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Paysages humains - Nâzrim Hikmet

Editions La Découverte, 1987

lundi 30 mars 2020 par Alice Granger

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C’est en prison, où il a passé trente-cinq années de sa vie, qu’en 1941 Nâzim Hikmet a commencé ce long poème, dans lequel il laisse entrer, d’abord simplement en les nommant, les êtres humains. Comme si le temps de ces humains s’ouvrait dans son confinement à lui, la prison. Les humains les plus humbles, les plus complexes, qui ont traversé plusieurs guerres, celle des Balkans, celle de l’Indépendance, la Première Guerre mondiale, la Deuxième Guerre mondiale en cours, la résistance des paysans d’Anatolie pour leur terre. C’est cette humanité - qui est formée des oubliés de l’histoire, des révolutionnaires, qui se battent pour raisons à eux - qui se refuse à toute discipline et dont chacun des êtres humains entend laisser sa trace dans le poème, qui entre dans le temps du poète. Le temps, justement, du confinement, où il ne reste plus que ça, accueillir les humains et leurs paysages, leurs douleurs, leurs contradictions, leurs complexités, leur histoire, leur dénuement, leur exclusion tandis que les grands décident pour eux du devenir de cette région. La curiosité du poète Nâzim Hikmet envers ces autres, humbles, certains frustes même, oubliés de l’histoire, est infinie, au point qu’il sent comme eux, comme s’il était chacun d’eux. Se sentant lui-même être l’un d’eux, luttant aussi contre la mort, l’angoisse, et dans la douleur de la séparation d’avec la femme aimée à laquelle il écrit. Souffrant de problèmes cardiaques et ophtalmiques. En prison, se sont nouées des amitiés, et il fut un prédécesseur pour un compagnon qui écrivait de mauvais poèmes et sous l’influence d’Hikmet il devint un grand romancier, et un petit paysan à qui il enseigna la peinture est devenu le meilleur peintre turc du monde paysan. L’art en prison !
Nâzim Hikmet termine ainsi son long poème : « Ma force à moi, / c’est de ne pas être seul dans ce monde immense. / L’univers et les hommes / n’ont pas de secret pour mon cœur, / ni de mystère pour ma tête. » Et il dit, dans la lettre qu’il écrit à la femme aimée, qu’il a choisi son camp, ouvertement et sans crainte ! Ce qui peut sembler très énigmatique, c’est que rien d’autre ne peut lui suffire, « pas même la terre », et « pas même toi » dit-il à celle qu’il aime, car « J’aime mon pays ». Comme s’il lui laissait entendre, à cette femme, par sa lettre, qu’elle aussi doit aimer son pays, c’est-à-dire qu’il place l’intérêt commun en premier, et qu’ils sont liés à travers celui-ci. Alors, viennent les paysages décrits très poétiquement, ce lien sensible direct avec les choses, la nature, dont nous entendons qu’il doit être le même pour l’être humain homme, l’être humain femme. Il écrit, à propos de son pays d’où la prison l’exile bien plus encore qu’elle ne le sépare de la femme aimée : « Mon pays : / ses forêts de sapins, ses eaux si douces, / ses lacs de montagne où nagent les truites » et « Mon pays : / les chèvres de la plaine d’Ankara, / l’éclat de leurs longs poils blonds et soyeux, / et les grasses noisettes de Giressoun, / et les pommes d’Amassya, / aux joues rouges et au parfum de musc ». Alors, comment ne pourrait-il pas ressentir une infinie empathie pour « les hommes de cette terre, / laborieux, honnêtes, courageux, / enfants admiratifs et joyeux / devant tout ce qui est beau et ce qui est bon », qui pourtant ont « le ventre creux, / presque esclaves, / les hommes de ma terre » !
Comme par hasard, ce long poème aboutit, dans les dernières pages, à un accouchement, dans l’hôpital de la prison. D’abord, il se sent « honteux de voir ce qu’il ne faut pas voir ». Aux images du docteur qui aide à l’accouchement, qui fait apparaître « les cheveux humides et noirs de l’enfant qui vient », qui suggèrent que pour avoir une expérience sensible poétique du pays du dehors il faut être né, font écho ces vers qui disent de « Tenir tête à la douleur, / en appuyant sur notre blessure nos mains terrifiantes, / en nous mordant les lèvres jusqu’au sang…/ Désormais l’avenir est une clameur, / nue, impitoyable… / Et la victoire s’enlèvera à la force du poignet ».
Et, comme pour faire écho aux pensées qui germent dans notre confinement, tandis que nous sommes revenus à nous-mêmes et pensons au sursaut urgent à l’heure du jugement, Hikmet écrit : « Les jours sont durs / Les jours s’amènent avec des nouvelles de mort. / Le plus beau des univers, / nous l’avons brûlé de nos propres mains, / et nos yeux ont oublié les larmes ». Mais « Le but à atteindre, / nous l’atteindrons dans le sang. / Et la victoire, / nous l’arracherons de nos ongles » ! Il écrit en1941, c’est la guerre. Et il dit dans sa lettre à la femme aimée : « Mon amour, / ce bruit de pas, ce massacre, / et pourtant… / J’ai souvent perdu et ma liberté et mon pain, / je t’ai souvent perdue, toi aussi, / mais du plus profond de la faim, / du plus profond des ténèbres, / du plus profond des clameurs, / je n’ai jamais perdu espoir / dans les jours qui viendront, / qui viendront frapper à notre porte de leurs mains rayonnantes de soleil… / Je suis heureux d’être venu au monde. / J’aime sa terre et sa lumière, / sa lutte et son pain » ! Vers qui font écho à l’enfant juste venu au monde : « Je suis heureux d’être venu au monde » ! Et tout de suite, c’est la sensibilité aux choses du dehors, à la lumière, c’est le désir de parcourir ce monde qui s’ouvre, de voir les étoiles !
Et cette joie d’être venu au monde, poétique, sensorielle, il sent qu’il la partage avec les autres humains : « Des amis, / à qui je n’ai jamais dit bonjour. / Nous sommes prêts pourtant à mourir / pour le même pain, / la même liberté / et la même cause » ! Sensation de partage de la même vulnérabilité, du même dénuement, et du même combat à mener ! Sens immense de la fraternité. Du travail commun à accomplir !

