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L’été - Albert Camus
jeudi 6 juin 2019 par Alice Granger

Par ce recueil de textes, écrits entre 1939 et 1953, Albert Camus nous emmène vers les beautés de sa Méditerranée natale, Oran, Alger, aussi la Grèce. Il nous fait entendre une fidélité indéfectible et très singulière.
Dès « Le Minotaure ou la halte d’Oran », Albert Camus se présente à la recherche de cette solitude qui est nécessaire à la force, de cette « longue respiration où l’esprit se rassemble et le courage se mesure ». Cette solitude fait entendre une vitale coupure. Et il regrette que les villes d’Europe soient trop pleines des rumeurs du passé. Bien qu’il voyage vers ces paysages de l’enfance, curieusement ce n’est pas un retour au passé mais avant toute chose retrouvailles avec l’écriture de pierre de la séparation. Il est attaché au silence. Ce qui manque en Occident. Silence, entendre que le passé ne s’était pas refermé sur soi pour piéger à l’intérieur, qu’on a pu partir au contraire. Et donc aussi le désert, non pas surchargé de poésie, ce qui retiendrait, mais pour Camus, étrangement lieu sans poésie. Retrouvant, à Oran, lieu sans poésie, la paix des pierres. Nous entendons la sensibilité de Camus au lieu, précieux, qui signifie la coupure du cordon ombilical, lieu où la beauté poétique absente ne retient pas en arrière. La paix des pierres, de la poussière, marque les ruines d’un passé qui, telle une caverne familiale, empêcherait de partir juste par son empreinte dominante. Camus rappelle ce que disent les Oranais de leur ville : « Il n’y a pas de milieu intéressant ». Comme si c’était une matrice ayant perdu tout intérêt. Les rues d’Oran sont vouées à la poussière. Le jour, la ville vit d’un chant insouciant, mais il disparaît avec la nuit. On dirait qu’il en est pour Camus comme pour les Oranais qui, « forcés de vivre devant un admirable paysage », ont triomphé de cette redoutable épreuve en construisant des choses laides, une cité qui tourne le dos à la mer. On pourrait entendre, qui tourne le dos à la mère, à l’admirable paysage. Coupure. Solitude. Désert. « Au début, on erre dans le labyrinthe, on cherche la mer comme le signe d’Ariane. Mais on tourne en rond dans des rues fauves et oppressantes, et, à la fin, le Minotaure dévore les Oranais : c’est l’ennui » ! Camus, comme les Oranais, a accepté d’être mangé par l’ennui. Plutôt que par l’admirable beauté ! Et alors, il sait ce qu’est la pierre d’Oran ! La ville entière s’est figée dans cette pierre, et justement, c’est cela qui séduit Albert Camus ! Par la solitude possible ! « Pour une certaine race d’hommes, la créature, partout où elle est belle, est une amère patrie. Oran est l’une de ses mille capitales ». La beauté originaire, par le refoulement, s’est écrit comme l’amère patrie, et non pas la mère patrie ! Parce qu’elle est admirable de manière totale, condensant en elle-même toute la beauté du monde, pour ne pas être engloutie par elle, il faut s’en sevrer, lui tourner le dos, lui retirer tout investissement pour ne laisser que l’ennui, et retrouver la beauté autrement, en vivant.
Oran et Alger se détestent en proportion du fait qu’elles ont tout pour s’aimer. Le peuple sans passé (donc toujours cette insistance de Camus à dire la coupure du cordon ombilical qui reliait au passé, il sent cela fortement, comme une certitude) célèbre alors ses communions dans des rings.
Les monuments d’Oran donnent une leçon, ils forcent « à porter attention à ce qui n’a pas d’importance », et ainsi l’esprit trouve profit à ces moments d’humilité, à ces moments où l’occasion de s’abêtir est paradoxalement la meilleure occasion. Ainsi, le lieu ne retient pas.
