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A pied, à cheval et en Spoutnik - Jean-Jacques Lebel
jeudi 3 mai 2012 par Jean-Paul Gavard-Perret

LEBEL EROS ENERGUMENE



Jean-Jacques Lebel, « A pied, à cheval et en Spoutnik » , Éditions Les Beaux-arts de Paris, coll. Écrits d'artistes, Galerie Louis Carré et Cie, Paris. « Recycler, détourner », Éditions Galerie Louis Carré et Cie., Paris.



« À pied, à cheval et en Spoutnik » va permettre de faire le point non définitif mais conséquent sur le travail de Jean-Jacques Lebel. L’artiste malgré les apparences est tout sauf un exhibitionniste. Et même lorsque chez lui l’exhibition semble frontale, elle n’a jamais d’objectif pervers ou mercantile. Certes, et comme il l’écrit dans son livre, « c’est toujours celle ou celui qui s’exhibe qui mène le jeu. Surtout celle qui relève ses jupes pour faire peur au diable ». Lebel peut être un de ces diables comme le fut aussi Artaud dont l'artiste a compris l'importance irrécupérable.

Jean-Jacques Lebel est né à Paris en 1936. Il fait très jeune à New-York trois rencontres décisives : Billie Holiday, Marcel Duchamp et André Breton. Il édite sa première revue « Front unique » à Florence en 1955 lors de sa première exposition, à la Galleria Numero de Fiamma Vigo il passe intempestivement chez les Surréalistes et expose dans d'innombrables musées et galeries de par le monde. Il crée en 1960, à Venise « L'Enterrement de la Chose » considéré comme le premier happening européen. Il en devient le gourou, écrit le premier essai sur le genre et produit plus de soixante-dix happenings, performances et actions, sur plusieurs continents, parallèlement à ses activités picturales, poétiques et politiques.

Artiste international par excellence il trouve le temps de traduire William Burroughs, Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti entre autres. Il crée divers travaux aux connotations politiques et prend par exemple l'initiative du « Grand Tableau antifasciste collectif » peint avec Baj, Dova, Crippa, Erró, Recalcati. Après être resté séquestré pendant 24 ans par la Questura de Milan, ce tableau est retrouvé et exposé à l'Hôtel National des Invalides et au Musée National d'Art Moderne dans le cadre de la manifestation «L'artiste face à l'Histoire ».

Il crée en 1964, le «Festival de la Libre Expression» puis, en 1979, le premier Festival international de poésie «Polyphonix». Ces manifestations présentent de la poésie directe, des concerts, de l’art-action, des expositions, des projections de films ou vidéos dans le monde entier. En 1967, Lebel monte « Le Désir attrapé par la queue » de Picasso, avec Taylor Mead, Rita Renoir, Ultra Violet et The Soft Machine. En 1968 est membre du «mouvement du 22 mars», puis du groupe anarchiste « Noir et Rouge ». Il produit des émissions à France Culture consacrées à des créateurs aussi différents qu’Allen Ginsberg, Pierre Clastres, Linton Kwesi Johnson, John Giorno, Bernard Heidsieck.

Dès 1988, de retour d'une sorte exil Jean-Jacques Lebel recommence à exposer son propre travail pictural dans des galeries et musées du monde. Son « Monument à Félix Guattari » (immense machine multimédia où interviennent soixante performeurs) est présenté en 1994 et en 1995 au Centre Georges Pompidou. Une déclinaison est reprise dans son exposition «Soulèvements» à La Maison Rouge en 2009. En 1998, une grande exposition itinérante dévoile une centaine de ses œuvres datées de 1951 à 1999. Et au passage du millénaire son installation polymorphique et évolutive, « Reliquaire pour un culte de Vénus », composée de plus de 3000 éléments collectés traverse la France. Au même moment il détourne en Allemagne une sculpture en pierre d’Arno Breker, « Aurora » et deux nus féminins en bronze de Gottschalk.

Difficile de résumer le périple d’un artiste qui a fréquenté ce qu’il y a de meilleur (ou de pire…) près des surréalistes, des situationnistes, des artistes de la beat-generation ou de l’art brut comme des actionnistes et dont on aura donné ici que quelques indices. Le collectif « Polyphonix » reste néanmoins un point-clé de ce parcours puisqu'il s'étend sur plus de trente ans : « il n'y a pas de bureaucrates, seulement des artistes : des vidéastes, des poètes, des performers, des musiciens. Ce que disait mon copain Félix Guattari : « Polyphonix est une des survivances miraculeuses et atypiques de mai 1968. » Ça peut sembler un truc d’ancien combattant mais ne l’est pas du tout. On ne se laisse couper les couilles par personne, c'est tout » dit Lebel..

