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Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Editions GF-Flammarion, 1994

dimanche 28 juillet 2019 par Alice Granger

Rainer Maria Rilke répond à des lettres que lui écrit le jeune poète Franz Kappus, étudiant dans une école militaire ce qui le destine à une carrière d’officier qui lui semble peu compatible avec son goût irrépressible pour la poésie. Kappus avait été frappé d’apprendre que, poussé par sa famille, Rilke avait aussi dû à reculons commencer des études militaires, mais sa constitution peu robuste les avait interrompues fort heureusement. Rilke est donc une sorte de prédécesseur pour le jeune poète, qui va pouvoir l’écouter et surtout lire ses premiers poèmes à partir du propre travail intérieur que lui-même a dû et doit toujours accomplir afin d’écrire et, littéralement, accoucher de cet autre lui-même, toujours ouvert au Nouveau, toujours Inconnu, qui sera ce qu’il sera. Et en effet Rilke accueille très généreusement cette correspondance, lit avec intérêt les poèmes du jeune poète, donne son avis. Et surtout, donc, c’est toujours à partir de lui-même, de sa propre expérience de l’écriture, de l’art, de la poésie, qu’il se fait passeur pour ce jeune homme sur le chemin de l’écriture, pendant les années que durent cette correspondance. Et lui aussi, dans ces lettres si profondes, comme tout vrai poète, en arrive à une vision des femmes qui est vraiment révolutionnaire, menant, si elle devenait possible, si les femmes pouvaient être, enfin, elles-mêmes, à un bouleversement inouï de notre façon de vivre ! Je suis vraiment frappée de constater que seuls les poètes réussissent à concevoir ce tout autre statut des femmes, et que ce serait un tremblement tellurique pour l’humanité si elles pouvaient, un beau jour, être elles-mêmes, comme Octavio Paz l’écrivait déjà, et comme Arthur Rimbaud aussi en avait la vision ! Rilke est déjà aussi visionnaire par rapport au fait que, pour un temps, les femmes voudront faire comme les hommes, et notamment les mêmes métiers ! Pour Rilke, là n’est pas la voie pour que les femmes se désaliènent de la vision exclusivement féminine que les hommes ont d’elles et non pas une vision humaine.
Ecoutons le témoignage de Rilke sur sa propre expérience, qui s’écrit à travers les conseils qu’il donne au jeune poète comme s’il se revoyait lui-même débutant en poésie et écriture ! Il le prévient : « dans les choses les plus profondes et les plus importantes, nous sommes abandonnés à une solitude sans nom » : Voilà, écrire, devenir poète, exige une capacité de solitude inouïe ! Et le mot « abandonné » est très important ! Comme s’il exigeait qu’on lui reconnaisse un droit à la solitude ! Une reconnaissance de la coupure du cordon ombilical, qui abandonne à la vie ! Et admettre soi-même que cet événement a eu lieu, et que c’est irrémédiable ! Alors, il faut sentir que l’on ne pourrait pas vivre sans écrire. Si on ne sent pas ça, cette nécessité-là, alors tout simplement on n’a pas le droit d’écrire ! Il faut vraiment se sentir contraint de créer ! Comme un fardeau à porter, mais qui a de la grandeur, et pour lequel on ne peut demander aucun salaire à l’extérieur ! Si l’on ne sent pas tout cela, il faut renoncer ! Il faut donc vérifier, avant toute chose, cela ! Ecrire, est-ce vital ? Une fois la sensation d’abandon à la vie vérifiée, qui est une chance inouïe, comment se débrouiller en sentant autant de vulnérabilité, de perte ? Par la création ! En accueillant ce qui arrive, le Nouveau ! Comme ce qui est aussi déjà en soi. Ce qui arrive, surprend, émerveille ou dérange violemment, ressuscite ce qui est en soi, le remet en vie, en écriture, le porte à terme au cours d’une longue et éprouvante gestation scripturale, alors que l’on ne savait même pas que c’était là, en attente de l’Inconnu.
