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La Belle Créole - Maryse Condé

Editions Folio

samedi 3 avril 2021 par Alice Granger

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Dieudonné, un jeune jardinier noir, a été acquitté du meurtre de sa maîtresse békée Loraine, son avocat ayant axé sa défense sur le fait que, fatigué d’être humilié tel l’esclave sans défense par sa maîtresse blanche, il l’avait tuée. Ceci alors que le temps de l’esclavage et de la colonisation semble à peine fini dans les Caraïbes. Mais l’avocat a le sentiment de s’être trompé sur toute la ligne. Pour faire entendre la logique qui a abouti à cette mort, dont le sens pourrait paraître évident, Maryse Condé excelle à nous présenter la complexité de chaque personnage. Un « drame moderne, entièrement moderne se cachait derrière ce paravent aux motifs éculés » !
Dieudonné a, depuis l’enfance, des crises, des maux de tête, qui le transforment en zombi, qui semble dit-on une maladie génétique. Mais dès qu’il a été au service de Loraine, ses maux de tête s’envolèrent ! Toute sa personne était plus puissante sur ce mal que tous les remèdes !
On ne peut pas comprendre ce bonheur-là, qu’on ne peut pas raconter dit Dieudonné, si on ne parle pas de son attachement à Marine, sa mère. Au procès, si on l’avait interrogé et s’il avait réussi à s’expliquer, « il aurait répondu qu’il avait d’abord perdu les Cohen, ses parents adoptifs, puis sa maman, Marine », et que seule la mer ne l’avait pas abandonné ! Il est capable de nager longtemps au fond de la mer, et ses amis ont toujours craint qu’il ne remonte jamais à la surface ! Sa mère, Marine, qui l’élevait seule, était tombée du toit, et avait traîné cinq ans, entièrement paralysée. Son fils, qui n’avait pas de papa, s’est occupé d’elle comme son bébé, en silence, pendant cinq ans, et il élevait avec passion des oiseaux dressés pour le combat, comme s’ils étaient des personnes vivantes. Marine était une jolie fille noire, les hommes avaient usé son cœur, et elle éleva seule le garçon conçu avec l’un d’eux, qui n’était pas un rien du tout, l’enfant dormait avec elle ! Un couple de riches Blancs et leurs enfants, les Cohen, patrons de Marine, venus des Pyrénées-Orientales, ont offert à Dieudonné le plus bel été de sa vie. Ils supportaient non seulement le mauvais caractère de Marine mais aussi adoraient son garçon, qu’ils traitèrent comme leur enfant. C’étaient des montagnards qui se passionnèrent pour l’océan, achetèrent un grand voilier appelé La Belle Créole, et Dieudonné partit avec eux en croisière, apprenant avec eux à « caracoler dans le ventre de la mer » ! Mais hélas Vincent Cohen a eu un poste de pilote d’avion dans une compagnie internationale, et les Cohen sont partis, et ne donnèrent plus signe de vie ! Mais resta à quai La Belle Créole ! Les crises de Dieudonné s’accentuèrent !
A la mort de sa mère Marine, Dieudonné doit se déraciner du morne Lafleur où il est né, abandonnant pénates et tous ses souvenirs ! Il a quinze ans. Après un peu d’errance, se faisant toujours disputer par les gens de sa famille qui le recueillaient, il décida d’aller s’installer dans La Belle Créole ! Comme si le présent avait rejoint le passé, comme si aussi Marine n’était pas vraiment morte ! Comme s’il était redevenu gamin ! Il se lie d’amitié avec Boris, un poète en créole et en français, un idéaliste, un temps militant, nationaliste forcené. Il a deux passions, Shakespeare et Neruda, notamment son Canto General !