Abolissant toute forme de nationalisme, pratiquant un nomadisme absolu l'artiste est attaché à aucun lieu ou institution : « cela peut aller du trou du cul du monde » s'écrie l'artiste qui fait son pain des hauts lieux culturels comme des lieux alternatifs (souterrains, facs, métro, asiles psychiatriques). Ce qui intéresse l'artiste et ce que prouve « Recycler, Détourner » tient aux grands mixages, aux langages apparemment contradictoires et au refus de la logique institutionnelle. Lebel prouve qu’il continue de mener sa dérive sans plans de carrière et sous les seules fourches caudines du nomadisme. L’œuvre et l’homme respirent la liberté.

Lebel rappelle – ce qui est rassurant dans notre époque frileuse - que Dada  reste une idée neuve : « cette insurrection va reprendre de plus belle dans le champ social, c’est inévitable» écrit-il. Dada en effet à l’inverse du surréalisme et du situationnisme n’a pas capoté en chapelle. : « Une chapelle. Ça produit et reproduit du « même » à l’infini, comme une usine de bagnoles ou de chaussures. Il faut relire « Mille Plateaux » de Deleuze et Guattari. Se défier de toute machine de pouvoir. Prendre le large. » précise-t-il encore.

L’artiste a toujours refusé que l’art comme la pensée se soumettent à des dogmes et du « même » duplicatif. En ce temps de doute il reste en révolution permanente. Contre les souverains il s’affiche souverainement libre. Cela ça se paye : en dépit de sa pléthore de travaux il demeure plutôt ostracisé et marginalisé par une noria de censeurs. Mais pour conclure laissons la parole au créateur qui face à ces pourfendeurs déclare : « aujourd’hui j’ai 73 balais et je les emmerde. A pied, à cheval en Spoutnik. J’ai pas honte de le dire. »

Lebel transgresse tout édit de chasteté sans pour autant tomber dans la pornographie. Avec doigté, fausse pudeur et paillardise il fait dilater les sujets inépuisables que l'art généralement prend au sérieux. Et si dans l’œuvre l’amour n’est forcément en fuite il n’est pas le souci majeur et, lorsqu’il est, il est détourné. Manière peut-être d’éviter que le coït devienne chaos et qu’une fusion mystique apparaisse là où on ne l’attend pas.

En contemplant les œuvres et les installations de l’artiste il est facile de penser que la plus belle relation sexuelle est celle qu’on ne peut pas avoir. Seuls les cadavres jouissent d’une raideur que même Rocco Sifredi ne peut espérer. Lebel ne cesse donc d'accorder à l'art les derniers outrages en entretenant une obsession portée bien plus à l'humour qu'à l'amour. La drôlerie de l’artiste suscite une irrésistible attirance voire une attraction irrépressible même s’il existe sous état larvé tout hérité d’un théâtre de la cruauté que n’aurait pas renié Artaud.

Face aux Kandinskieurs et à ceux pour qui la ligne et le noir et blanc délimitent des champs, le créateur invente des espaces qui atteignent une puissance de dégénérescence nécessaire. Il crée des distorsions capitales capables de faire piquer du nez à une idée sentencieuse de l'art. Ses installations offrent les structures d'un nouvel imaginaire qui échappe aux catégories connues. Les codes y sont tournés en ridicule et leur cérébralité aussi. Les formes giclent de manière apparemment irrationnelle pour prendre jusqu'à notre inconscient au dépourvu. Nous pouvons enfin entrer dans le non stratifié à la jonction de divers mouvements iconoclastes.

L’art reste donc l’avant-scène où parfois, à mesure que la scène se vide, tout arrive. Dans cette confrontation plus spectrale que spectaculaire, le corps sort de ses abris, l'identité se déploie. Lebel rappelle que comme des bêtes nous poursuivons une proie imaginaire et par l'effet de bande l'art n'aura jamais autant été un acte étrangement et paradoxalement humain. Drôle comme personne, il prouve qu'on n'est jamais loin de la bête. Il la mitonne sur d'étranges étals ou plutôt sur ses tables de dissection. Elle sort soudain du corps humain sous multiples avatars. « Je vous le prépare ? » semble dire l’artiste. Et sans attendre de réponse il la prépare. De ce travail naît ce que ces mets amorphes osent…






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