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Les apparitions - Jean-Jacques Schuhl

Editions Gallimard / collection l’Infini, 2022

dimanche 22 mai 2022 par Alice Granger

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Jean-Jacques Schuhl a toujours aimé le jeu des apparitions, le but de ce jeu d’enfant simple comme bonjour étant, en passant la page d’un journal où il y a une photo dans la lumière oblique d’une lampe, et alors, tandis que la photo s’estompe, apparaît ce qui se trouve de l’autre côté. Il écrit qu’il est du signe du Verso ! Ce jeu des apparitions non seulement rapproche deux images, mais met en valeur la part rejetée dans l’ombre, exilée, qui ainsi trouve un peu de place, furtivement, dans la lumière ! C’est comme un lapsus, un jeu de mots, ces jeux d’images ! Jean-Jacques Schuhl propose de croire, comme les enfants, aux images plus qu’à la réalité !
Trois traits cherchant à échapper à la fatalité génétique : un nez ressemblant à celui de Dürer, une cicatrice à peine visible, quelques taches de rousseurs. Le Time Magazine, sur sa couverture, présente un écran d’ordinateur sur lequel se reflète un visage, qui serait « Person of the Year », et le magazine suggère que c’est You ! L’auteur s’y voit avec ces trois traits. Un portrait qui le rapproche de cet Homme invisible, cet outsider silencieux en bout de table, qu’il se sent être parfois, son double. Puis l’image bouge, et ce n’est plus lui ! Il n’est pas la personne de l’année, ce n’est pas son monde, il ne contrôle pas l’âge de l’information !
A-t-il l’air d’un survivant, le jour d’après l’apocalypse ? Comme quelqu’un qui, dans son archaïsme, paraît plus avancé, plus vivant, plus dans la réalité, yeux perdus dans le vague, voyant loin ? Ni dedans, ni dehors ? « Je voulais être vide, au bord d’un avenir qui résonnait de nouveautés. » Devant la porte-miroir, habité par la peur, « sur le point de flancher, il a posé son pouce, et elle a pivoté sur une salle sombre !
Par exemple au coin d’une rue, il s’aperçoit, c’est à la fois lui et un étranger. Il vit dans les apparences et les surfaces. C’est une image, peut-être fausse, qu’il se fait de lui-même, il la regarde à peine, furtivement. Il n’entend pas ce que « je » dit, qui est comme il ne s’est jamais perçu ! Est-il un homme d’affaire américain, était-il parti là-bas, et refait, il était couvert d’or et de femmes ? Soudain, une fille tourne son regard vers lui, qui le traverse comme s’il était invisible ! Alors, il aime mieux se prendre pour un autre quelqu’un d’autre, la grosse galette ne fait plus rêver !
Jean-Jacques Schuhl aime beaucoup les citations, écrire avec les mots des autres, qui viennent « ajouter une touche différente à un texte qui en comptait déjà beaucoup » ! Ainsi, en transfusant un vers, les mots d’un poète, dans ce qu’il écrit, c’est comme un « shoot de poésie pour électriser une prose languissante » ! Dans un demi-sommeil, il s’aperçoit que les mots prennent forme tout-seuls, qu’ils ont leur vie, qu’ils sont plus anciens que nous, et qu’ils seront encore là quand nous aurons disparu, « même s’il en meurt de plus en plus chaque jour sous les coups de la technologie mondialisée » ! Vision d’une humanité à travers le temps et l’espace qui reste par ces traces, ces mots, telle une sorte d’universalité intellectuelle, apparitions de prédécesseurs parfois très anciens, de passeurs, de compagnons, qui se manifestent par ces mots qui vivent leur vie ! Qui peuvent même être des mots menaçants, des lettres qui tremblent, s’agitent, sont manipulateurs, cherchent à ensorceler. Jean-Jacques Schuhl, romancier « reclus mélancolique », récupère par exemple des vers d’Eliot, les intègre dans son récit en cours, il avait attendu que les choses finissent par venir à lui, que les mots s’écrivent sur la page, en accueillant les mots des autres, leur parole, tandis que lui-même s’efface, devient « homme invisible à une époque où tout le monde se photographie et envoie sa bobine sur Instagram à l’univers entier » ! Lui, il a laissé les mots venir s’écrire tout seuls sur sa page !