Loraine Féréol de Brémont, unique fille d’un béké, « dont la famille avait dans le temps exploité les trois quarts des terres du pays », s’était mariée trois fois, toujours avec des Européens, parce qu’elle haïssait ceux de sa classe et ceux-ci la haïssaient aussi. Des mariages malheureux. Elle était la honte des békés, elle buvait comme un trou, collectionnait les amants d’une nuit, très jeunes, et elle avait le cœur sur la main pour aider les gens dans le besoin même noirs, financer des œuvres, des recherches ou des prix littéraires. Elle avait étudié à Paris, était une patronne des arts, pensaient que les œuvres des peintres locaux valaient mille fois plus que celles des Naïfs haïtiens, achetait leurs tableaux pour les revendre très chers à des marchands étrangers, bref le sens des affaires. Elle ne recevait personne, à part ces acheteurs. Son compagnon l’avait plaquée pour une jeunesse martiniquaise. Dieudonné entra à son service comme jardinier, et un sentiment inconnu cogna à la porte de son cœur. Les choses évoluèrent lentement. D’abord, n’aimant pas ses hardes, elle lui avait fait faire des combinaisons dans de la toile de parachute. Il lui était interdit d’entrer dans la villa, un peu comme au temps de l’esclavage, on dirait. Puis Dieudonné s’aventura à l’intérieur, c’était en désordre, presque tous les meubles avaient été vendus, mais dans la chambre, il eut l’impression de pénétrer dans une cathédrale ! La riche békée boit beaucoup. C’est à cause de cela que Dieudonné prend de l’importance. Il commence par lui offrir le bras pour des promenades, puis à courir le soir à la station-service pour lui acheter de l’alcool quand elle est en manque et prête à avaler n’importe quoi. C’est ainsi qu’il commence à prendre soin d’elle, réchauffant son dîner, allumant la télévision, la mettant au lit, la déshabillant, la lavant. Il dort léger, « comme une mère dont l’enfant est fiévreux ». En fait, il a l’impression que sa mère, Marine, est ressuscitée, qu’elle est là, prostrée dans son fauteuil. Loraine se met à se confier à lui, ressassant ses blessures, et il se rend compte qu’elle est aussi seule sur terre que l’était Marine. On dirait que comme sa mère était devenue fille de son fils après son accident, maintenant Loraine la riche békée était aussi, lorsque ivre elle était l’objet de ses soins, fille de son fils. Elle lui raconte qu’elle n’avait jamais été aimée par ses parents, parce que ceux-ci lui préféraient une sœur aînée plus âgée qu’elle de neuf mois et morte à quinze ans de leucémie. Loraine n’a jamais su si elle était morte ou vivante. Toute sa famille l’avait reniée, parce qu’elle était frondeuse, rebelle. Accompagnant aux obsèques de sa tante paternelle sa patronne, il remarque que les domestiques regardent le couple qu’il fait avec elle, et qu’ils le voient comme le énième gigolo noir qu’elle a, qui ne durera pas plus que les autres. Dans le salon pour la veillée, il se sent de trop, autour de lui il n’y a que des Blancs, des békés, tous d’un certain âge, qui semblent être les derniers survivants d’un temps qui ne reviendrait plus, celui de la colonisation, mais qui étaient habités par la nostalgie.
Dieudonné vécut une extraordinaire félicité avec cette békée qu’il dorlotait, jusqu’à partager son lit, comme s’il avait retrouvé sa mère.
Mais un jour, apparaît Luc, un métis qui a toutes les qualités de sangs mêlés, une peau plus claire que celle de Dieudonné, avec un charme irrésistible d’enfant (Loraine n’avait pas d’enfant). Il est peintre, immigré à New York, tout de suite, il accroche partout dans la maison ses toiles, et Loraine est immédiatement transformée par sa présence, animée comme Dieudonné ne l’a jamais vue. Luc parle à Dieudonné comme à un égal, et celui-ci en ressent beaucoup de gratitude. Il voudrait être comme lui. Puis il comprend ce qui se passe entre Luc et Loraine, et ressent une douleur foudroyante au cœur, à la tête, à l’estomac ! Il va se réfugier à La Belle Créole. C’est au moment où politiquement, ça commence à chauffer dans tous le pays, les grèves se succédant, et les politiciens traditionnels accusant le syndicat de vouloir « aborder à lendépendans », c’est-à-dire l’indépendance. Dieudonné s’ennuie avec les discours politiques de son ami poète et intellectuel Boris, qui est du côté des « lendépendans ».