Le poème « Paysages humains » commence par une nomination. Des humains laissent des traces par leur nom, le rappel de la date de leur naissance, de leur histoire. D’abord des « hommes illustres », et les femmes. Toujours le soin du détail : « On couvrit son cercueil d’un châle / prêtée par une mosquée majeure ». Nous voyons encore ces humains en train de vivre, le contexte historique où ils ont vécu.
Emine, exportateur, né à Smyrne : « Tout enfant déjà, / il passait ses journées dans les dépôts, / il contemplait, tout ému, / l’arrivée des chameaux chargés de figues » ! Nâzim Hikmet a une immense imagination, et on dirait qu’il est à l’intérieur des personnages qu’il laisse entrer dans le poème. Les détails sont pleins d’émotion, de sensibilité aux choses.
Un tramway quitte une place d’Istanbul, il pense au Sultan rouge qui « faisait jeter à la mer / les étudiants de l’Ecole de médecine », et à tant d’hommes « à la Révolution, / oui, tant d’hommes / furent pendus », et c’est justement à ce Pont qu’il aperçoit qu’ils furent pendus ! Sélime, né en 1912, travaille dans une verrerie. Même s’il n’était pas chef d’équipe, « il avait le don des grands maîtres. / Du verre sorti de ses doigts, / vous pouviez / les yeux fermés / faire un miroir » ! Hikmet imagine la chambre de Sélime comme s’il l’avait vue : « La chambre de Sélime était vaste et claire. / Dans le terrain vague voisin / des fichus imprimés séchaient au soleil, / rouges ». C’est vivant ! Contact direct avec les choses. Il imagine Sélime en train de lire. Puis c’est la prison, « incapable de se tenir sur ses pieds, / l’œil gauche sanguinolent ».