Alors, il faut laisser les jugements venir des profondeurs intérieures, à leur rythme, il faut laisser chaque impression, chaque germe de maturité, être portés à terme, puis mis au monde. Ceci exige une humilité et une aptitude à la patience qui ne sont pas ordinaires. Car il s’agit de laisser le temps de la maturation qui mène à l’accouchement de l’œuvre. Sans compter, sans calculer. Laisser l’arbre mûrir, la sève monter, sans avoir jamais peur qu’au milieu des tempêtes du printemps ne vienne jamais l’été ! Il faut faire comme si on avait l’éternité devant soi. Et à celui qui crée, « il lui faut toujours laisser cet inconscient qui n’a pas la moindre idée de ses meilleures vertus, s’il ne veut pas les priver de leur candeur et de leur virginité » !
Et encore : la solitude comme port, comme patrie même au milieu de conditions très étrangères. En partant d’elle, on trouve son chemin.
Il faut échapper à la multiplicité dévorante qui parle, qui bavarde, et apprendre très lentement à reconnaître les très rares choses dans lesquelles perdure une éternité que l’on peut aimer, et une solitude à laquelle on peut prendre part en silence.
Il précise : il faut être solitaire comme on l’était enfant et qu’on ne comprenait rien à l’affairement des adultes ! Seul l’individu solitaire est soumis comme une chose aux lois profondes. Il faut être proche des choses. Se sentir être abandonné aux choses ! Jeté au monde ! La séparation est tombée ! Alors, le commencement est toujours dans ce qui advient, ce qui est à venir, et tout début est d’une si grande beauté ! Cette beauté naissante, cette éclosion ! Rilke ne pousse pas Kappus vers la communauté des hommes, mais à essayer d’être proche des choses. Et le Christ est pour Rilke celui qui vient, qui est à venir, le lointain. Je serai ce que je serai !
Dans cette solitude, il s’agit de ne pas se laisser égarer par le fait qu’en soi, quelque chose veut lui échapper. Il ne s’agit pas de chercher une solution pour la guérir ! Au contraire, il faut élargir cette solitude à la taille d’un vaste pays. Il faut absolument s’en tenir à ce qui est lourd, difficile ! Car tout ce qui est vivant dans la nature croît, se défend, tente d’être à tout prix par-delà les résistances ! C’est une certitude, il faut s’en tenir à ce qui est lourd et difficile. On entend qu’il s’agit d’une sorte de gestation. De quelque chose à porter à terme, avec une grande patience. Dans la sensation que ça veut à tout prix vivre, en soi.
Puis Rilke aborde l’amour, et ce qu’il écrit est sublime. Aimer, c’est bon, mais c’est très difficile ! S’aimer, d’être humain à être humain, c’est la tâche la plus difficile, c’est l’extrême, la suprême épreuve, c’est le « travail en vue duquel tout autre travail n’est que préparation » ! Les jeunes gens ne peuvent donc pas aimer. Il faut l’apprentissage, qui est toujours « un long temps d’enfermement » ! L’amour est donc repoussé loin dans le temps. Et aimer « n’a d’abord rien d’une absorption, d’un abandon ni d’une union avec l’autre… c’est une sublime occasion pour l’individu de mûrir, de devenir quelque chose en lui-même, de devenir un monde, de devenir pour l’amour d’un autre un monde pour lui-même, c’est une grande et immodeste exigence qui s’adresse à lui, qui en fait un élu et l’appelle à l’immensité ». Donc, aimer, c’est une tâche qui consiste à travailler sur soi-même ! L’erreur la plus fréquente, que commettent par exemple les jeunes gens, c’est de se jeter l’un sur l’autre lorsque l’amour descend sur eux, et alors ils se déversent tels qu’ils sont, avec tout leur manque de cohérence, leur confusion, leur bric-à-brac, et s’imaginent faire communauté, que c’est le bonheur. La question de l’amour ne peut être résolue par l’ordre public, par les conventions, ni par le consensus, ni par les échappatoires créées par la société en prenant la vie de l’amour comme une distraction. Car l’amour, qui implique deux êtres humains, requiert à chaque fois une réponse nouvelle, exclusivement personnelle. L’issue ne se trouve qu’en partant de soi-même, des profondeurs d’une solitude non galvaudée ! Lorsqu’il s’agit du difficile amour, personne, de l’extérieur, ne peut donner de lumière, de solution, de sentier. Il n’y a pas de règle commune ! Le lourd travail de l’amour, écrit Rilke, impose à notre développement des exigences qui ne sont pas à la mesure d’une vie. Si nous tenons bon, si nous prenons l’amour sur nos épaules comme un fardeau et un apprentissage en échappant aux facilités et à la frivolité comme les humains souvent se dissimulent pour échapper à ce qu’il y a de plus sérieux dans le sérieux de leur existence, alors peut-être y aura-t-il du progrès pour ceux qui viendront après nous, et ce ne sera pas rien !