Dieudonné se sent rejeté, exclu, face au couple Luc-Loraine. Il l’entend rire aux éclats, avant il l’avait si rarement entendue rire ! Il aurait dû haïr Luc, mais non, il est seulement possédé par une émotion violente et aimanté par les gestes de Luc auprès de la békée. Luc exige que Dieudonné ait sa place à table ! Loraine n’avait jamais traité Dieudonné comme elle traite Luc. Et maintenant, elle a même tendance à le traiter en subalterne ! Luc, voyant La Belle Créole, et apprenant que Dieudonné a fait, grâce aux Cohen, l’école de voile, et est capable de devenir Skipper, lui conseille de se louer pour des croisières, et gagner beaucoup d’argent. Bref, de s’éloigner de cette békée. Dieudonné croit d’abord que c’est parce que Luc veut l’éloigner pour l’avoir à lui tout seul. Mais Luc lui crie, profite de ta liberté, moi je suis esclave ! C’est étrange, il semble être si bien traité par Loraine, lui le métis, et pourtant, il dit qu’il est esclave ! Pourquoi cette sorte de fixation au temps de l’esclavage ressort-elle dans la bouche de Luc ? Dieudonné découvre dans les tableaux de Luc une beauté secrète.
Un soir, à l’approche de Noël, Loraine donne une poignée de billets à Dieudonné, pour qu’il disparaisse une semaine, le temps qu’elle passe les fêtes avec Luc ! Elle l’a jeté dehors comme un chien. Lui qui n’avait pas pleuré lors du départ des Cohen, qu’il aimait tant, ni à la mort de sa mère Marine, voici que ses larmes coulent. Il se réfugie dans le garage. Luc le retrouve, lui dit qu’il ne va pas pleurer pour cette salope, et que lui, il voudrait bien qu’elle lui donne congé, « Tu sais bien que cette nymphomane n’en a jamais assez » ! Dieudonné reste pétrifié ! Luc poursuit : « Les Blancs nous ont toujours eus, depuis l’esclavage. Et ce n’est pas fini. Aujourd’hui encore, les hommes volent notre sueur, notre force pour s’enrichir. Les femmes, notre virilité pour jouir. » Luc est le premier à dire à Dieudonné qu’il mérite mieux que la vie qu’il a. Mais lorsque Luc s’aventure à des gestes équivoques, Dieudonné retrouve la mémoire d’actes de son enfance, avec cet homme efféminé qui lui donnait des miniatures en échange de sodomies, sa mère Marine lui avait pourtant bien dit de ne jamais l’approcher. Dieudonné se bat avec Luc comme s’il se battait contre l’horreur de son enfance. La lutte fait du bruit, Loraine sort, et hurle en saisissant une fourche. Dieudonné lui obéit comme un chien, et laisse Luc. Elle le chasse.
Les secousses politiques dans les Caraïbes disent les problèmes des colonisés, que les centrales syndicales d’Europe ne comprennent pas. L’avocat qui a réussi à faire acquitter Dieudonné, qui a beaucoup de sympathie pour lui, a essayé aussi de comprendre la békée Loraine. Certes, elle était békée, mais surtout, elle était une femme. Et à ce titre, « elle s’inscrivait dans l’interminable liste des victimes de la toute-puissance mâle. Femmes battues, femmes violées, femmes trompées. On pouvait donc mettre à mort une femme et poursuivre sa vie, les mains libres. Elle suffoqua devant tant d’injustice ».
Dieudonné n’a jamais raconté ce qui était vraiment arrivé, le soir de la mort de Loraine. Et, acquitté, il ne sait que faire de sa liberté. Silence, parce qu’on ne raconte pas le bonheur. Celui qu’avant l’arrivée de Luc, il avait vécu avec Loraine, qui était avec lui fille de son fils surtout lorsqu’elle était ivre et comme une loque. Et dans ces moments-là, elle était si gentille. Elle lui expliquait alors que les békés sont une race maudite, afin peut-être qu’il comprenne mieux le mal-être de Loraine. Parce qu’ils ont « fait le sale travail pour les blancs-France : mettre les nègres d’Afrique au travail, cultiver la canne, essayer de sauver les plantations après l’abolition. Quand même, ceux-ci n’ont jamais éprouvé de reconnaissance. Jamais un mot de merci ! Ils se sont même payé le luxe de nous mépriser parce que les maîtres couchaient avec leurs esclaves. Quant aux nègres, ils nous détestent… Ils ne veulent se souvenir que des coups et des humiliations des mauvais maîtres. En même temps d’après eux, les bons maîtres, c’était pis encore que les autres, des hypocrites, des paternalistes. En somme, nous perdons sur tous les tableaux ». Loraine fut toujours comparée à sa sœur, qui réussissait à l’école et elle non, elle n’était pas aimée par ses parents. Sa mère, mariée avec un despote, le père, rêvait de se venger sur sa fille. Quant à ce père, il rêvait d’avoir une fille médecin ou avocate, et qu’elle fasse un beau mariage. Mais elle s’est mariée trois fois avec des bons à rien.