Devant la baie elle-aussi indifférente, les hommes, peuple de fourmis, attaque la pierre de la corniche oranaise, dur esclavage afin que la côte gagne sur la mer, à défaut de pouvoir détruire la pierre ! Les vrais monuments d’Oran, ce sont ces pierres !
Les Amandiers. C’est trop beau, ce paysage ! Beauté originaire ! Alors les Oranais ont fermé la fenêtre ! Refoulement originaire ! Coupure du cordon ombilical. Séparation d’avec ce passé dangereux car donnant toute la beauté en concentré ! Camus peint cette beauté aux portes d’Alger, avec en janvier ces coteaux couverts de fleurs, boutons d’or, asphodèles. Et les plages, qui ne sont solitaires que l’hiver et le printemps, mais l’été la jeunesse dorée les envahit. Mais en allant plus loin, il est possible de découvrir un paysage toujours vierge. Là, tous les matins d’été ont l’air d’être les premiers du monde. Mais ceci ne peut se partager, cela se vit, et c’est la solitude et la grandeur qui donnent à ces lieux un visage inoubliable. La sensation de solitude pousse donc à la recherche de ces lieux vierges, ce sont ici les terres de l’innocence. Cette innocence qui a besoin du sable et des pierres, donc de cette sensation que rien ne retient en arrière, que la coupure a eu lieu, que la solitude et le silence en attestent. Camus est bien conscient que les hommes ont désappris à y vivre ! Mais lui-même a su se retrancher dans cette ville singulière où dort l’ennui ! « Capitale de l’ennui, assiégée par l’innocence et la beauté, l’armée qui l’enserre a autant de soldats que de pierres ». C’est une armée de pierres qui a détruit le lieu incestueux ! « Oui, consentons à la pierre quand il le faut » ! Des millions d’hommes, comme en révolte devant ce lieu concentrant tellement toute la beauté qu’il empêchait de vivre c’est-à-dire de naître vraiment, de se séparer, révolte contre le désir et la douleur, ont crié : « N’être rien ! » Voilà le fil d’Ariane d’Oran, ville somnambule et frénétique, c’est l’apprentissage des vertus de l’ennui ! Pour être épargné (par l’inceste, c’est-à-dire d’être retenu en-deçà par la beauté), il faut dire oui au Minotaure de l’ennui, qui semble être la sensation même du refoulement définitif, de la mise à distance qui est coupure. L’adieu du Minotaure, c’est « l’appel étouffé de forces inhumaines et étincelantes » que sont les attaches au passé, à la caverne matricielle éloignée à jamais. Ce rite accompli, le voyageur reçoit sa délivrance par « la petite pierre, sèche et douce comme un asphodèle, qu’il ramasse sur la falaise ». Cette si douce pierre est alors le commencement de tout ! Bien qu’aujourd’hui l’esprit ait perdu sa royale assurance, Camus appelle à rester ferme sur cet esprit, « même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort ». Voilà la séduction du confort, de l’installation, du renfermement. Le tragique de la perte dont la pierre douce témoigne, ce n’est pas le désespoir. Et, habitant à Alger, Camus a toujours su qu’en une nuit froide et pure de février, les amandiers se couvrent de fleurs. Il appelle à se révolter contre l’esprit de lourdeur dans lequel ce monde est prisonnier ! Les vertus conquérantes de l’esprit (qui jaillit dans la solitude et le silence comme capacité à être aux commandes de sa vie, à vivre) sont les ennemies de l’esprit de lourdeur. La force de caractère résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève, par la pulsion de vie, elle prépare, dans l’hiver du monde, le fruit !
