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Les aérostats - Amélie Nothomb

Editions Albin Michel, 2020

jeudi 10 septembre 2020 par Alice Granger

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Peut-être le titre de ce roman d’Amélie Nothomb suggère-t-il aux lecteurs qu’il s’agit de prendre de la hauteur, de la légèreté, de se détacher. Et que les livres, la littérature, cela a la fonction des aérostats, ça permet de tuer symboliquement père et mère pour ne pas être que leur clône, à condition bien sûr que la dyslexie n’interdise pas de lire !
La narratrice, dix-neuf ans, qui doit initier au plaisir de la lecture un adolescent de seize ans, dyslexique, qui n’avait jamais lu un seul livre, mais aimait les armes, était déjà dépendante de la lecture à huit ans. C’est le père, dont le métier est cambiste, qui vient de débarquer à Bruxelles après quinze années aux îles Caïmans, qui a chargé cette jeune fille de guérir son fils, dont le prénom est Pie. Prénom qui veut dire pieux, comme l’écho d’une piété filiale pour les parents. Mais aussi comme le pape Pie XII, qui ne s’était pas opposé à la Shoah pendant la Deuxième guerre mondiale. Nous devinons que, dans ce roman, il s’agit de laisser faire d’autres meurtres symboliques, afin de couper avec l’enfance, et son décor qui semble n’avoir plus aucun sens. Telle cette très belle demeure des parents de Pie, où le père méprise sa femme qu’il prend pour une idiote, où la bibliothèque est très riche mais ils ne lisent rien, où les repas qu’ils organisent de manière mondaine sont raffinés mais lorsqu’ils sont seuls ils mangent n’importent quoi, où le père soi-disant très occupé pour ses affaires ne fait en réalité rien, bref un univers familial œdipien devenu déshumanisé aux yeux du fils Pie et dans le monde du vingtième siècle. La narratrice est une jeune fille libre, qui aime ne pas savoir où elle va, et dont le désordre est mis en relief par sa co-locataire qu’elle irrite en laissant partout des traces de sa présence vivante tandis que celle-ci voudrait que tout reste impeccable comme si elle était seule et ne salissait jamais. Comme si elle avait déjà coupé ces liens qui lient au passé, et le garçon, Pie, non. Il est comme un adolescent que le père, cambiste, qui sait faire de l’argent et connaît les paradis fiscaux sans doute comme sa poche, ne quitte pas des yeux, comme s’il voulait tracer son avenir à l’image de sa propre réussite matérielle, qui n’a plus de sens pour ce fils. Le père ne perd aucune miette des leçons que la jeune fille donne en matière de lecture à Pie, en regardant la scène à travers un miroir sans tain. Il s’agit donc, pour ce fils, par la littérature, d’échapper au regard de son père, pour aller vers sa vie libre.
Lorsqu’il s’agit d’armes, Pie sait lire, puisqu’il va sur Internet pour s’informer sur elles. Comme s’il ne voulait lire que des textes faisant écho à son désir de tuer le lien avec son enfance, ce regard qui veut diriger sa vie à travers le miroir sans tain en la reproduisant à l’identique, une vie où seul compte l’argent, et les signes matériels de richesse, d’installation. La mère est évidemment sans profession, en ayant épousé cet homme qui sait faire si bien de l’argent, et l’installer dans une riche et belle demeure !
On dirait que, en proposant à Pie la lecture du « Le Rouge et le Noir », la jeune fille le précipite au contact de l’amour œdipien pour la mère ( à travers Julien Sorel amoureux de Madame de Rénal), puis le désir amoureux pour la jeune Mathilde, et il ne peut pas lire, parce que la question de l’amour est pour lui tranchée par le caractère déshumanisé, et humiliant pour la mère sans profession, des relations entre ses parents. La jeune fille libre et lettrée tranche d’avec cette mère sans profession installée par un homme riche ne pensant qu’à l’argent. Portrait du mariage où il n’y a plus d’amour, disparu avec la si confortable installation qu’il n’y a plus rien à désirer ! Après la première leçon avec la jeune fille, qui diffère tellement de la mère par sa liberté et par sa culture, Pie a lu le livre très rapidement ! Parce que le transfert est en train de prendre, donc ça a bougé, à propos de l’amour, pour cet adolescent ! Elle commence à lui être absolument nécessaire ! Comme une question de vie ET de mort, à ce moment de bascule et de coupure qu’est l’adolescence. Transfert, pour dire passage, et transport vers une nouvelle vie, libre !