Marine, la mère de Dieudonné, était la plus jolie fille d’Arbella, qui avait cinq enfants, tous de pères différents. Lorsqu’elle fut enceinte d’Emile Vertueux, dit Milo, qui était quelqu’un d’important, président de l’Association des planteurs de cultures vivrières, passant souvent à la télévision, obtenant de l’Etat, au moindre coup de vent, des indemnités parce qu’il était à tu et à toi avec tous les gens du gouvernement, elle le clama sur tous les toits, s’imaginant le mariage. Pourquoi ne se décidait-il pas ? Parce qu’elle avait la peau trop noire ? Parce que sa mère était une malheureuse. Il l’abandonna au cinquième mois de grossesse. Il ne pensait qu’à réussir, et cela l’aida, évidemment, d’épouser une femme riche, la famille étant dans le rhum ! L’éternelle histoire ! Elle n’ouvrit plus sa couche à aucun homme et son caractère devint exécrable. Milo n’avait jamais rien donné pour élever Dieudonné, ni ne s’était manifesté après l’accident de Marine. Après l’acquittement de Dieudonné, il semble soudain s’intéresser à lui, il n’a que des filles légitimes, lui c’est son seul garçon, illégitime, il le pense innocent. Mais Dieudonné voudrait le tuer, c’est lui qui a tué sa mère, pendant qu’elle vivait dans la misère, son ventre à lui était plein de toutes les bonnes choses de la terre, elle souffrait et lui vivait dans l’opulence sans souffrance ! Tandis que, enfant, au contraire Marine sa mère n’arrêtait pas d’empoisonner sa mère Arbella et la famille par ses questions, par exemple qui était son père, pourquoi ses frères et sœurs avaient tous des papas différents, pourquoi ils n’avaient pas de voiture, pourquoi ils habitaient une vieille case ? Et elle n’avait que des rêves irréalisables, comme devenir médecin, ou ethnologue pour aller en Afrique ! Dieudonné avait adoré sa mère, et pendant son calvaire il avait été irréprochable avec elle, et il faillit devenir fou à sa mort, et il avait disparu à la veillée. On l’avait retrouvé errant sur les rochers en bordure de mer. Dieudonné pense que s’il est un vulgaire rien du tout, également aux yeux de Loraine (alors que Luc, éduqué, non), c’est à cause de son père, qui a aussi enlevé le sourire sur la bouche de sa mère Marine, dont le lait sentait le sur ! Il pense à Loraine : « Je savais bien qu’une femme telle que celle-là n’était pas faite pour moi. Tellement belle et riche et instruite. Quand même, je croyais que j’avais une niche dans sa vie, comme celle d’un chien dans son jardin. Je croyais qu’elle avait besoin de moi, qu’elle appréciait ce que je pouvais lui donner ». Besoin de lui, comme sa mère, abandonnée par Milo, puis handicapée, avait besoin de lui ! Car Loraine, la nuit, ivre, ressassait ses blessures, l’avortement à seize ans, pas aimée par sa mère qui préférait sa sœur, et Dieudonné croyait qu’elle était comme lui ! Mais non. En fait, la seule personne qui comptait pour elle, c’était Luc, son ancien élève, qu’elle avait formé. Or Luc, derrière son dos, n’arrêtait pas de la « dérespecter ». Il avait fini par partir à New York ! Pensant qu’il retrouverait sa place auprès de Loraine, puisque Luc était parti, il était allé chez elle. Mais, ivre, elle hurla de ne pas la toucher. Possédée par le chagrin, elle rappela à Dieudonné que Luc avait été son élève lorsqu’elle enseignait à l’école des arts plastiques, l’élève le plus doué qu’elle avait eu. C’était miraculeux, puisqu’il débarquait d’un trou, le morne, et que c’est auprès d’un prêtre qu’il avait appris à dessiner. Elle lui avait fait avoir une première bourse, l’avait mis sur les rails, et il sortit premier de l’Ecole d’arts de la Martinique ! Ensuite, elle lui obtint une deuxième bourse, et il est parti étudier aux Etats-Unis, et Loraine pense qu’un jour, il sera un deuxième Gauguin ! Grâce à elle, on entendra parler de lui, les gens de ce pays, qui n’arrêtaient pas de se dénigrer, seraient