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Petit éloge de la lumière nature - Nimrod - Prix Guillaume Apollinaire 2020

Editions Obsidiane / Le Manteau & La Lyre, 2020

lundi 22 mars 2021 par Alice Granger

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Ce recueil de poésie a obtenu le prix Guillaume Apollinaire 2020.

Le poète et romancier Nimrod se choisit d’emblée un illustre prédécesseur, Arthur Rimbaud, qui présente la vie d’un poète, « étincelle de la lumière nature », c’est-à-dire l’événement de la naissance, cet écartement du ciel, de l’azur qui est du noir, et alors précédée par la lumière, celle du dehors, voici la nature, le monde sensible, au contact direct des choses les sens sont en éclosion.
Le poète qui écrit « Je maternais ma nostalgie / loin de cette mère tant aimée », et qui sent cette douleur de la « langue maternelle / toujours prise en échec », s’aperçoit-il très tôt que la poésie fête les retrouvailles, partout sur terre, et Nimrod l’exilé le sait bien, d’une maternité du dehors, accueillante et nourricière sensoriellement, et alors « Ce soleil ce témoin / De la langue mère qui revit » ? La poésie n’est donc pas l’intime trahison de l’enfant prodigue, mais témoignage dehors, sur terre, de l’« Utérine vérité ». (Poème d’introduction au recueil, « J’ai perdu la langue »).