Rilke est conscient qu’en ce qui concerne l’amour, nous commençons à peine à avoir un regard objectif, sans préjugés, sur la relation d’un être humain à un autre être humain. Pour ce travail, il est impossible de s’appuyer sur quelque chose d’antérieur. Voilà une lucidité rare ! Et ce si grand retard du difficile et très sérieux travail de l’amour ne serait-il pas lié au fait que les femmes s’éternisent encore à vouloir faire comme les hommes, et non pas travailler à devenir elles-mêmes, en accueillant le Nouveau ?
Ce qui est particulièrement intéressant est donc, à ce propos, ce passage d’une lettre où il réfléchit à l’amour du point de vue de la jeune fille et de la femme. Dans la perspective de ce nouvel épanouissement qui leur est propre, si elles imitent la manière et « les mauvaises manières des hommes et reprennent les métiers des hommes, ce ne sera que passager ». Car le temps de transition est toujours incertain. En vérité, ces déguisements n’auront été que des moyens de purifier leur être des influences de l’autre sexe, qui défiguraient cet être ! En les femmes, écrit-il, la vie séjourne avec plus d’immédiateté, de fécondité et de confiance. Alors, elles sont forcément devenues des êtres « au fond plus mûrs, des humains plus humains que les hommes ». Rilke est sûr que cette humanité de la femme, portée à son terme, bien sûr dans les douleurs et évidemment les humiliations, « apparaîtra au grand jour lorsque les métamorphoses de sa condition extérieure lui auront permis de se dépouiller des conventions qui la réduisent à sa seule féminité, et les hommes, qui ne le sentent pas venir, seront surpris par leur défaite » ! Génial ! De plus en plus génial, visionnaire, Rilke ! « … un jour, la jeune fille sera là, la femme sera là dont le nom ne sera plus seulement l’opposé du masculin, mais quelque chose en soi, quelque chose qui ne fera penser ni à un complément ni à une limite, mais seulement à la vie et à l’existence- : l’être humain féminin ». Evidemment, il s’agira d’un progrès sans précédent, qui « transformera (tout à fait contre la volonté des hommes dans un premier temps, qui seront dépassés) notre manière de vivre l’amour, plongée aujourd’hui dans un total égarement, il la transformera de fond en comble, en fera une relation comprise comme celle d’un être humain à un être humain, et non plus d’un homme à une femme. Et cet amour plus qu’humain (qui s’accomplira avec infiniment d’égards et de discrétion, où l’on se liera et se déliera dans la bonté et la clarté) ressemblera à celui que nous préparons dans le combat et l’effort, à un amour ne consistant à rien d’autre qu’en deux solitudes qui l’une l’autre se protègent, se circonscrivent et se saluent. » Dans cette vision extraordinaire de Rilke concernant l’amour, nous entendons bien que, comme le dit aussi Octavio Paz dans « Le labyrinthe de la solitude », la femme ne peut encore être elle-même, et l’amour reste impossible !