très étonnés d’apprendre qu’ils avaient enfanté un génie ! Lors de sa première exposition, pour laquelle il y avait plein d’articles dans les journaux, elle l’avait rejoint à New York, voulut lui acheter un appartement, mais il ne lui avait rien demandé ! Il ne lui demande jamais rien ! Il n’est pas avec elle pour l’argent, ça ce sont des imbéciles qui le pensent, comme si l’esclavage était encore vivant, et qui ne peuvent, dit-elle, concevoir qu’un nègre de ce pays peut aimer d’amour une békée, un homme jeune avec une femme âgée ! Finalement ils s’installèrent à New York, elle allait le chercher à son école, les Américains demandaient à Luc si c’était sa mère ! Luc, dit-elle, c’était le cadeau que le Bon Dieu lui avait donné au dernier moment, alors qu’elle n’attendait plus rien de l’existence. Elle que ses parents n’avaient pas aimée parce que seule comptait sa sœur, qui s’était mariée trois fois avec des hommes sans doute intéressés par le fait qu’elle avait de l’argent, voici qu’avec cet argent, et parce qu’elle avait une position de pouvoir dans le monde de l’art, elle avait su repérer Luc, ce métis (dont la peau était moins noire que celle de Dieudonné), dont s’emparer pour réparer ses blessures, comme jadis d’un esclave appartenant à son maître. Parce qu’en effet elle s’était aperçue de la qualité des artistes aux Caraïbes, elle pouvait se réparer son image en étant celle qui avait pris sous son aile le garçon qui promettait tant, comme si c’était son chef d’œuvre, lui devant tout, et lui, reconnaissant, l’aimerait, elle l’aurait conçu comme l’homme idéal, avec lui elle ne serait pas la femme victime de la suprématie virile, le pouvoir c’était elle qui l’avait. Elle imagina avoir ce pouvoir sur lui, le façonner comme elle rêvait un homme l’aimant parce qu’il lui devrait tout, lui étant reconnaissant toute sa vie, comme sa chose. Une nouvelle sorte d’esclavage. Sans elle, pensait-elle sûrement, même ses dons artistiques n’auraient pas suffi à ce qu’il devienne un peintre reconnu ! Son argent à elle, et le fait qu’elle soit une patronne des arts, étaient bien plus importants que les talents d’artiste de Luc. Elle pouvait regarder dans le miroir sa belle image maternelle puissante de bienfaitrice du plus doué des artistes, qui l’avait conçu, lui son objet d’amour tout-puissant, comme la regardant elle comme son objet d’amour tout-puissant ! Or, Luc, s’il n’a pas pu faire autrement que laisser faire cela, puisqu’en effet il valait mieux avoir des relations pour avoir accès à ce qui était quasiment impossible à cause de sa condition de Noir, ne voulait pas dépendre d’elle, être sa chose reconnaissante, son esclave. Cela reste cette question de paternalisme des békés à propos duquel Loraine elle-même a dit que les anciens esclaves les haïssaient, car reste toujours celui qui est humilié, et ne peut réussir que si le dominant, le puissant, s’intéresse à lui. Dans le cas de Loraine et de Luc, c’est comme si Luc était réduit à l’état d’enfant impuissant, alors qu’il s’était débrouillé pour prendre des cours de dessin au presbytère, et qu’elle, elle était la maman toute-puissante, ouvrant les portes, et surtout, l’aimant tellement, ayant vu ses talents, comme si personne d’autre ne les aurait pris au sérieux ! Il voulait que le monde l’accueille non pas en humilié vivant dans un trou à travers l’aide de la puissante Loraine, mais comme un être humain, dans un monde indépendant des dominants, qui serait accueillant pour que chacun puisse faire éclore ses dons, sa créativité. C’est pour cela que dans l’insoumission de Luc par rapport à Loraine, il y a la question politique de l’indépendance, choix politique de l’auteur Maryse Condé, la question d’une terre en quelque sorte Fonds terrestre et humain d’accueil commun, non pas toujours aux mains des vainqueurs alors que la colonisation est finie !