Il manque quelque chose à la beauté s’il n’existe rien à lui opposer ! C’est ainsi qu’Albert Camus commence sa lecture du mythe de Prométhée, le voleur de feu ! Il dit que ce révolté est le modèle de l’homme contemporain, c’est un persécuté qui continue à être parmi nous alors que nous sommes sourds au « grand cri de la révolte humaine dont il donne le signal solitaire » ! Ce signal solitaire est celui du largage d’amarres ! Celui qui s’entend pour Camus tandis qu’il parle d’Oran ! Cette séparation d’avec une beauté si inégalable qu’elle pourrait empêcher de naître, de vivre ! Une beauté qui persécute ! Alors, dit Albert Camus, l’homme d’aujourd’hui, sourd au cri de révolte contre la beauté qui est en lui, « souffre par masses prodigieuses sur l’étroite surface de la terre, l’homme privé de feu et de nourriture pour qui la liberté peut attendre ». Et la liberté, c’est le largage d’amarres, mais en volant le feu ! « Prométhée, lui, est ce héros qui aima assez les hommes pour leur donner en même temps le feu et la liberté, les techniques et les arts. L’humanité, aujourd’hui, n’a besoin et ne se soucie que de techniques ». Prométhée ne peut séparer la machine de l’art ! Prométhée oppose son largage d’amarres à la beauté incomparable ! Il vole le feu, c’est-à-dire que l’art va créer la beauté, la poésie par les sensations va retrouver dans la nature la beauté renouvelée, comme le printemps après l’hiver ! C’est l’enfer, dans cette Europe froide, humide, noire. Dans tant de créatures assemblées, il n’y a plus de place pour les grillons, l’homme est partout ! Il faut réinventer le feu, réinstaller les métiers pour apaiser la faim du corps, cette faim des sensations nouvelles dans l’éclosion des sens à la nature, au dehors ouvert ! Mais, se demande Camus, « aurons-nous la force de faire revivre les bruyères ? » Prométhée dit que le salut est entre les mains, c’est-à-dire l’art. Prométhée le révolté subit le supplice, tandis qu’aujourd’hui les hommes veulent la justice et pas la liberté ! Camus dit que les mythes n’ont de vie que s’il y a des hommes qui les incarnent, même un seul qui réponde à l’appel et le mythe offre sa sève intacte ! Offrant la chance du bonheur et de la beauté, retrouvée par le corps libéré des mains possessives du passé, et par l’art. Le héros révolté et enchaîné maintient dans la foudre et la colère divine sa foi tranquille en l’homme, et ainsi il est plus dur que son rocher et plus patient que son vautour. Car, nous dit Camus, « c’est cette longue obstination qui a du sens pour nous », afin que se réconcilient le cœur douloureux des hommes et les printemps du monde. Camus le Prométhée enchaîné à cette pierre d’Oran dont il a parlé, qui symbolise le refoulement originaire, la séparation d’avec cette beauté justement si incomparable qu’elle pourrait retenir mortellement en arrière et empêcher de naître, d’être libre aux commandes de sa vie et recherchant dans l’ouverture du monde et la nature cette beauté. Le Prométhée de Camus, ce révolté persécuté, vit dans la logique des pierres d’Oran !
Et il est encore entre les lignes du texte « Petit guide pour des villes sans passé » ! Oran ville sans passé ! Sans souvenirs. Des « villes sans abandon, et sans attendrissement. Aux heures d’ennui qui sont celles de la sieste, la tristesse est implacable et sans mélancolie. » Car ces « villes n’offrent rien à la réflexion et tout à la passion ». Pourquoi larguer les amarres ? Parce que la « révélation de cette lumière si étincelante qu’elle en devient noire et blanche, a d’abord quelque chose de suffocant. On s’y abandonne, on s’y fixe et puis on s’aperçoit que cette trop longue splendeur ne donne rien à l’âme et qu’elle n’est qu’une jouissance démesurée » ! Cette lumière si étincelante pourrait faire se dire, à quoi bon vivre, si on ne peut la retrouver ailleurs, et si on ne peut y renoncer ! Alors, en voyant l’impossibilité de la vie dans cette beauté si étincelante, le désinvestissement s’accomplit, et vient la sensation de l’ennui, et celle de la solitude, et celle du désert. Mais Camus est bien conscient qu’il y a seulement « une certaine race d’hommes qui puisse songer à se retirer au désert pour toujours » ! Lui qui est né dans ce désert, c’est-à-dire vraiment par coupure du cordon ombilical, par refoulement d’une beauté unique au monde, il ne parle pas de ce désert en visiteur ! Il l’aime en bloc, et a ainsi avec l’Algérie « une longue liaison qui sans doute ne finira jamais. Son pays natal est le vrai pays de la naissance, où le désert, les pierres, signifient la séparation, le refoulement originaire, le passé qui ne retient pas dans ses entrailles. Oran a les plus belles pierres du monde ! L’Algérie est la vraie patrie d’Albert Camus. Il connaît en lui cette corde intérieure au chant aveugle et grave. Son oreille reconnaît partout dans le monde le rire d’amitié qui le prend devant les habitants de ce pays. Dans ce pays, la foule est jacassante, tout « un peuple se recueille ainsi au bord de l’eau, mille solitudes jaillissent de la foule ». Mille solitudes ! Commencent ces nuits d’Afrique, l’exil royal, l’exaltation désespérée qui attend le voyageur solitaire ! Dans ce pays, une flamme attend le voyageur.