A propos de grandes tristesses qui nous traversent en plein milieu, Rilke les évoquent comme de la vie qui n’a pas pu vivre, qui a été dédaignée, perdue, et on peut en mourir ! Or, nous devons les accueillir avec confiance et même joie, car « elles sont des instants où quelque chose de nouveau entre en nous, quelque chose d’inconnu ». Dans le silence le « Nouveau, que personne ne connaît, se tient au beau milieu, et il se tait » ! Si nos tristesses sont des moments de tension, c’est parce que nous n’entendons plus vivre nos sentiments, seuls devant cet étranger qui est entré en nous ! Alors que, soudain, tout ce qui nous est familier est enlevé, lorsque cet étranger entre ! Nous nous sentons au milieu du gué, et nous ne pouvons pas faire halte, « le Nouveau en nous, ce qui est venu nous rejoindre, est entré dans notre cœur, a pénétré dans sa chambre la plus intérieure et n’y est du reste déjà plus – il est déjà dans notre sang. Et nous n’avons pas eu le temps de savoir de quoi il s’agissait. » Pourtant, nous sommes déjà métamorphosés, lorsque cet hôte entre, et des signes laissent à penser que « c’est ainsi que l’avenir entre en nous » ! Donc, pour laisser cet hôte entrer en nous, il est tellement important d’être solitaire et attentif, surtout lorsque nous sommes tristes ! Car c’est à ce moment-là que notre avenir entre en nous, et est « infiniment plus proche de la vie que cet autre moment, bruyant et fortuit, où il survient pour nous comme de l’extérieur » ! Lorsque nous sommes calmes, patients, ouverts, le Nouveau entre en nous profondément, directement, nous en faisons littéralement l’acquisition, et il sera un destin vraiment nôtre ! Plus tard, il s’accomplira, sortant de nous pour aller vers les autres. Cependant, il faut bien savoir que ce que nous appelons destin sort des hommes, et non pas entre en eux de l’extérieur ! Donc, c’est très important de sentir que notre destin vit en nous, qu’il faut s’en imprégner et le transformer pour en faire notre propre substance. Il faut reconnaître ce qui sort de nous-mêmes, même si, dans « l’affolement de la terreur » cela semble étranger et comme venant de l’extérieur ! « L’avenir est fixe, cher monsieur Kappus, c’est nous qui sommes en mouvement dans un espace infini ». On s’est jusque-là trompé comme pour le mouvement du soleil !
Nous sommes seuls ! Non seulement il nous faut l’admettre, le reconnaître, mais même précisément partir de là ! Alors, bien sûr le vertige nous prend, puisque plus rien n’est proche, et « tout ce qui est lointain est à une distance infinie » ! La sensation d’insécurité est à son paroxysme, « l’impression d’être livré à quelque chose qui n’a pas de nom », qui pourrait anéantir ! Il est nécessaire que nous vivions cela ! C’est, écrit Rilke, le seul courage qui nous est exigé ! Vivre cette solitude irrémédiable, vertigineuse, pleine d’insécurité. Partir d’elle ! Mais les hommes ont tant de lâcheté vis à vis d’elle ! La peur de l’inexplicable a appauvri l’existence de l’individu, confiné les relations d’être humain à être humain, « les a en quelque sorte tiré du lit d’un fleuve d’infinies possibilités pour les laisser sur une friche de la grève à laquelle rien n’advient » ! Cette peur est la crainte de tout vécu nouveau, imprévisible, « qu’on ne se croit pas de taille à affronter » ! Or, au contraire, il faut s’attendre à tout, ne rien exclure, même le plus énigmatique, car ainsi on vit la relation à l’autre comme quelque chose de vivant. C’est la périlleuse insécurité qui est une vie bien plus humaine ! Le milieu dans lequel nous sommes jetés nous correspond le mieux, puisque, pendant des millénaires, nous nous y sommes adaptés en continu, et par mimétisme, nous ne nous distinguons pratiquement plus de ce qui nous entoure. Ce monde n’est pas contre nous ! Il nous faut nous tenir au principe selon lequel tout est lourd, difficile, et alors la chose la plus étrangère deviendra ce qui nous est le plus familier et fidèle !
Il faut laisser la vie nous arriver !
Voilà le témoignage de Rilke à un jeune poète ! Et à chacun de nous ! Et, particulièrement, aux femmes ! Sublime, révolutionnaire, audacieux, visionnaire !
Alice Granger Guitard



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