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Sur un piano de paille, Michèle Finck (Editions Arfuyen)

Variations Goldberg avec cri

dimanche 2 février 2020 par Françoise Urban-Menninger

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"Aujourd’hui ai planté/ Cri en terre/ Pour qu’il mûrisse/ Quand serai/ Morte/ Qui le
découvrira/ Caché sous les rosiers ?/ Poésie : Labourer cri". Ce recueil poétique et musical intitulé "Sur un piano de paille" nous étreint au plus profond de l’être et de l’âme car ce cri à labourer, c’est aussi le nôtre.

Ce cri de lumière qui troue les ténèbres, voire cet "obscur qui travaille en nous" selon Meschonnic, trouve son point d’orgue dans la solitude de l’auteure. "Seule ? L’intervalle entre les sons me baptise solitude", écrit-elle...
Son père finit par le pressentir et lui fait découvrir sur "son piano de paille" la musique de Bach, en particuliers les "Variations Goldberg" qui donnent le tempo et la mesure ou plutôt démesure à ce livre où les morts et les vivants vont et viennent entre les lignes, se glissent sous la peau des mots, lui font signe se jouant de la vie de l’autre côté des mots.
Michèle Finck, professeure de littérature à l’université de Strasbourg est toujours restée fidèle à ses premières amours qui sont parties intégrantes de son entité. La musique, les arts visuels avec notamment l’écriture du scénario du film de Laury Aime "La momie à mi-mots", Laury Aime lui-même auquel elle rend hommage en reprenant pour couverture de son livre un détail de son piano peint par cet artiste.
Le rêve et le poème semblent ne faire qu’un dans ce livre où les figures tutélaires du père mélomane qui lui enseigne la consolation par la musique, la mère qui "faisait tout", l’amant renouant le dialogue avec son propre père en le filmant sur son lit de mort, le poète Yves Bonnefoy auquel elle a consacré sa thèse s’entremêlent et font écho avec l’image récurrente de Glenn Gould interprétant les Variations Goldberg, recroquevillé tel un foetus sur son piano.
Michèle Finck nous dit dans le "Cri 5" : "Ecris avec le cri de la mère d’un côté/ Du crâne et le mutisme du père de l’autre côté. Ecris". Cri et écrit se fondent dès lors, "Cri déferle en moi/ Et hors de moi/ Cri déferle".
Et dans ce cri qui déferle, on entend celui "Des femmes/ Violées/ Le 31 décembre 2015/ Parvis de Kölnerdom" et d’ajouter "Femmes de Köln/ Käthe Kollwitz/ Aurait pu peindre/ votre Cri". Tous les cris se confondent, celui de Michèle Finck mais aussi ceux de tous les vivants et les morts qui hantent les décombres de notre mémoire tels ceux des déportés dont on hurlait le numéro de matricule dans des langues inconnues.
La beauté du monde serait-elle capable de nous faire oublier la mort ? S’interroge l’auteure. "La lumière d’été parle de Dieu comme s’i existait/ Et on s’y laisserait prendre tant lumière est vérité". Mais Michèle Finck ne s’y laisse pas prendre, dans le jeu ou le je de la vie et de la mort, c’est cette dernière qui gagne à tous les coups !
"Ni père ni Yves ne m’envoient plus de signes/ Depuis le rien où ils sont quoi ?
Un peu de cendre ?"
Et toujours de revenir à la musique de Sébastien Bach car c’est le "Seul lien ombilical
cette 25 e Variation Godberg".
Michèle Finck semble écrire dans un entre-deux indéterminé où vie et mort se côtoient et elle s’interroge "...mais êtes-vous vraiment/ Désormais : rien ?..."
Or nul doute que "Sur un piano de paille" prolonge la vie de ceux qui ne sont plus en leur conférant un corps intangible mais surtout une âme dont le cri surgit de l’autre côté des mots. Et peut-être " Yves et père cela aide-t-il à mourir de savoir/ Que la 25 e Variation Goldberg existera toujours ?"
L’auteure se pose cette question à laquelle on ne peut que répondre par l’affirmative car son livre est d’ores et déjà une aide précieuse à l’appréhension de notre propre mort en quelque sorte ! Et Michèle Finck de nous livrer ces quelques vers qui prennent forme d’un testament : "Caresse de musique allège la vie la mort/ Poésie : risquer caresse./ Devant moi, un brin de paille, léger/ Vite".
Le recueil s’achève à l’Hôpital Cochin avec le dernier soupir d’Yves Bonnefoy où Michèle Finck écrit : "... Je caresse de la main la main du mourant" et conclut " Même votre mort est une leçon de vie".
Et de nous offrir une lumineuse définition de la poésie : "Poésie dire ce que c’est : la condition humaine" en ajoutant " Musique est l’autre face de la mort".
Nul ne peut sortir indemne de cette lecture qui nous met face à notre propre mort, de tous les morts et mortes que nous portons, qui nous font et nous défont.

Françoise Urban-Menninger

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