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Gelsomina (diptyque) - Cécile Odartchenko
vendredi 27 avril 2012 par Jean-Paul Gavard-Perret

LA FOLIE DES JOURS OU L’INVITATION A L’AMOUR

Cécile Odartchenko, « Gelsomina (diptyque) », Propos2 Editions, Manosque, 2012, 169 pages, 15 Euros..

Il ne manquera au livre de Cécile Odartchenko qu’un seul atout (majeur). Il est publié chez un éditeur qui n’est pas en cours. Le livre risque de passer sous silence au moment où on fait une choucroute les Hélène Grémillon ou autre Anne Wiazemsky. L’auteur est une femme qui étonne toujours autant par sa force que par sa jeunesse. Elle force à l’indignation, elle pense « mal » donc bien. Son livre débaroule sous jaquette d’un autoportrait peint et qui correspond à ce qu’elle dit dans son livre des grands tableaux. Il faut donc imaginer l’artiste « livrée à la vision jusqu’au profond de son âme, de ses fibres, voyant par tous les pores, voyant de sa sensibilité pour exsuder l ‘inatteignable beauté, l’ineffable tendresse ». Mais non : il n’est même pas besoin d’imaginer l’écrivaine dans le même état : elle le prouve. Son livre est celui d’une grande soif, d’une suprême caresse et d’une lucidité idoine. Ses dentelles volent au vent. L’auteur apprivoise la douleur, sait ce qu’il en est des maltraitances familiales, des exterminations des peuples mais sa passion (comme celle d’un Fautrier si souvent présent ici) réenchante le monde et va de l’avant selon une seule loi « Qu’y a-t-il à voir que nous n’avons pas déjà vu ? Quelle importance »

Aimanté par des vagues de désirs, par l’amour (des amants et de la peinture) ce texte est mobile, souple et comme l’écrit Cécile Odartchenko comment ne pas y voir « dans le regard du monde sur moi l’invitation à l’amour ». Tout en effet s’articule autour des sensations les plus vives. L’auteur s’y conforme sans répit, buvant aux lèvres de l’autre l’obsession de tous les instants et les restituant dans une langue primesautière qui fait songer à l’été même en hiver avec « Abita Louise, Olivia de Havilland et Sara Haden ». On ouvre le livre et on ne le quitte plus. Oui « Gelsomina » ne se quitte pas. L’auteur n’est pas n’importe quelle poétesse : elle écrit vert galant et vers l’autre. Elle n’est pas dans l’indicible mais dans la matière armée de ses incertitudes et du chaos du monde. Elle s’empare des arpents de tout ce qu’elle a vu, connu, éprouvé dans son système de gaspillage architectural afin de créer son propre ordre et désordre mental. Elle plonge dans les profondeurs des rebuts de sa mémoire de l’Histoire et de son histoire afin d’en retirer ce qu’elle métamorphose non pas dans un langage marmoréen mais mobile. Il devient la métaphore agissante et obsédante de sa vie.

Sans exhibitionnisme mais sans fausse pudeur, l’auteur dit tout : les terreurs éprouvées concernant son corps et le désir de ce qui différencie la femme de l’homme : « cette pièce essentielle à mon édifice, le mât de ma barque » Ce mât prend cependant aussi un nom et une âme. Pas n’importe lesquels. Des mâles sont là. Amants ou épistoliers, compagnons en poésie comme les deux Pierre : Dhainaut et Garnier par exemple. Avant de telles rencontres Gelsomina a connu des affres et des douleurs mais sa folie ne ressemble pas à celle qui n’est qu’une intériorisation de la solitude extrême. La créatrice montre ainsi comment allait le monde dans ses hypocrisies et illustre comment une femme libre comme elle a toujours su oser. Comme Fautrier su le faire en ne cessant d’aller voir sous les jupes des femmes. Comme lui elle connaît la solitude. Mais jamais endormie et indifférente elle sait l’habiter en sachant se pencher pour dire et montrer toute la beauté du monde. Gelsomina – ne serait-ce qu’à ce titre – est un livre qui ne se quitte pas par sa dévotion à la vie, à l’art et à la joie.

N.B. : Cécile Odartchenko vient de créer une revue magnifique au large format carré avec des textes de Ivar Ch’Vavar, Georges-Arthur Goldschmidt, Michel Volkovitch, Matthieu Gosztola (sur Michaix) et de superbes dessins. ( revue « Première Ligne » n°1, Editions Les Vanneaux).



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