Evidemment, s’il aime l’Iliade, la guerre de Troie, et plus les Troyens que les Grecs, peut-être est-ce parce qu’il peut y transférer, y projeter, le désir d’une mère qui, comme la belle Hélène, intéresse un autre homme que ce mari qui n’aime que l’argent, au point de déclencher la guerre. Et bien sûr, il n’aime pas l’Odyssée, en fait c’est surtout Ulysse qu’il n’aime pas, et en particulier son retour à Ithaque, auprès de Pénélope sa femme ! N’est-ce pas très œdipien, cette littérature qui le sort de la dyslexie parce qu’il peut y lire en lui-même ? Achille, il ne l’aime pas, parce c’est la caricature du guerrier américain. Son courage n’est que de la vanité ! La jeune fille propose à Pie la lecture du passage de l’Odyssée sur les Lotophages, ces mangeurs de lotus, plante qui fait tout oublier ! Et, capable de lire à haute voix ce passage, Pie, qui n’achoppe pas une seule fois sur un mot, s’avère être guéri de sa dyslexie ! Il a oublié, le passé a lâché prise ! Plus que jamais il a besoin de cette jeune fille qui a réussi à éveiller son intérêt pour la littérature ! Amélie Nothomb écrit : « C’était la première fois de ma vie que je lisais, dans le regard de quelqu’un, combien j’étais nécessaire ». C’est le transfert. D’autant plus que la jeune fille incarne ce qu’aurait pu être la mère si elle avait décidé d’une vie libre, au lieu de choisir d’être installée par un homme qui, pour cela, doit savoir faire de l’argent, être un cambiste ! Le père lui-même dit de sa femme, avec grand mépris, que ce n’est pas une femme très stimulante ! Contrairement à ce que croit sa co-locataire Donate, susciter le transfert chez ce jeune homme, ce n’est pas éprouver de l’instinct maternel à son égard, c’est autre chose. Le blocage des personnages peut se débloquer, et par exemple cette mère. Elle devient autre chose avec cette jeune fille libre et cultivée, ou bien avec Hélène qui a déclenché la guerre de Troie, ou même Madame de Rénal. C’est ça qu’elle stimule chez lui par la littérature. Faire bouger des choses gelées, qui ne peuvent pas se transférer sur des personnages qui prennent leur liberté !
La jeune fille réalise qu’il faudrait qu’elle ne lui propose que des livres de guerre !
Un jour, il lui fait part de sa passion pour les zeppelins. Car « c’est si beau, ces baleines volantes, silencieuses et gracieuses. Pour une fois que l’homme invente quelque chose de poétique » ! Au fond, la jeune fille libre incarne ce zeppelin, cette baleine volante si poétique ! Zeppelin, et jeune fille libre, c’est la même chose ! « Un engin aussi délicieux n’avait sa place qu’en temps de paix ». Evidemment, pas en temps de guerre entre les sexes, dans cette si belle demeure où l’homme cambiste méprise sa femme (qui a pourtant l’allure d’une femme très chic et est collectionneuse d’objets en porcelaine qui restent virtuels puisque comme les œuvres d’art désormais ils sont gardés dans des coffres-forts) tout en ayant tellement d’argent pour l’installer ! Le fils se demande ce qu’est la réalité pour son père ! Ce n’est pas parce qu’il gagne beaucoup d’argent qu’il est proche du réel ! Amélie Nothomb peint très finement ce monde hors-sol des riches d’aujourd’hui, qui collectionnent les œuvres d’art non pas parce qu’ils aiment l’art mais pour leur valeur, comme de l’argent mis dans les coffres des banques, de même que la riche bibliothèque n’est pas faite pour la lecture, mais pour montrer dans l’entre-soi mondain déshumanisé une sorte de guerre de la représentation, des rapports de force inhérents à la loi du plus fort, c’est-à-dire du plus riche. La collectionneuse ne possède de sa riche collection que des images sur Internet, qu’elle