Si une jeune fille avait prétendu il y avait quarante ans, pour le flatter, qu’il ressemblait à l’autoportrait de Dürer jeune, il avait continué, comme suivant la logique de la pensée magique, à lui ressembler au fil des années, « surtout dans mes épisodes dépressifs » : comme dans un miroir, il contemplait ce portrait dans un dictionnaire ! Ainsi, il restait toujours le même, en « jeune homme », il ne voyait pas le changement ! Tandis qu’il ne se regardait jamais bien en face dans la glace de la salle de bain. Se demandant quoi opposer pour faire diversion à la mort, l’Erotisme, l’Aventure, la Mystique, la Drogue, la Poésie ! Et trouvant que l’époque « était mortifère face à ces luxueuses échappatoires ». En particulier, il se demande où est passée cette « chose indéfinissable qui est partout et nulle part, indispensable on ne sait pas à quoi, aussi secrète et mystérieuse qu’une intime croyance religieuse ou un érotisme raffiné », qu’est la poésie ! Qui voudrait, dit-il, le suivre dans cette « impasse déserte » de la poésie ? Or, celle-ci reste avec son écho lointain, même s’il est déformé ! Lui, il ne fait rien, il attend ! Il a une disposition d’esprit très différente !
Cette disposition d’esprit vient vibrer avec des apparitions, tandis qu’il est victime d’une violente hémorragie interne, qui met son cerveau en état d’hypoxie. Emmené à l’hôpital en ambulance, par la fenêtre, en haut d’une colline, voici l’apparition d’un paysage, qui lui dit quelque chose. Le médecin avait dit : « Vous perdez votre sang ! » Son cerveau, comme à l’approche de la mort, avait-il débranché des circuits ? Oui, les mots avaient leur vie ! Lorsque cette hémorragie arrive, il est justement dans une petite ville thermale de l’Atlantique, finissant d’écrire une sorte d’autoportrait, « miroir à cinq ou six faces ». Il se demande si, affectant une forme de pensée magique en cette époque de technologie et de scientisme béat, ce n’étaient pas les mots eux-mêmes qui « avaient déclenché une brutale et violente perte de sang », le médecin ayant dit « c’est comme si vous aviez reçu un coup de poignard » ! Il est sûr que ce que l’on écrit à des effets sur l’écrivain, à défaut d’en avoir sur le lecteur ! « La page agit comme un miroir d’encre, on finit par ressembler à ce reflet, peut-être même au point d’avoir une hémorragie interne parce que j’ai trop complaisamment écrit sur un monde morbide et exsangue » ! Lui devenant justement, par cette hémorragie, exsangue ! Ulcère perforé.
Dans la chambre, déserte, la lumière est blanche, il entend les mots « poches de sang », et se souvient que dans les années quatre-vingt », il avait remarqué cette expression à propos d’un scandale dans le milieu cycliste, un homme de l’ombre transformant des hommes ordinaires en « merveilles biomécaniques », par des poches de sang contenant des hormones de croissance ! Il est attiré par cette image ! Il se demande ce qu’on mettra dans le sang qui lui est destiné. Lui était toujours resté hors de la chaîne de solidarité humaine, il n’avait jamais donné son sang, ne se sentant pas inclus dans une communauté ! Il avait du mal à prendre part à la vie des hommes !
L’hôpital lui semble être cette clinique qu’il avait imaginée dans une fiction, où se racontait qu’on y faisait des expériences sur les cerveaux de cobayes, des trafics d’organes sur des condamnés à mort chinois, etc. Son cerveau, alors qu’il était allongé dans cette salle déserte de l’hôpital, avait-il par des phrases écrites onze ans avant rendu fictif ce banal hôpital ? En effet, il avait toujours eu besoin que la réalité soit fictionnalisée ! Passe par un médium, pouvant être une chanson, une photo. L’endroit devenait ainsi plus familier, il pouvait échapper « au naturel brut du quotidien ».
Il se souvient qu’il n’a pas toujours été « cet être incertain, évanescent et privé d’assurance ». A New York, où dès que l’on marche on marche vers le ciel, il ressentait de l’orgueil, cette ville n’appartenant à personne, il se sentait chez lui. Puis Manhattan s’était éteinte, c’était maintenant le langage de l’argent. Danseurs et magiciens avaient disparu, et sa peur était revenue ! Allongé et perdant son sang, son cerveau avait voulu repousser cette peur. Le rideau derrière lequel avait disparu l’ombre s’était soulevé, juste le temps des paroles « Votre nouveau sang sera bientôt là », puis il est retombé ! Il se rappelle la lumière d’octobre, il marchait vers le ciel, à New York, c’était la musique, le soir, Ingrid et son quatuor jouaient, et cela se transfusait en lui, pendant trois semaines ! Ces apparitions, tandis qu’il attend la poche de sang, le font se sentir moins vulnérable.