Dans « L’exil d’Hélène », Albert Camus évoque le tragique solaire de la Méditerranée, et toujours cette plénitude angoissante qui monte des eaux silencieuses ! Toujours cette plénitude de la beauté qui angoisse, qui a quelque chose de tragique, qui force au refoulement, à la séparation, au largage d’amarres ! Et il écrit que si les Grecs ont touché au désespoir, c’est qu’eux aussi ont su que la beauté avait quelque chose d’oppressant ! « Dans ce malheur doré, la tragédie culmine » ! Car, là, le danger si fort de la tentation est de réellement se demander à quoi bon vivre, à quoi bon naître, si là c’est beau comme nulle part dehors dans le monde de la naissance ! Camus note qu’au contraire, en Europe, ce n’est pas le malheur doré de la beauté, mais la laideur ! Alors que nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Car la « Pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite », dit-il. Elle a équilibré l’ombre et la lumière ! Alors que l’Europe, elle, s’est lancée dans la conquête de la totalité, de la démesure ! Donc, ainsi, elle nie la beauté, et son caractère suffoquant qui pousse au refoulement originaire ! Ceux qui dépassent les limites sont châtiés, ils ne pensent qu’à la justice, à la revendication de chaque individu pour sa part de la totalité, alors que les Grecs, alors que Camus, pensent à la liberté, à la séparation originaire, au largage d’amarres intérieur. Notre continent « se convulse à la recherche d’une justice qu’il veut totale ». Or, « Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l’univers physique lui-même » ! Nous avons désorbité l’univers. Nous avons voulu conquérir, comme si nous étions restés dedans. Or, la borne est le refoulement originaire, la séparation, non pas son contraire, la conquête sans limite. Mais, enfin seuls, « nous achevons notre empire sur un désert », écrit Camus l’Algérien. Dans la tragédie du sang. Nous avons, écrit-il, honte de la beauté, de cette beauté à la lumière étincelante et suffocante, et alors, nous avons tourné aussi le dos à la nature, à la poésie. C’est pour cela, dit-il, qu’il est indécent de se proclamer fils de la Grèce ! Vivant dans les grandes villes, le monde « a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs ». Il n’y a plus de paysages dans la grande littérature européenne, après Dostoïevski. Héraclite dit que la démesure est un incendie. Mais pourtant, la nature est toujours là. « Elle oppose ses ciels calmes et ses raisons à la folie des hommes ». Les Grecs avaient certes la notion de limites, mais ils savaient que ceux qui voulaient les franchir seraient punis ! Le danger de mort, la tragédie de la beauté ! Qui empêche de naître ! Qui fige la respiration ! Qui prive de liberté ! Alors, au lieu de jouir d’elle, de sa totalité, sans limites, au contraire larguer les amarres ! Et la nature, alors, oppose ses ciels calmes à la folie des hommes qui veulent conquérir un monde total ! L’artiste connaît ses limites, et tous ceux qui combattent pour la liberté combattent en dernier lieu pour la beauté. Celle qui ne se retrouve, ne se crée, que si le largage d’amarres originaire a libéré d’avec une beauté suffocante, incestueuse ! Les hommes, alors que notre époque veut l’ignorer, ne peuvent se passer de la beauté ! C’est pour cela qu’ils larguent les amarres d’avec sa totalité, pour la retrouver dans la poésie, dans l’art.