Luc avait dit à Dieudonné, avant de partir à New York, « Tu ne vas pas continuer à gratter la terre pour elle ad vitam aeternam… Ne te laisse pas exploiter. Loraine a cela dans le sang. C’est héréditaire, dès qu’elle le peut, elle profite. Elle ne respecte que ceux qu’elle ne peut pas faire tourner en bourrique ». Et Luc lui propose de l’aider à travailler dans le tourisme. Il lui raconte qu’elle avait usé trois maris, on ne sait combien d’amants, elle prétendait que tous les gars ici avaient connu ses faveurs, elle avait un faible pour les peintres, « mais il suffisait de se déclarer artiste ». Et alors, c’était à qui se vantait de lui avoir soutiré de l’argent, des cadeaux. Mais pour tous, cet argent, ces cadeaux, c’était la restitution de ce qui leur était dû, « Loraine ne faisait que payer une petite partie de la dette considérable, accumulée vis-à-vis de la Race, au cours des siècles de traite, d’esclavage, d’exploitation en tout genre et d’humiliations de toutes sortes ». Donc, au début, elle voulait diriger la peinture de Luc. Il ne s’était pas laissé faire. Sans doute lui-aussi a-t-il accepté d’être aidé par Loraine pour étudier les arts et se faire connaître comme peintre comme un dû, même une dette impossible à payer, puisqu’elle ne fait jamais disparaître le statut d’exclusion, que seuls les vainqueurs généreusement peuvent inverser, et le bénéficiaire leur doit tout.
Lorsque Luc fut parti pour New York, Dieudonné se sentit à nouveau très heureux, il retrouverait sa place auprès de Loraine, il la maternerait tandis qu’elle serait ivre, comme jadis il le faisait avec Marine sa mère, et c’est à lui qu’elle devrait tout. Mais lorsqu’il lui raconta le départ de Luc, elle eut un rictus de méchanceté et de mépris, parce que lui, il n’était pas un artiste, pas un faire valoir pour le pouvoir de sa bienfaitrice si riche. Elle cria : « Toi ? Tu es un vulgaire rien du tout. Tu n’es qu’un petit nègre rempli d’aigreur et de malice comme tous tes pareils. Il te manque la trique dont tu garderas éternellement le souvenir » ! Des paroles dignes du temps de l’esclavage ! Puis elle réalisa que ce que lui disait Dieudonné de Luc était vrai. Elle sentit qu’elle redoutait cela depuis le début. Dans une folie désespérée, elle sortit son arme, la pointa sur Dieudonné, qui avait osé détruire le rêve qu’elle crut pouvoir réaliser par son argent, par sa position de pouvoir dans l’art, par le fait qu’elle appartenait au camp des vainqueurs. Il se défendit, et le coup partit. C’est ainsi qu’elle était morte, il s’était défendu, pour sauver sa peau.
Dans l’histoire familiale de Dieudonné, il y a la pauvreté, et cette grand-mère qui fut une jeune femme avec laquelle les hommes ne voulaient pas se marier, sans doute parce qu’elle n’avait pas d’argent, mais les hommes la voulaient bien sexuellement, d’où cinq enfants de pères différents. Donc, le père absent dans la famille de sa mère Marine, et celle-ci se révoltant contre ce statut des femmes et la suprématie virile, et aussi contre la pauvreté, le fait qu’il n’y avait pas de voiture dans la famille, et aussi de vouloir étudier, sans pouvoir. Marine et la révolte d’une femme, qui se brise. Car lorsqu’elle trouve un homme qui a de l’argent, une situation, elle pense, elle qui est très jolie, qu’il va l’épouser. Mais la situation se répète ! Elle n’appartient pas à une famille riche, et l’homme la quitte pour une fille riche, elle est enceinte. Le garçon, Dieudonné, est sans père, c’est un bâtard, qui n’a que sa mère, qui est abandonné à la pauvreté, l’humiliation. La terre qui l’a accueilli est vraiment abrupte ! Dure ! Mais il n’est pas abandonné par sa mère, qui semble vivre pour lui, malgré son mauvais caractère. Et lorsqu’elle devient une handicapée, les rôles s’inversent, et jamais il ne l’abandonne. Donc, Dieudonné est un garçon qui, paradoxalement, n’a pas manqué d’amour, celui de sa mère, qu’il lui a bien rendu lorsqu’elle est devenue littéralement fille de son fils, dorlotée par lui. Aussi, lorsque les Cohen arrivent de France, une famille blanche riche, et qu’elle s’intéresse au petit Noir abandonné à lui-même, qui est très vite considéré au même titre que les enfants de cette famille, son transfert est tout de suite massif. Il vit à cent pour cent l’amour que cette famille lui donne. Le père, c’est comme s’il trouvait un père aimant. Lorsqu’il achète le beau