« Votre sang est arrivé » ! Il avait toujours cherché à écrire avec le sang des autres, « par transfusion de style », d’une tournure d’esprit, qui colore sa propre écriture. « La citation, l’imitation, la parodie, le pastiche sont des transfusions » ! Les mots sans moi, mais tout de même de moi ! Il se sent presque être un microchirurgien se livrant à des prélèvements de mots, et faisant des greffes.
Il était, dans cet hôpital, branché, comme il l’était au portrait de Dürer, à une tournure d’esprit, à des mots. Il ne cherchait pas l’originalité, mais de pouvoir compter sur les autres, les imiter, voire être leur relais. Le fil de la transfusion qui commence le relie à des choses lointaines, et ainsi il fuit la consanguinité inhérente à ce don de sang le ramenant dans la Grande Famille de l’Homme. Il ne voulait pas regarder les deux aiguilles plantées dans son bras, et il remplaçait ce qui venait d’un autre humain par des images et des souvenirs singuliers, comme une publicité. Il se demande comment il peut comparer une transfusion à une écriture ! Du temps de gagné ?
C’est comme un cauchemar. Il a peur, il se décrit comme un autre, un double : un homme effondré contre une vitre brisée, c’est le début d’une inondation, il veut se relever et sortir mais il n’y a pas de porte, des ivrognes boivent tranquillement comme s’ils étaient dans un autre espace. L’un d’eux s’avance vers lui et puis passe à côté et disparaît dans l’ombre, alors il implore du secours, mais c’est comme s’il était invisible ! Il ne saisit que du vide, c’est l’horreur ! Mais à bout de souffle, il réussit à se relever, et il se retrouve ailleurs, comme s’il avait, de justesse, échappé à la mort !
Il erre dans un lieu sans âme, où manque l’Ombre, et une personne sans ombre dit Otto Rank est une personne qui a perdu son âme, qui s’est perdue ! Il se voit avançant dans le corridor, jusqu’à l’escalier : il n’y a pas de porte, il ne peut pas sortir ! Puis, à nouveau, il se retrouve ailleurs. Dans la pièce d’un appartement ancien, avec beaucoup de livres, au milieu de la nuit, des invités arrivent, qu’il voit d’en bas, puisqu’il est couché. C’est le silence, « comme sous vide », et seule une dame en robe longue attend, près de la porte, qu’on l’accueille, elle est le seul personnage bien éclairé par la lumière de l’entrée ! La mort ? Il semble invisible, ayant atterri dans cet autre espace. Les invités l’empêchent de dormir. Une question l’obsède : « D’où viennent-ils à cette heure ? » Puis tout ce monde s’évapore, et deux femmes de chambres espagnoles, au parler aristocratique, en uniforme blanc et avec coiffe, arrivent, tirent sur les draps, disent qu’ils sont souillés. Puis elles disparaissent.
D’autres apparitions. Mais son double n’est plus là allongé, il a disparu ! Arrivent des manœuvres, avec des tanks, comme pour l’intimider, le briser, menaces d’enfermement ! Ces masses n’arrêtent pas. Puis les tanks à l’arrêt, le silence, la chambre noire.
Il parle de ces apparitions au médecin. Il assure que ce ne sont pas des rêves, car les rêves se développent et là, « c’était toujours ou fixe ou le mouvement identique d’une personne revenant en boucle ». Ni des hallucinations ! Il était étranger à ces sortes de films qui lui étaient présentés par il ne savait qui et pourquoi, comme s’il y avait erreur de destinataire ! Il avait même cru être l’objet d’expérimentations, un cobaye aux mains de docteurs. Il pensait à des travaux de la CIA pour contrôler les cerveaux, dans les années soixante. Question : que venaient donc faire ces apparitions ? Comme elles lui étaient étrangères, elles étaient menaçantes, sauvages, violentes, et certains détails résonnaient en lui avec un souvenir, un désir. Il devait approfondir tout cela !