Le poème raconte ensuite l’épopée de la guerre d’indépendance de la Turquie, 1918-1922. Ceux qui l’ont faite, innombrables « comme les fourmis dans la terre », sont poltrons, courageux, ignorants, sages, ont des enfants, mais Nâzim Hikmet fait entrer chacun dans son poème et « notre livre ne contera que leurs seules aventures » ! Car « Ce sont eux qui reflètent / dans les miroirs les plus sages / les images les plus colorées » ! Des hommes qui ont vaincu et ont été vaincus, mais surtout, « ils n’avaient rien à perdre, / rien que leurs chaînes » ! Contant leurs aventures, le poète raconte le feu et la trahison, le monde qu’ils ont fixé de leurs yeux ardents, Istanbul, Izmir, etc. Des paysans qui étaient capables de frapper en plein vol, à l’œil, une grue, prendre un lièvre à la patte, vivant dans un pays rude. Le paysan n’a ni cheval, ni arme, ni terre, tandis que « Les giaours tenaient les collines, / les giaours avaient des canons », ils faisaient pleuvoir des obus, « ils défonçaient le sol ». Les paysans ont ensuite des armes, ils sont braves, mais en face, il y a des canons. Celui qui devint au combat le Serpent-Noir, « on ne l’avait pas habitué à penser. / il vivait comme un rat des champs, / et il était poltron comme un rat des champs » !
Celui qu’accueille Hikmet est de la ville d’Istanbul, il a connu la guerre de 1914 à 1918, la Caucase, la Galicie, les Dardanelles, la Palestine, le typhus et la grippe espagnole, « l’Union-et-Progrès, / et les hautes bottes allemandes ». Bien sûr, « Le sucre était lointain, / aussi inaccessible que joyaux », les habitants d’Istanbul en étaient réduits à brûler dans leurs lampes de l’urine. « Moi qui suis la ville d’Istanbul, / Français, Anglais, Italiens, Américains, / et aussi les Grecs, / et les pauvres nègres d’Afrique, / me dévorent, m’épuisent ». Fin de l’empire ottoman, et au congrès d’Erzouroum, beaucoup de belles dames, de beaux messieurs et des pachas, ayant perdu confiance dans le peuple turc, pressaient d’accepter le mandat américain, car selon eux l’indépendance était impossible. Ce beau monde demanda à ceux d’Erzouroum de livrer l’Anatolie à l’Amérique, « elle qui a su civiliser un pays sauvage comme les Philippines » ! « Grâce au Nouveau Monde, / une Turquie nouvelle pourra naître… L’Amérique tendra à prouver à l’Europe / qu’elle travaille dans l’intérêt du pays où elle s’introduit ». Mais ceux d’Anatolie dirent qu’ils ne voulaient pas perdre l’indépendance ! Le beau monde avait beau dire que le mandat ne violerait pas l’indépendance, ils refusèrent, « ce sera l’indépendance / ou la mort ! » 1920. Les paysans d’Anatolie se battent. Certains se font tuer en plein sommeil. « Notre âme était orageuse, notre chair endurante ». Des hommes qui résistaient, avec leurs incroyables faiblesses et leurs forces terrifiantes ! Certes il y avait des déserteurs épouvantés. Qui avaient faim. Qui, dans le port d’Istanbul, regardaient les voiliers de la Mer Noire, qui partaient en laissant derrière eux la mélancolie. Paysans qui « savaient mourir comme on chante une chanson » !
Un poète, qui enseigne la langue turque, « l’une des langues les plus fraîches, les plus drues du monde » aux enfants comme si c’était la même chose que « se trouver en première ligne dans la steppe », écrit un poème qui a pour titre « Le paysan turc ». Qui dit : « le pouls de la terre / se met à battre dans ses veines. / il ne pense pas plus à s’épargner/ qu’à épargner la vie de l’ennemi, / il fend les montagnes, il les déchire / il perce les rochers pour en faire jaillir l’eau de jouvence ».
Années 1921-1922. « Et ce jour-là, la nation / non seulement vainquit l’ennemi, / mais changea son destin ». Les paysans restent sensibles, par l’imagination d’Hikmet, au bruissement des insectes, à la lumière, aux roseaux d’un lac ! Tant de choses sont encore aux mains de l’ennemi ! Un combattant, Kiyazime, guette un Anglais sur sa jument, mais au moment de tirer, il est ébloui par la lune, énorme ! Il doit tirer plusieurs fois. Puis, dans une maison, il tue un salaud vendu à l’ennemi !
Août 1922. « Sous la lune avançaient les chariots ». Nâzim Hikmet fait entrer dans son poème ces femmes qui sont aussi dans les chariots : « elles qui meurent comme si elles n’avaient jamais vécu, / et dont la place au foyer / vient après celle du bœuf » ! Elles qui vont au marché, s’attellent à la charrue, qui sont possédées dans les étables, ces « femmes de chez nous », pour se battre elles aussi ont « le cœur serein » même « avec la fatigue de toujours ».
Le poème s’approche de la victoire. Et « le monde, dans les ténèbres, / est plus à nous, / plus proche », et « de la terre et de nos cœurs, / des voix s’élèvent, / qui nous parlent de la maison, de nos amours, de nous-mêmes » ! Superbe ! « L’homme sur les rochers pensa soudain / à tous les fleuves dont les sources / étaient aux mains de l’ennemi » ! Et, par l’imagination d’Hikmet, il aperçoit les étoiles si brillantes, si sereines, et, « sans savoir quand ni comment, / était certain / que viendraient de beaux jours tranquilles » ! Un combattant se dit, comme s’il y avait quelque chose qui clochait dans cette guerre pour l’Indépendance : « Je veux un autre chant, pour après la victoire » ! Et « Bientôt, il fera jour. / La terre d’Anatolie s’éveille, / voici déjà son parfum » !
L’épopée se termine par ces vers : « supprimez l’esclavage de l’homme par l’homme, / cette invite est la nôtre… / Vivre seul et libre comme un arbre, / et fraternellement comme une forêt, / cette nostalgie est la nôtre ». Nostalgie !