Dans « L’énigme », Camus écoute l’énorme bloc de silence qu’est le Lubéron là-bas. Sa joie, celle de toujours, grandit, énigme heureuse qui l’aide à tout comprendre. Il se demande où est l’absurdité du monde. Est-ce ce resplendissement, ou le souvenir de son absence ? Toujours la question du refoulement originaire, de la séparation ! Toujours la même énigme ! Alors que, né en Algérie, il a tant de soleil dans la mémoire, il a parié sur le non-sens ! Il explique que la lumière, à force d’épaisseur, « coagule l’univers et ses formes dans un éblouissement obscur » ! Clarté blanche et noire de la vérité ! Vérité tragique ! Suffocante beauté ! Devant elle, l’homme sait ce qu’il n’est pas ! Puisque s’il ne prend pas sa liberté, il ne sera pas, c’est l’absence de respiration ! Il se cabre : ce qui est nommé, cette beauté originaire, est déjà perdue ! Idem pour la notoriété, qui fait qu’on ne sera plus jamais lu. Camus, par fidélité « instinctive à une lumière où je suis né et où, depuis des millénaires, les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance », trouve toujours l’énigme, comme Œdipe, c’est-à-dire ce sens qu’on déchiffre mal parce qu’il éblouit, cette beauté incestueuse qui enferme, qu’il faut refouler pour vivre. Enigme de la lumière où il est né, à laquelle il est fidèle, cette lumière qui sépare après avoir éblouie, fait suffoquer ! « Ce que nous sommes, ce que nous avons à être suffit à remplir nos vies ». Ce que nous avons à être ! Je serai ce que je serai ! Cette vérité œdipienne, c’est une lumière dans le dos, il s’agit de se retourner en rejetant nos liens, pour la regarder de face, nommer la tragédie.

« Retour à Tipasa ». La pluie sur Alger finit par mouiller la mer. Camus marche devant la mer noyée ! C’est l’hiver. Alors qu’Alger était pour lui la ville des étés. Il avait fui l’hiver des visages d’Europe ! Il attend quelque chose, mais ne sais pas quoi. Revenir sur ces lieux de jeunesse, est-ce folie ? Il pressent que c’est pour retrouver une liberté qu’il ne peut oublier. Encore cette liberté ! Ce largage d’amarres inconscient. C’est qu’en ces lieux, autrefois, il avait erré dans des ruines ! Le passé comme ruines ! Comme impossibilité d’y retourner ! Ruines symboles de coupure, de séparation, de refoulement. Et, toujours, il se souvient « je fuyais devant l’avide flamboiement d’une lumière qui dévoraient tout » ! Pour Camus, et pour les Grecs, cette beauté existe vraiment, qui est tragique parce qu’elle fait courir le grand risque, le risque vital, de ne pas pouvoir se séparer, le risque de s’aveugler comme Œdipe ! Camus, marchant, désorienté, dans la campagne solitaire et mouillée, s’aperçoit qu’il ne peut pas remonter le temps, redonner au monde le visage qu’il a aimé. « Elevé d’abord dans le spectacle de la beauté qui était ma seule richesse, j’avais commencé par la plénitude. Ensuite étaient venus les barbelés. » Voilà ! « Il avait fallu se mettre en règle avec la nuit : la beauté du jour n’était qu’un souvenir » ! Il fallait se séparer ! Non pas le retour au passé ! Mais quelque chose lui manquait, toutes ces années ! Parce que, lorsqu’on a eu la chance d’aimer fortement, « la vie se passe à chercher de nouveau cette ardeur et cette lumière. Le renoncement à la beauté et au bonheur sensuel qui lui est attaché, le service exclusif du malheur, demande une grandeur qui me manque ». Alors, l’innocence permet de trouver l’amour. Au détour d’une rue, « une délicieuse rosée tombe sur le cœur puis s’évapore. Mais la