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Porte 8 - Marie L
dimanche 20 mai 2012 par Jean-Paul Gavard-Perret

CHATEAU DE CHAIR

Marie L, « Porte 8 », United Dead Artists, Paris, non paginé, 2012

Le dernier livre de Marie L s’ouvre comme un film : par un générique égrainant des didascalies bilingues (français-anglais » :Rue G, Paris 15ème, local poubelle, 182 autoportraits, juin 2008-décembte 2009, 11 séances, 3 à 5 minutes, escarpins – 8 paires, positions debout, accroupie, couchée, état du sol variable, température de 3 à 25 degrés, humidités absolue. Suit au bout de linéaire : « solitudes » et le destinataire : « un homme parmi tant d’autres » (il sera précisé plus clairement dans le générique de fin).

Une fois de plus Marie L propose un livre entièrement à part. Constitué (voir ci-dessus) de 182 portraits de nu il prend néanmoins en revers ce qu’on entend généralement par ce terme. Certes Marie L est nue. Pour autant l’exhibition prend ici une valeur très particulière. Dans l’exercice d’une beauté sans affèterie, plus que la nudité du corps ce sont les plis de l’âme qui sont paradoxalement dévoilés dans une période particulièrement douloureuse de l’existence de l’artiste.

Plus que jamais de telles photographies sont raccords avec l’héritage de toute l’histoire de l’art (occidental mais aussi extrême-oriental). La préoccupation du « tableau » comme aire de contemplation et de méditation demeure centrale. Refusant toute instrumentation idéologique, l’artiste pousse ses travaux dans une poursuite esthétique de la chair et de la quête de l’intime partiellement marqué d’un certain naturalisme. Sans souci de psychologisation de l’art, les photographies - où domine le sombre - ne sont pas à la recherche d’un prétendu marbre de l’identité supposée. Avec des angles de prises souvent inattendus (même si certains portraits rappellent une vision que ne renieraient pas les portraitistes flamands ou français du XVIIIe siècle) le photographe joue sans cesse sur l’effet de caresse et de l’écharpe là où le sordide s’efface en dépit du lieu de la prise (local à poubelles).

Cette revanche de la chair s’inscrit dans un univers épuré où seul le corps de la femme a quelque chose à dire et à montrer. Les photographies semblent aussi léchées que simples. Pourtant rien de plus complexe que cette apparente simplicité d’où émane une charge poétique rare. D’où la question centrale : de quoi les photographies portent-elles la trace ? De quelle force de vie et de mort sonnent-elles la charge ? De tout cela sans doute même si la photographe insiste ni sur un pessimisme radical, ni sur un optimisme foncier.

La femme est « prise » toujours avec une certaine froideur jusque dans l’intimité la plus sensuelle. Demeure aussi une gravité cérémonielle. L’épure suit son cours à la recherche de formes majeures qui s’offrent paradoxalement dans un certain jeu de cache-cache. Mais il ne s’agit plus de prendre par défaut la femme qui par ses autoportraits écarte tout pensum afin de préserver ce qui fait l’essence même de la quête : la femme en son corps captée dans une proximité qui fait paradoxalement le jeu de l’éloignement (pas question pour le spectateur de se rincer l’œil dans le bain de révélation).

L’épreuve photographique crée soudain un espace de silence. Et de solitude. Marie L a éliminé tout élément anecdotique, diégétique pour la pure contemplation vers la recherche - risquons le mot honni - de beauté. Un tel culte n’est paraît-il plus de saison mais la créatrice le revendique et nous lui en savons gré. Il y en a marre de voir ces clichés pesants qui au nom d’une littéralité sont du grand n’importe quoi.

Au prix d’une ascèse érotique Marie L à l’inverse travaille, compose un charme particulier qui rameute la précarité de la vie. Ce charme est étrange, il n’a rien de « déjà vu ». Par l’arrêt de mort que crée la capture d’un moment donné et que le déclic fige », l’artiste permet de pénétrer ce qu’il en est de l’image et de la femme.

Tout est marqué par l’intensité et la concentration. Le regard s’enfonce vers la femme. Vient plutôt s’y échouer loin de tout fantasme. Nue, Marie L garde ses secrets, mais des secrets qu’à sa manière la photographe révèle dans le jeu des ombres et d’une lumière parcimonieuse

L’intimité révélée/cachée possède une dimension universelle. En surgit une émotion « avènementielle ». On l’aura déjà compris : Marie L ne fait ni dans le porno, ni dans l’érotisme. Elle cherche une vérité plastique du corps qui n’est plus liée à la « viande » dont parle Artaud. Le visage comme les parties du corps que l’artiste choisit d’exhausser garde une charge d’inconnu qui font de ce travail une énigme...

Chaque photographie semble une approche, une attente. Nous entrons dans le monde muet de l’injonction où la trace devient énergie sourdement incorporée par la puissance du regard. Et si souvent la photographie dérobe la vie ou si la seconde dévore la première, Marie L place son œuvre dans l’interstice. Ses photographies ne contribuent pas à engendrer du fantasme mais elle ne distribue pas non plus de la nostalgie. S’il y a effectivement parfois dévoilement d’un voile ce n’est pas celui qu’on croit. C’est pourquoi un tel travail a tant à dire et surtout à montrer.

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