il n’y a pas tellement de différence entre une tulipe et nous, encore moins avec le cochon ou le chimpanzé. Il existe une sorte de soupe primordiale. » Croisant corps individuel et social l’artiste ressaisit aussi le concept de « micropolitique » développé au départ par Deleuze et Guattari. Pour elle l’art est moins la fabrication d’un objet qu’un comportement dans lequel il convient de porter attention au vivant et aux choses les plus minimes (traces, sécrétions qui convoquent la vie et la mort comme un cycle perpétuel).

Reprenant le cycle de la vie et de la mort et en conséquence de la renaissance cyclique l’artiste est particulièrement intéressée par l’escargot et ses morphogenèses. Le gastéropode comme tout être vivant participe totalement à la décomposition de la matière en humus. Et chez lui comme chez l’humain l’artiste rapproche les deux bouts de la chaîne qui structurent le vivant : la bouche et l’anus. C’est pourquoi d’ailleurs l’artiste est fascinée par les interfaces de la machine à digérer (« Cloaca ») de Wim Delvoye. Elle montre la mécanique de la transformation de la matière et symbolise l’artiste par excellence : « Je mange des choses, je regarde Rubens, Picasso, il me faut trouver ma propre voie. L’artiste doit assimiler et recréer quelque chose de personnel, qu’il est seul à produire » précise la créatrice. Ses pièces naissent par glissement d’un élément sur un autre, contre un autre, vers un autre. Elles se forment en digérant les acquis des précédents travaux. Fascinée depuis toujours par l’idée d’espace elle en a eu une vision concrète sous forme « d’un immense escargot cosmique à la peau striée de lumière, variée en courbes et en galbes ». Tout ce travail s’est développé au nom de ce mollusque immense qui lui permet de voir le ciel non comme une voûte mais comme un univers complexe : « Est-il plat, cabossé, courbé, plié, lisse, granuleux ? Est-il l’infini ? A-t-il des extrémités, des trous, des poignets ? Et puis, qu’est-ce que cela signifie, au juste de dire que l’espace a une forme ? Est-ce que c’est important une forme ? Est-ce que l’espace du mollusque est une forme ou un espace-temps sans forme ? Comment ce mollusque universel, cet escargot cosmique existe puisqu’on ne voit pas sa forme ? ». Telles sont les questions qui alimentent le réservoir d’images de l’artiste.

Afin d’illustrer le lien entre le corps et le monde, entre le macro et le micro « Dancefloor pour escargots » suggère une danse hypnotique et lente des gastéropodes. Serré par le cadrage le corps devient un paysage lunaire où les escargots se frôlent, se regroupent s’accouplent, forment d’étranges masses, tombent et disparaissent du champ de l’image. Cette vidéo (comme toutes celles de l’artiste) est comparable à un tableau vivant. Le corps y devient brillant par les effets de traces des gastéropodes et pose la dimension du temps par l’opposition fractale entre celui de l’être et de l’animal. Et la créatrice de conclure : « On peut convoquer « le retard initiatique » Duchampien et la quête temporelle de Lewis Carroll avec le retard absurde du Lapin d’Alice qui court toujours. On connaît la relativité astro-physique de la vitesse, plus on accélère et plus on semble être statique, en suspend. Cette vidéo est un éloge de la vie avec tout ce qu’elle contient de mort latente ». Il existe là une métaphore de la vie et de la mort par prolifération animale grouillante - comme chez Greenaway dans « Drawing by Numbers » - sur un corps presque réduit à l’état de cadavre.

Mais l’artiste s’intéresse aussi à la « langue » des escargots. Possédant une radula ils produisent lorsqu’ils mangent un son répétitif et samplé. Amplifiée, en surgit une musique bruitiste de dévoration. Loin d’être muet l’escargot est capable d’ « opéras organiques » que l’artiste accompagne parfois à la guitare électrique dans une perspective que n’aurait pas reniée John Cage. Suite à ces expériences Léa Le Bricomte a entrepris de révéler la bave comme peinture dans ses « carrés de bave sur fond noir ». Partant de dispositif hérité d’aperçus théoriques de Malevitch et de Kandinsky elle fait dériver des escargots sur un carré de feutrine où se répandent les traces de bave : « c’est une bio-substance, une encre organique avec laquelle ils déposent leurs empreintes, leurs dessins se sécrètent et se propagent. Ils s’auto génèrent » écrit l’artiste. La matière produite suggère des larmes, des gouttes signes de l’humidité solidifiée de la cristallisation de fluides. Ce dépôt est aussi une écriture élémentaire et résiduelle, une semence graphique, une topographie du vivant. Grouillement, éparpillement deviennent dans un cadre étroit des formes des carrés une autre métaphore des constellations dans l’espace cosmique.