Le médecin parle de son hypoxie cérébrale. Cela arrive, par exemple lors d’une forte hémorragie. Mais, souligne-t-il, ce qui est extraordinaire, ce sont ces apparitions, la tournure d’esprit du malade qu’il est. Selon le médecin, alors qu’il a failli y passer, c’est son cerveau qui a dérapé, qui est parti en vrille car en manque d’oxygène. Mais Jean-Jacques Schuhl n’est pas d’accord, ces sortes de films étaient très structurés, d’une présence forte, « fondant de scène en scène vers le noir final ». Alors que le médecin dit que son cerveau avait perdu le contrôle et le contact avec la réalité, il rectifie : il avait l’impression qu’il était en contact avec une autre réalité, plus proche des formes, et qu’il était dedans, à la fois victime et témoin, dans un monde d’horreurs qui lui étaient présentées par il ne savait qui, puisque c’était muet, ou des voix détimbrées, sans couleur sauf le rouge du sang ou le blanc des draps. Le médecin confirme qu’il était dans les parages de la mort ! Et que certaines zones de son cerveau l’ont réalisé ! Tandis que le médecin lui dit ça, voici l’apparition de son bureau où il est depuis vingt-cinq ans et qui donne sur l’ambassade de Russie. Il revoit les changements qui s’y sont opérés, « reflets en vase clos des changements en Russie et dans le monde », Eltsine titubant parce qu’ivre, une vieille dame dans un anorak et un pantalon avachi faisait son jogging dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, trois jeunes garçons travaillaient à un jeu, pensifs et graves. Cela en phase avec les paroles du médecin évoquant les régions de son cerveau sous l’effet de l’hypoxie, si elle se prolonge, le danger est extrême, l’épilepsie, la schizophrénie, le mysticisme, l’érotomanie épisodique, la perte de mémoire irréversible, le sentiment de mort approchée. Et s’il y a eu ces apparitions, poursuit le médecin, c’est à cause de sa tournure d’esprit, qui l’a fait être l’objet d’images venant d’une réalité altérée.
Il n’est pas d’accord ! Ces apparitions n’avaient rien d’altéré, elles étaient structurées, et surtout elles frappaient par une étrange banalité ! Alors, une femme médecin de Genève, jointe par téléphone, lui dit qu’il faut aller voir du côté de l’hippocampe, ce petit cheval marin que l’on voir sur l’image d’une coupe transversale du cerveau, qui « sélectionne les souvenirs, crée la mémoire émotionnelle » sinon on aurait des souvenirs insipides, sans madeleine de Proust ! Tout en parlant avec le docteur de Genève « des artères profondes du cerveau de ma boîte crânienne », il regarde encore le parc de la vieille ambassade de Russie, « qui avait vu passer les tsars avec leur hippocampes ». Souvent, observant ce parc, il avait eu l’impression qu’on l’observait depuis l’ambassade, il y avait une ombre, un espion, ce jeu lui donnait de l’importance. Le médecin lui dit que le plaisir et le sentiment de l’approche de la mort concerne une même zone dans le cerveau, et que l’un peut prendre le dessus sur l’autre, comme le combat d’Eros et de Thanatos ! Alors que le médecin lui dit qu’il a trop d’imagination, qu’il est trop romanesque, il rétorque que non, qu’il aime surtout les faits, et qu’il est sûr que ces apparitions lui étaient destinées, voire offerts par une force extérieure, une transcendance, puisqu’il avait une disposition à la croyance. Pulsion sexuelle, mort, images, c’était la même zone, et il dit au médecin que non seulement le cerveau a plus d’un tour dans le sac mais qu’aussi le sac a plus d’un cerveau qu’il entoure ! Alors, il évoque au médecin le Premier ministre anglais, John Major, objet de scandales de mœurs. Demandant des conseils à sa tante auteurs de romans à l’eau de rose, pour se tirer de là, celle-ci lui répondit « Back to the basics », retour aux basiques, et quelques jours plus tard éclat un autre scandale, détournant l’attention sur lui, touchant un autre ministre, retrouvé mort sur sa chaise, en érection, la tête dans le sac : il était mort d’hypoxie, qu’il avait recherchée pour un motif sexuel ! Pauvre ministre de Sa Majesté pris la tête dans le sac ! Chez les adolescents, cela s’appelle le jeu du foulard, face à face, ils sont deux à se nouer le foulard au cou de l’autre, et c’est à celui qui tient le plus longtemps, le but étant l’expérience de mort approchée en même temps que la libido est stimulée, est décuplée ! Voilà l’hypoxie ! Jean-Jacques Schuhl, ce qui l’intéresse, c’est que cette hypoxie a suscité des apparitions ! Alors, le médecin lui dit que dans son cas, cela a été une construction plus élaborée parce qu’il est écrivain, et que, surtout, son imaginaire est très singulier, plus important que pour d’autre ! Une disposition de l’esprit différente !