voilier, La Belle Créole, c’est un symbole d’une famille normale œdipienne privilégiée et très aimante, qui l’a adopté, lui, comme leur enfant. Il y croit vraiment. Il n’y a pas de différence entre les autres enfants et lui. Comme si l’histoire de l’esclavage était effacée. Comme si sa couleur de peau n’avait plus d’importance. Une famille si ouverte à la différence qu’elle ne fait plus de différence. Pendant les quelques mois où cette famille est là, où ce père est là, qui l’emmène naviguer sur La Belle Créole, qui lui apprend comment naviguer, c’est le bonheur parfait. Or, les Cohen s’en vont, parce que le père est appelé ailleurs, pour des fonctions plus prestigieuses, et oublient Dieudonné. Comme s’il n’avait jamais existé pour eux. Plus un signe. La famille, le père, avaient fait une aumône d’amour inimaginable, puisqu’elle avait même effacé la différence entre un enfant noir descendant d’esclave abandonné à son triste sort et un enfant blanc appartenant à une famille privilégiée, et puis, avec sûrement très bonne conscience de leur geste si généreux et si ouvert aux exclus, ils étaient partis vers leur vie du bon côté des choses, sans un seul instant penser à comment Dieudonné avait vécu d’abord cette aumône inespérée, et puis ensuite l’abandon, qui rima avec l’abandon du père ! Dieudonné avait vécu pendant quelques mois comme si ces Blancs lui avaient restitué une terre d’accueil commune à tous les humains sans exclusion, une sorte de maternité du dehors accueillante même à celui qui avait la peau noire et était un pauvre errant sur une terre aux mains des puissants. Or, Dieudonné n’avait pas compris que ce n’était pas une terre d’accueil ouverte même aux enfants noirs comme lui, mais que c’était une famille occupée de ses intérêts personnels, ici les ambitions professionnelles du père, et que, ouverte aux autres, de sorte qu’aux Caraïbes on n’aura jamais pu leur reprocher de ne pas s’intéresser aux Noirs et de les mépriser, ils avaient mis le paquet pour faire leur inimaginable aumône à Dieudonné ! Ils avaient fait passer leur accueil généreux à ce garçon misérable, sans même le savoir, pour l’ouverture d’un monde aimant pour tous, un mirage, alors que ce n’était que de la bonne conscience, pour ne pas voir les traces encore si vivantes du passé colonial. Là aussi, Maryse Condé a fait passer la question politique de l’indépendance, c’est-à-dire la question de la restitution d’une terre réellement accueillante pour l’humain quelle que soit sa couleur de peau et son statut social ! Les Cohen ont laissé de leur passage sur l’île des Caraïbes le voilier, La Belle Créole, qui se détériore au fil des années, et ne peut plus naviguer. Dieudonné était remonté à son bord lorsqu’il l’avait retrouvé, avec l’écriteau « à vendre ». Avec des amis, dont Boris le poète, ils le squattent. Ce voilier symbolise pour Dieudonné l’accueil restitué à l’être noir méprisé, humilié, abandonné qu’il était. Il symbolise maintenant de l’amour en négatif, en désespoir, mais qu’il a vraiment vécu pendant quelque mois. Il symbolise un acte politique qui n’est jamais advenu, qui aurait accueilli sur une terre restituée le peuple noir mis en esclavage et resté méprisé, humilié, une terre indépendante du pouvoir des conquérants.
Alors, puisque « La Belle Créole » a ce sens pour lui, le sens d’une suspension, pendant quelques mois, de son statut d’être humain sans aucune importance collective comme dirait Céline, pour être un garçon non différent d’enfants blancs appartenant à une famille gagnante, lorsqu’il est remis en liberté après son acquittement, c’est finalement à son bord qu’il se rend, pour ne plus jamais revenir. Il part en mer avec elle, sachant qu’elle ne peut pas naviguer, que ce n’était qu’une aumône de riches repartis heureux de leur si belle action, et on retrouvera le bateau fracassé sur des rochers, avec le corps de Dieudonné dedans !
Une histoire tragique, dans laquelle Maryse Condé a su faire entendre entre les lignes pourquoi elle est du côté des « lendépendans », milite pour l’indépendance, c’est-à-dire pour la restitution, la reconnaissance, d’une terre accueillante à tous et sachant être à l’écoute de racines qui plongent dans la souffrance, les humiliations. Il y a aussi la question des femmes, face à la suprématie virile.

Alice Granger Guitard



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