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Fermeture ajournée des zones d’ombre, Julien Farges & Valéry Molet

Recueil de textes philosophiques et poétiques paru aux Editions Sans Escale

lundi 14 mars 2022 par Françoise Urban-Menninger

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Dans ce livre inclassable, deux voix se partagent l’espace des pages blanches mais aussi celui de l’esprit.
Car "la fermeture ajournée" signifie que cette "fermeture" sur "des zones d’ombre" est renvoyée à un autre jour. Ces zones d’ombre restent ouvertes, elles sont explorées par le philosophe Julien Farges, chercheur au CNRS, spécialiste de la phénoménologie husserlienne et par Valéry Molet, poète, nouvelliste, essayiste et éditeur. Les voix de ces deux auteurs se répondent, se rencontrent, divergent, chacun ayant écrit de son côté sans connaître les textes de l’autre. C’est au lecteur d’en tisser et dénouer les liens possibles de "l’obscur qui travaille en nous" comme nous le dirait Meschonnic.

L’illustration de couverture de Bérénice de Guelinel représente un ensemble de trois chaises vides, tournées vers l’immensité d’un océan qui s’étire à l’infini, elles sont reliées entre elles comme le sont les pensées qui jettent des passerelles entre les êtres et les âmes.
Ces chaises vides, le philosophe et le poète vont les investir pour larguer les amarres de leurs pensées et parfois de leurs dérives.
Quand Julien Farges évoque "la perte de sens de ce qu’on prétend faire", Valéry Molet s’immerge dans cette réalité tangible où même les pots d’échappement pétaradant entrent dans son poème.
Quand Julien Farges nous parle du texte de Nietzsche sur les femmes, il cite ce conseil "Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas le fouet". Prosaïque, Valéry Molet dans "Les baisers" n’hésite pas à relever "la sexualité qui bâille" et à pointer "le reflux gastrique".
Et lorsque le philosophe appréhende "l’externalisme" de Wittgenstein, le poète nous ramène à Douarnemez dans un no man’s land où "les vagues ne se replient même plus".
On retrouve chez Valéry Molet cet art omniprésent de l’autodérision où il soulève sous sa plume les miasmes de notre humaine condition "les chiasses humaines", "les étrons sauvages" et de reprendre un vers approchant le titre de l’un de ses recueils "Moi, j’ai toujours ri de votre épouvante" avant d’appréhender derrière l’ombre cette lumière éclairante "la vraie belle nuit" qui "se situe au centre de ton âme".
Et quand Julien Farges disserte sur le déclin de l’Europe en mettant en parallèle les idées d’Husserl et de Paul Valéry, Valéry Molet lui fait écho dans "la musique de l’effondrement" un vers irradiant de lucidité qui contient tout à la fois la désespérance et la finitude du monde.
Comment peut-on accéder à "l’impensé" questionnera le philosophe mais d’ajouter aussitôt que la réponse est dans la question, nul ne peut y accéder car chacun est enfermé dans la pensée. Mais le poète qui se laisse porter par l’amour qu’il éprouve pour son fils, dépasse la pensée, la transcende "Mon tendre fils/ Mon Télémaque/ ...Je t’aimerai".
Et Julien Farges de clore ce recueil à nul autre pareil dans un texte éclairant où il affirme que la poésie est "un état du langage", "un état qui se justifie et se reconquiert dans chaque poème et qui, chez le poète s’alimente à une expérience singulière du monde". Sans doute sont-ce "des zones d’ombre" qui débordent notre intellect, ce sont elles qui créent "l’état poétique" car Bachelard l’écrivait dans sa préface de L’Intuition de l’instant "La conscience de l’irrationnel devient tout de même la réussite de la pensée". Et Valéry Molet de puiser dans l’obscur pour nous délivrer la luminescence de ces vers dans le poème intitulé Ma belle et la mort "Si le mal est ce qui nous reste d’avant la Création/ Dans les ténèbres, ton coeur fourbira le mien/ Pour l’initier à la clarté du globe".

Françoise Urban-Menninger

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