peut sans doute montrer. Le fils a un jugement sans appel sur cette mère : c’est une idiote ! De même que son père est un crétin. Voilà, il commence à tirer sur eux, à pouvoir le dire par des paroles, donc à prendre de la distance. Car lucide, il l’était déjà à huit ans à propos de sa mère, et à douze ans à propos de son père. Le zeppelin qu’incarne la jeune fille lui permet de dire à haute voix ce jugement, de prendre de la hauteur, de se permettre de se préparer à les tuer symboliquement. Le garçon est très seul, il n’a pas d’amis. Mais la preuve que le transfert marche avec la jeune fille, c’est qu’il a eu 19/20 à un devoir sur Le Rouge et le Noir. Ah Mathilde ! Il avait dit que Madame de Rénal c’était Pénélope, et Mathilde c’était Circé ! Alors, la jeune fille lui propose la lecture de La Métamorphose ! Evidemment ! L’adolescence, n’est-ce pas une métamorphose, et il ne faut pas rester un insecte sur le dos ! « Avant Kafka, personne n’avait osé dire que la puberté c’était le carnage » ! Et dans la bouche de Pie, Amélie Nothomb parle du sort de l’individu aujourd’hui : « En être réduit à se terrer comme une vermine blessée, à la merci du premier prédateur venu, c’est-à-dire de presque tout le monde, ce n’est pas réservé aux adolescents » ! C’est si vrai ! Et le « vingtième siècle marque le commencement du suicide planétaire », ajoute Pie ! Un monde resté adolescent ? Mais la narratrice se considère adulte depuis l’âge de dix-huit ans, donc depuis un an ! Parce qu’elle est vivante ! « Vous avez choisi la vie », constate Pie.
Alors que La Métamorphose, dit-il, est le récit d’un conflit ouvert avec le père, pour lui, ce qu’il hait chez son père n’est pas la paternité, mais cet héritage du vingtième siècle, qui est la mort ! Non pas instantané, mais celle du cancrelat blessé avant d’être écrasé. Mais alors, dit-elle, pourquoi son père l’a-t-il engagée pour le guérir de la dyslexie ? Comme s’il n’était pas si crétin que ça ? Et lui, serait-il un idiot, pour le juger ainsi ? Aussi sec, la jeune fille lui propose de lire L’Idiot, de Dostoïevski !
La jeune fille, invisible à l’Université, commence alors à devenir visible. Or, elle ne l’était pas, puisque tout le monde la haïssait ! Surtout le séducteur de la classe, qui tombait aussi bien les hommes que les femmes, qui était si dévoré d’ambition qu’il se voyait déjà à Hollywood ! Or, cette jeune fille l’ignorait, mais quelqu’un s’intéressait fortement à elle, le professeur de mythologies comparées ! Comme par hasard un homme de la génération de son père ! Et qui est seul dans la vie, sans relation avec une femme depuis longtemps, divorcé sans enfants, libre quoi. Et c’est là que le prénom de la jeune fille, dans ce roman, s’écrit pour la première fois, sortant de la bouche de cet homme : Ange ! Comme s’il sortait en direct de jadis, de la bouche du père, la première bouche d’homme qui l’avait nommée ? Alors qu’elle lui dit qu’elle préfère l’invisibilité – sous-entendu aux jeunes de mon âge – le professeur lui dit qu’à lui elle n’a jamais été invisible ! Et pour cause ! « C’était la première fois qu’un vieux me faisait la cour, j’éprouvais de la gêne » ! Il est plus vieux que son père, note-t-elle ! Alors elle précise que si ses parents l’ont nommée ainsi, c’est parce qu’ils voulaient un prénom épicène, qui peut aller aussi bien à un garçon qu’à une fille ! C’était plus facile pour devenir une jeune fille libre, d’être un humain dont le prénom n’était pas connoté sexuellement, afin que le sexe n’intervienne pas dans les relations sociales ? Le prénom du professeur est Dominique. Aussi un prénom épicène ! En partant, elle dépose un baiser sur ses lèvres.