Il réussit à mieux rendre l’atmosphère de limbes entre la vie et la mort retrouvée avec ces apparitions en se souvenant qu’il avait eu pour projet d’écrire un livre à partir d’une machine appelée styl’œil, un stylo s’inspirant d’un porte-plumes souvenir en bois datant d’un siècle, qui avait une ouverture ovale, et en regardant à travers celle-ci, on pouvait contempler autrement le port, le marché aux poissons, le casino, les voiliers, tout se mettant à baigner « dans une lumière liquide qui leur donnait un je ne sais quoi d’étrange » !I pensait que sa machine stylo, et son ouverture, allait donner une vue qui se transcrirait en mots, que des phrases allaient s’écrire toutes seules depuis le porte-plume ! Sous l’effet de certains sons, il pourrait voir par l’ouverture des lambeaux de scènes inédites qui ne revenaient jamais deux fois, durant quelques secondes, très réalistes, et « flottant comme dans du mercure » ! Le médecin confirme : ce stylo magique rappelle l’atmosphère de ses apparitions ! Comme il dit à la femme médecin qu’il aimerait bien revoir cette poupée en taffetas qui lui était apparue, celle-ci lui rétorque qu’il a la solution du foulard ou du sac sur la tête, pour créer autrement que par une forte hémorragie l’hypoxie ! Lui, l’écrivain, précise au toubib que ce qui l’intéresse, ce sont les apparitions, sans la mort imminente ni la libido augmentée ! Lui et son double sont très inquiets, ils aimeraient que ces apparitions repassent ! Que sa boite crânienne soit comme ces appareils forains. La femme médecin dit que ce n’est pas impossible, que certains artistes, peintres ou musiciens surtout, retrouvent ces sensations par l’ascèse ou la privation de sommeil, de nourriture. Mais non merci, ça, ce n’est pas pour lui ! Comme toute cette conversation avec la femme médecin de Genève avait lieu au téléphone, soudain il n’entend plus très bien, parce qu’elle est en voiture. Alors, les mots ne sont plus les mêmes, ils voyagent aussi, et il se met à imaginer le lac Léman, les mouettes, le Mont-Blanc au loin, et la neurologue un coude à la fenêtre de sa voiture qui conduit d’une main en lui parlant des zones profondes de son cerveau qui sont voisines d’autres zones vouées à la Mort, au sexe et aux constructions artistiques !
Il appellera la femme médecin tous les mercredis, non pas pour une consultation puisqu’il n’a pas de séquelles de cette grave hémorragie, mais par pure curiosité sur les réactions de son cerveau, qui avait pris son autonomie, transitoirement, et avait provoqué ces apparitions étrangères. Ce qui l’intrigue, dans ces apparitions, c’est que son corps est là, dans ces courtes scènes, ces bouts de films, mais passif, hagard, incapable de se relever. Elle lui dit que c’est l’autoscopie, un dédoublement comme effet de l’hypoxie, une décorporation. Alors, il précise que lorsque l’hémorragie s’était produite, il était en train d’écrire son autoportrait ! Elle est surprise ! Il lui avait dit qu’il évitait les miroirs, qu’il n’avait jamais écrit sur lui ! Il précise alors qu’il s’agissait d’un autoportrait indirect, que « je regarde ailleurs si j’y suis » ! « Cela faisait longtemps ce désir que tout m’arrive sans moi, sans mon intervention : images, mots… comme des objets trouvés par accidents, et c’est ce qui m’avait été donné à l’occasion d’une violente hémorragie interne, à travers ces apparitions » ! La femme médecin est aussi très intéressée par l’expérience qu’il raconte, et aussi par sa disposition d’esprit très inhabituelle. A-t-il toujours cette idée fixe que ces apparitions venaient d’ailleurs que de son cerveau ? Il répond que oui, elles viennent d’un point où perception et imagination se confondent. Même si c’est une illusion, « ça comptent aussi les illusions, il n’y a pas que la vérité de la science. C’est sans doute les deux : mon cerveau était branché, par des fils mystérieux, sur l’Ailleurs ». Toutes antennes dehors ! Il est extraordinaire, ce roman sur la disposition d’esprit très inhabituelle d’un écrivain qui regarde ailleurs s’il y est, qui lui a donné les mots pour témoigner comme personne de l’expérience de mort imminente provoquée par une grave hémorragie interne !
Alice Granger



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