fraicheur demeure encore et c’est elle, toujours, que le cœur exige ». Alors, partir à la recherche ! Il s’obstine à espérer, au milieu de l’immense mélancolie d’Alger. Un soir, la pluie s’arrêta, une matinée liquide se leva, sur la mer pure, c’est une nouveauté émerveillée, la « terre, au matin du monde, a dû surgir dans une lumière semblable ». Camus prend la route de Tipasa, celle de l’enfance violente, des filles fraîches, de la légère angoisse le soir dans un cœur de 16 ans, et c’est toujours le même ciel, la même mer. Mais ce qu’il veut voir, c’est la montagne ! Sa masse sourcilleuse ! En regardant, il franchit les barbelés pour se retrouver parmi les ruines ! C’étaient-elles qu’il était venu chercher ! Dans cette nature déserte ! Silence dans la suffocation d’une lumière étincelante et froide. Albert Camus écoute ce silence ! Il reconnaît en lui le bruit presque oublié du silence, il retrouve son spectre diffracté. En entendant cela, il écoute aussi les flots heureux qui montent en lui, comme s’il était enfin revenu au port, pour un instant au moins ! Il retrouve en lui la fraîcheur intacte, une source de joie. « Le monde y recommençait tous les jours dans une lumière toujours neuve. » Bien sûr, revenu en Europe, il n’élude pas qu’il y a la beauté, et il y a les humiliés. Mais lui qui est né dans la beauté d’une lumière algérienne étincelante, il a eu la chance de pouvoir faire le choix de la liberté plutôt que celui de la justice ! Parce que cette beauté, celle d’une lumière réelle, étant aussi tragique parce que faisant courir le risque mortel de ne pas pouvoir la quitter, le refoulement originaire, la séparation, a donné la liberté. Alors que lorsque cette beauté est niée par la démesure d’une totalité à conquérir et à partager de manière juste, le refoulement originaire n’a plus de sens puisque le danger suffoquant n’existe plus. Ne reste que la justice et l’injustice, l’humiliation. Albert Camus a une autre logique que celle d’Europe ! Le largage d’amarres a un sens pour lui ! Il est Œdipe aveuglé par la lumière de la beauté suffocante ! Ceux d’Europe ne sont pas éblouis par cette beauté, qu’ils ne voient pas, qu’ils vont chercher en dépassant les limites. Camus, comme les Grecs, sait qu’il ne faut pas aller au-delà des limites, que pour vivre, poétiquement et artistiquement, il faut prendre sa liberté, se limiter, refouler, se séparer. Quelque chose va plus loin que la morale, et si on peut nommer cette chose, la lumière de cette beauté, quel silence, alors ! Car la tragédie apparaît, la tragédie œdipienne de l’aveuglement ébloui, alors que les Européens qui ne peuvent pas la nommer, qui ne la vivent pas, veulent encore la conquérir, se la partager au nom de la justice, et alors ils règnent sur des villes riches et hideuses.

Quelles belles pages d’Albert Camus sur la liberté, qui n’a de sens que si elle peut s’accomplir comme refoulement originaire face à la beauté des origines, à la lumière si étincelante qu’elle aveugle Œdipe et que s’impose, pour vivre, la séparation symbolisée par les ruines et la poussière, que si la raison, celle des Grecs, fait voir les limites à ne pas franchir sinon c’est l’immobilisation dans le passé. Albert Camus nous émerveille par sa capacité de solitude, par sa fidélité au silence, au désert, aux pierres, qui symbolisent cette liberté, cette vie poétique où le printemps revient après l’hiver, et l’été ramène les fruits.

Alice Granger Guitard



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