L’artiste a aussi créé des « Affiches dévorées anonymes » en s’apercevant que ses mollusques mâchaient le papier et le carton dans son atelier. Elle a conservé ces reliques puis s’est introduite dans ce festin du hasard en donnant à ses gastéropodes du papier affiche vierge. Le résultat peut évoquer les affiches lacérées de Jacques Villeglé. Mais l’action de prélèvement contrairement à celui de l’artiste cité ne fonctionne plus dans le décollage mais la dévoration. Il témoigne du passage du temps. Parfois l’artiste choisit comme « nourriture » pour les escargots des papiers monochromes aux couleurs élémentaires. Une fois dévorés ils deviennent ce qu’elle nomme une « nouvelle peinture post-sensibilité pure ». L’affiche dévorée peut donc être considérée comme une peinture du XXI ème siècle post-humaine et primitive d’un futur incertain.

Grâce à Léa le Bricomte l’art peut donc et se doit l’escargot. L’artiste lui offre une extraction, l’ouvre à tous les champs. Et si Pierre Alechinsky a fait du gastéropode une figure récurrente, la créatrice prouve que l’escargot différencie le travail du deuil et de la mélancolie de celui du comique et de la drôlerie et rappelle que l’homme est un gastéropode pour l’homme dans divers enroulements où la vie se creuse, se mange du dehors comme du de dedans. Dessiner, filmer, installer cet animal revient à inscrire le bestiaire invertébré qui nous habite en tant que larve. Cela revient à tatouer ce que nous prenons pour notre soupente ou notre garde-manger mais qui n’est qu’une coquille vide. Dur de la feuille (de salade bien sûr…) l’escargot demeure fidèle à la condition humaine. Combien d’êtres -entre autres - ne cessent d’emporter sur leur dos leur maison lorsqu’ils feignent de se déplacer. ? Combien d’autres se contentent de ramper en bavant ?

L’art en conséquence non seulement peut mais se doit l’escargot. Ce dernier peut décrypter notre infirmité. Léa le Bricomte le prouve par ses métamorphoses propres à illustrer ce qui nous affecte et nous grignote. Rappelons qu’avant même et après la peinture au début comme à la fin de la terre il y a eu et il y aura l’escargot. Est-ce à dire que chacun de nous est fait à son image ? Sans doute. Nous restons moins élite qu’hélix parmi les hélix. Passons donc du paroxysme de l’idéal à l’abîme gastéropode dont la forme même de la coquille (en volute) est signe d’une paradoxale énergie et d’un mouvement rédempteur. Quelle forme donc donner notre espace sinon celui-là ? Dans son silence apparent il appâte notre inconscient, le concentre pour percer sa peau à travers sa coquille. Et il rappelle qu’on n’est rien, à personne. Personne n’est rien sinon à l’escargot. Notre paquet de viande et de nerfs n’est qu’une masse visqueuse et il n’est pas jusqu’à notre sexualité à ressembler souvent à celle de l’hermaphrodite dans notre auto-suffisance. Comme lui nous demeurons tapis dans notre coquille. Il éclaire de sa vase notre sang, il fait parler ce qui se tait. Et prouve enfin que ce que nous pensons reste une erreur conforme. Recréer l’escargot revient donc à s’arracher à l’erreur mystique. Car ce qui habite l’être n’a rien à voir avec Dieu sauf à penser que le gastéropode détient lui-même une spiritualité vagissante. Ou qu’il est un Narcisse mélancolique. Ce qui semble - il faut bien l’avouer - improbable…

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