A ce moment-là, l’adolescent Pie se met à lire, de sa propre initiative, Le diable au corps de Raymond Radiguet ! L’’histoire d’un garçon de seize ans qui couche avec une jeune fille de dix-neuf ans ! On comprend que l’impossible va tomber, parce que cette jeune fille reste à lui inaccessible, parce qu’elle commence une idylle avec un professeur de l’âge de son père, comme si elle n’avait pas vraiment dépassé l’amour œdipien, mais en fait elle restera très libre dans cette relation. Car en effet, comme ils ont tous les deux un prénom épicène, cela brouille les choses… ! Avec Pie, en tout cas, elle ne peut qu’être professeur de littérature, et pas pour autre chose, lui qui n’a encore jamais couché avec une jeune fille ! Mais elle l’emmène prendre de la hauteur au Musée de l’air, ( en prenant un tram nommé désir…) pour voir les zeppelins ! Elle l’a soustrait au regard du père, posté derrière le miroir sans tain ! Pie avait noté que Ange était désormais différente ! Il sent qu’elle s’éloigne.
Pie s’autorise désormais à entrer dans le bureau de son père sans frapper ! Il ne peut plus le contrôler ! Alors que ce père ne supporte pas qu’il ait des secrets, Ange lui suggère d’écrire, des poèmes, un roman. L’écriture comme prise de liberté ! Il dit qu’il aimerait être elle, non pas le fait d’être une fille, mais parce qu’elle est libre ! On est du côté des prénoms épicènes…
Son père veut-il faire de lui un clone de lui-même ?
Le professeur a aimé en Ange sa façon d’être seule au monde, et d’écouter son cours très profondément. Elle n’appartenait pas au troupeau, ne cherchait pas à ressembler aux autres. Et même humiliée par les autres, elle savait se sauver toute seule ! Pour le professeur elle ressemble à Athéna ! Comme par hasard sortie de la tête de Zeus, déesse de la sagesse mais aussi de la guerre, qui ne se marie jamais ? Pour la première fois, elle boit du champagne, qu’il lui offre. Scène symbolique ! Elle vide d’un trait les flûtes successives ! « L’esprit du champagne est en moi. Je suis joyeuse et légère ». Elle s’envoie en l’air en zeppelin ! Seule Athéna a ce pouvoir !
Pie sent qu’Ange a un vieux dans sa vie ! Et il trouve que le roman Bal du comte d’Orgel, c’est vieux, alors que Le Diable au corps, c’était jeune ! Elle lui dit que La Princesse de Clèves est son roman préféré ! Pour dire qu’il n’y aura rien entre eux. Il met du temps à lire ce roman où un homme « assiège une femme imprenable » !
Alors qu’il voudrait qu’elle lui apprenne à vivre, elle rétorque qu’à elle personne ne lui a appris. Or elle débarque en étant si vivante ! Alors, elle l’emmène à La Foire du Midi, au stand de tir, puis au palais de l’horreur. Pour lui apprendre à vivre… D’abord en s’occupant du palais de l’horreur !
Et elle remet sur le tapis sa passion des armes. Parce que la meilleure littérature est celle où il y a des meurtres. Symboliques, bien sûr. Il dit qu’il n’a pas de vie, comme ses parents n’en ont pas. La seule personne vivante qu’il connaisse, c’est elle. Mais elle lui dit qu’elle ne peut pas lui enseigner le désir ! « On a une vie quand on le désire » !
Comment Pie devait-il faire, pour ne pas rejoindre, d’ici deux ans, ses parents, « devenir l’un de ces êtres postiches, un trader de capitaux inconcevables ou une collectionneuse de porcelaines virtuelles » ? En fait, « tomber amoureux de moi, c’était supplier le réel de s’intéresser à lui » !
Alors, il choisit la vie, en tranchant le lien avec ses parents, c’est-à-dire au clonage. « J’ai tué des gens qui n’étaient pas réels. Il n’y a rien de mal à ça. » Et grâce à cet ange, il est devenu un lecteur !
On l’aura compris, encore un beau roman d’Amélie Nothomb, toujours aussi millimétré.
Alice Granger Guitard



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