Le poète veut étreindre le seuil du monde sensible où partir, naître chaque matin, étincelle de la lumière nature, et « Tu vois passer les oiseaux allusifs » ! L’arbre ne peut grandir son empire qu’en plongeant dans une terre humus qui reste natale partout sur la planète, pour le poète. La sensation d’apesanteur dit la victoire sur l’immobilisme, alors même que la sensation de froid dit la perte de l’abri, la naissance, et que c’est un tel bonheur, une telle bonne nouvelle, tandis que la perte des feuilles de l’arbre, à l’automne, dit que cet arbre-là, poétique, ne reste pas planté localement, dans un seul climat, son sol est natal c’est-à-dire fidèle à l’événement de la découverte de la terre du dehors à la naissance, qui se réitère à l’identique chaque jour partout, le songe restant imaginatif. La nouvelle demeure est toujours là-bas, pour le soleil, dans l’herbe, et « L’œil y materne des ténèbres térébrantes », c’est-à-dire qu’il y a un rythme sans lequel pas de renouvellement de l’événement poétique, il faut des ténèbres, réitérant la naissance, c’est pour cela que ce sont des ténèbres qui percent des trous, déchirure de l’abri utérin pour être accueilli dans la maternité du dehors, monde sensible, lumière nature !
Cette souche, celle de l’arbre, donc ses racines plongeant dans l’humus, invente le feu de la pulsion de vie. Il est un déracinement originaire qui, pour le poète, est la condition « dont nous n’osions rêver » pour le ré-enracinement dans la terre, et s’élancer étincelle de la lumière nature, arbre. « Ton pays de bois inaugure des lumières fossiles » : pour dire la série innombrable de poètes prédécesseurs, dont la souche est restée comme humus dans la terre natale ?
« Souveraine est la lumière », bien sûr, puisqu’elle est toujours contemporaine de la naissance poétique, la première chose qui vient de la maternité du dehors. Et nous les poètes, « Nous désirions cultiver des champs éphémères », bien sûr, puisque le monde sensible est renouvellement incessant, suscitant l’éclosion sensorielle, l’émotion, les vibrations de joie, d’énergie de vie. D’où cette importance, aussi, de la sensation des pierres, en contraste avec la lumière nature, l’herbe, les arbres, car marquant le désir du nouveau, oiseau qui veut s’envoler, apesanteur victorieuse du poids de la pierre, de l’immobilisme ! Partir, afin que les racines de l’arbre aient toujours de l’humus riche, parce que ce pays poétique « au visage de songe est le deuil des évidences » ! Le poète « barre vers la lumière / Convaincu de bâtir/ Avec un matériau chaotique », même s’il a de la peine, de ne pouvoir « Demeurer où tu songes / Ô chambre irrésolue / De feinte transparence de profondeur délaissée » !
La deuxième partie du recueil commence par « La lune », qui « sacré les songes », et cet « éclat nocturne / délivre l’espace », annonce le matin pareil au premier jour naissant, et le poète s’écrie, « J’entends l’éloge des saisons / l’hymne des roses » ! La race de ce poète est celle où le veilleur éveillé se tient « Au plus haut du ciel », et la naissance d’une vie n’annonce pas qu’elle sera un poids à porter sur le dos !
Autoportrait : « Je suis le Peul qui erre sous le clapet du ciel », qui mire les étoiles comme si elles étaient les témoins, dans le ciel, des infinis paysages de la terre lumière nature, qui tient la distance, qui polit son caractère. « Le saint lieu », le bordel, ose dire que « Après l’enlacement, le désir n’aime rien tant que l’illusion de la distance » ! Puis le poète évoque tous ces lieux quittés, par exemple cette ville de Malamdjiga qu’il n’a pas revue depuis trente-neuf ans ! La nostalgie du vrai lieu l’habite.
La troisième partie a pour titre « L’arbre qui marche ». L’arbre est très important dans la poésie de Nimrod ! L’arbre qui marche d’autant plus que ses racines peuvent trouver partout où plonger ses racines, puisque pour lui chaque terre, partout dans le monde, est naissante, avec sa lumière nature ! Sa peau est semblable au chêne, dont la déesse lyrique est la lumière ! Il y a dans ces poèmes vraiment un hymne à la lumière, vers laquelle s’élance l’arbre, un hymne à la sensation visuelle de naissance, « oiseau qui me déploie / à travers le ciel », « matin toujours radieux / qui se dispense d’espérer / car l’homme est un arbre qui marche » ! Si belle image poétique de l’arbre qui marche, l’enracinement semblant s’opposer à la marche, alors que la poésie le dément, elle qui enracine chaque matin dans la même terre de naissance, partout dans le monde ! Bien sûr, le poète ne pourrait pas être sans amour-propre, « Quelle tendresse à s’élever tel un ange / Quand mon cœur choit pour l’amour / Que je me porte. Je sais le prix / D’une géométrie qui élève aux nues » (poème « La chapelle royale). « Pour une geste frappée du sceau infini » !
Il n’y aurait pas ce destin de poète sans enfance poétique : « Voilà le ciel incomparable, les purs nuages, leur dérive à mi-pente… L’herbe de septembre… la mélopée des semis… » ! Mais « Ma ville primesautière je l’ai connue plus heureuse… / La matinale de sagesse qui faisait lever papa… / D’où lui vient à présent ce goût de la plainte… / D’où vient l’or des illusions plus assommantes que les ivresses pétrolières… ». Le poète est parti, « Je n’avais pas un sou vaillant/ Je n’avais que ma foi », sensation d’un gouffre.
Le train de Paris au Havre, menant à un monde « bien fade après tant de traînage », est « un train jeté sans espoir » !
Le chapitre suivant, heureusement, annonces les « Paysages » ! Et bien sûr « Il me tarde de partir / Pour oublier des joies moisies », tandis que « Le soir s’annonce au pied de l’arbre » ! Il attend la révélation poétique, et « L’éclair du départ me foudroie » ! Alors, « la grenade ce fruit que j’ai connu / au fond de l’exil à quarante ans / en cette longue Europe souvent triste / je maternais le fruit explosif / je n’admettais pas qu’on s’en serve / comme une arme de destruction massive » ! C’est le jardin qui se laisse regarder, comme une maison que l’on ne quitte jamais ! « C’est un climat d’enfance… C’est un don plus précieux que la rose » et le poète doit d’avoir aimé « aux secrètes attaches / des sentiments qui débordent » ! … « me voilà amoureux des rives / où les oiseaux picorent » ! « Si le vent pouvait parler, il fonderait ici son lieu, il le dirait natal… Marcher toujours au plus intime du voyage » ! Bien sûr ! « L’arpenteur en nous sourit à un plus vaste pays. Eveil est son nom » ! Toujours le nouveau, la lumière nature, le temps naissant, chaque jour comme le premier jour !
Dans le poème « impressions impressionnantes », en effet le poète Nimrod le dit, « Je me tiens toujours au matin du monde / Mon enfance m’est sans cesse redonnée avec sa rasade de soleil » ! « Ton cœur à l’aube sa lumière répandue de bord à bord pour ce dadais d’infini » !
Face à « L’eau montagnarde », le poète s’écrie que devant les cascades, « illustre je suis rien qu’en levant les yeux », et « l’eau a une de ces chances en Ardèche » ! Il se demande s’il a atterri dans un décor de cinéma, alors que lui-même est « fils du fleuve un fil / depuis toujours m’encorde / des djinns aquifères ont jadis / présidé à ma naissance / je leur dois l’éclat olive noir / de ma peau… / aux cascades j’ai abandonné / la transparence / c’est l’amour du vide… voilà je suis la montagne / je suis l’eau qui murmure à l’unisson avec le vent ». Car « L’eau gazouille en ce pays / de Cocagne elle chante / de concert avec les oiseaux / de concert avec la source / avec la joie et fraîche et enfantine ». C’est que cette frisquette cristalline, « enfin j’en comprends le charme / comme si elle était / de l’oiseau la sœur » ! Et voici « le temps des alliances » entre l’oiseau et l’eau cristalline, « j’ai retrouvé ma Chine / sous la lavande / ma Chine perdue / sans murailles sans empereurs / toute de grandeur ailée et qui / amasse nuages sur nuages », « j’ai la montagne pour appui / ses châtaignes pour châteaux… / je confierai un jour / prochain à l’oiseau le surgeon / d’un olivier emperlé », « l’ordre du monde un brin / fêlé prononcera le Temps » ! Celui de la vraie place pour la poésie ?
En conclusion de ce très beau recueil de poèmes, Nimrod nous confie encore à quel point, et nous l’avons bien entendu résonner dans sa poésie, « La nature fut pour moi un refuge sans faille ni césure. En elle s’opérait un accord extatique… Mon bonheur vient d’un âge fort ancien. Il alimente mon esprit de mille embryons de pensées » ! Contemplant les berges de la Seine, c’est l’herbe au pied des acacias parasols, au Tchad natal, « à la fin de la saison des pluies, en octobre », qui lui revient à la mémoire. « Mon cœur d’adulte arpente mon cœur d’enfant comme si le second était le père du premier » et qu’ils communiaient. Devant la Seine, menacée par la pollution, il songe à ses ancêtres qui « avaient moult termes pour traduire les frissons du fleuve, sa glaçure, ses frimas, son accalmie, son réchauffement, son attente, sa surdité… Ils ne le personnifiaient en rien. Ils le considéraient juste comme un être vivant au même titre qu’eux. Sa puissance appelait de leur part une loyauté à toute épreuve » ! On ne peut pas trouver de mots plus beaux pour conclure cette lecture d’un recueil qui a bien mérité le prix Guillaume Apollinaire 2020 !

Alice Granger Guitard



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