Le poème se poursuit avec l’année 1941. Un train part d’une gare. Des personnages entrent dans le poème, dans les gares, dans le train, toujours avec leur nom, leur vie, leur histoire, avec des détails proches de la vie, toujours, vivants, visuels, des paysages humains. Jusqu’à la prison, l’hôpital de la prison. « C’est avec les fraises d’Arnanutköy plus odorantes que la rose / et les rougets grillés dans des feuilles de vigne / qu’arrive le printemps / au buffet de la gare » ! Il faut bien avoir à l’esprit que le poète Nâzrim Hikmet écrit en prison, et pourtant, on dirait qu’il sent vraiment les parfums, qu’il vit les paysages, les scènes, qu’il est à l’intérieur des personnages, et que la sensorialité reste à fleur de peau, dans une imagination foisonnante et les neurones-miroirs capables presque de vivre la vie des autres ! « Les flics en bourgeois se multiplient. / Ils veulent passer inaperçus / et tout le monde les remarque ». « Un voyageur surgit du troisième compartiment. / Tout petit, un gros ventre, un pantalon, / suant de hâte », dit à un étudiant : « C’est plein d’ours, dans notre compartiment, / de la crasse, / de la sueur / ils puent, / et ils ne vous laissent pas ouvrir la fenêtre » ! On est en 1941.
Un autre wagon, numéro 510, de troisième classe. Un homme, Basri Chéner, y est. Il est né dans une famille qui a dû émigrer à la guerre des Balkans, puis le père mourut, avec ses bijoux vendus la mère acheta des chameaux. Basri vécut de la laine jusqu’à ce qu’il soit mobilisé en 1915, pour la guerre des Dardanelles. Il est le seul survivant de la tranchée. Il s’enfuit. Il a peur, marche sans cesse. « La peur est maligne ». Il s’entend avec une bande, et réussit à se faire rédiger un certificat d’invalidité. Il parle d’Izmir. « Les Grecs occupaient la ville, / dans la montagne, les partisans se battaient ». En 1922, cela serait l’échange de population entre Smyrne et la Grèce !
En lisant le poème de Nâzim Hikmet, on a l’impression de vivre les choses en même temps que les personnages, tellement les détails sont plein de vie, d’émotions, de couleur, de parfums, de douleur, d’aléas de la vie. Les paysages humains qui sont peints par le poète nous font sentir de l’empathie pour ces êtres humains, qui vivent, s’accrochent, sont sensibles aux beautés qui les entourent, alors même que, comme ce train qui roule en cette année 1941, il y a si peu de perspectives ! Le poète fait passer dans chaque personnage qu’il accueille l’espoir qui l’habite comme la pulsion de vie. La flamme de la sédentarité à l’intérieur de lui-même, qui le fait se sentir ailleurs que dans la prison ! Comme dans le tableau de Georges de La Tour que René Char nomme « Le prisonnier » et qui est « Job raillé par sa femme », l’interprétation de Char donnant raison à Job de continuer à croire en dieu, c’est-à-dire d’espérer, par-delà les épreuves, et dans l’obscurité de sa cellule, on pourrait dire dans son confinement, il voit apparaître non pas sa femme, mais une immense femme ange gardien en rouge, qui a une bougie à la main, qui éclaire d’une lumière diaphane son visage et l’environnement, et qui, tout en se penchant vers ce prisonnier semble lui dire quelque chose, tandis que de sa main gauche elle désigne une direction, l’espoir, l’issue. Hikmet le poète semble nous montrer l’issue dans la sensibilité poétique aux choses, dans les retrouvailles avec le sensoriel, l’immédiat, l’humain, la solidarité, ce qui, dans ce confinement qui nous ramène à notre intériorité, nous invite à vivre autrement, retrouvant les sensations, l’émerveillement, la chaleur humaine, à partir du partage de notre vulnérabilité d’humains !
Alice Granger Guitard



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