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Lettres à Philippe Sollers 1958-1980 - Dominique Rolin

Editions Gallimard 2018

dimanche 2 décembre 2018 par Alice Granger

En lisant, une citation tirée du « Paradis » de Philippe Sollers me vient à l’esprit pour dire mon impression, à propos de cette femme telle qu’elle apparaît par ses lettres. « Regardez-moi cette eau-forte, bande de cohortes à la morte » ! Une eau-forte !

Ce qui est important, c’est la séparation. Ce sont deux solitudes qui font un nous, ensemble et séparés, et par ses lettres Dominique Rolin ne cesse de lui dire qu’il n’y a plus rien d’autre. Dans ses lettres, elle dit à la fois la solitude invivable et le nous merveilleux par exemple dans l’envers diapré de Venezia où « nous pouvons nous taire activement ensemble ».

Lorsqu’ils se rencontrent, en 1958, elle a quarante-cinq ans et lui vingt-deux. Peut-être cette différence d’âge fait-elle choisir la clandestinité pour vivre leur amour ? En tout cas, ce secret est lui-aussi très important, gardien peut-être de sa liberté absolue à lui. D’emblée, il est ce jeune homme de « La tempête » de Giorgione, qui s’éloigne en regardant la femme qui allaite, et tandis qu’un éclair zèbre le ciel, derrière (« l’éclair-surprise de ma rencontre avec toi »). Lorsqu’ils se rencontrent, elle est en grand deuil, elle vient de perdre son second mari, sculpteur. C’est cette femme blessée, dans une solitude béante, et si belle, qui bouleverse le jeune écrivain. L’amour qui surgit entre eux comme la tempête de Giorgione, on dirait que, par la clandestinité et la séparation, il arrête le temps de cette femme dans cette solitude blessée, et alors, plus rien ne compte pour elle que lui, qui, comme le jeune homme du tableau, est toujours en train de s’en aller, et de ne jamais partir en même temps, puisqu’il est aussi l’enfant au sein. « Ce qui est bon », écrit-elle, « C’est d’être seul dans le ‘pas-seul’ ». Assez vite, elle sait qu’il a une vie ailleurs. Mais sans doute est-elle capable de vivre cela comme le deuil, comme la solitude. Elle lui écrit : « Depuis longtemps… j’avais en moi le germe d’une douleur inguérissable. Ton apparition m’a transformée, a modifié jusqu’au temps ; et j’avais fini par oublier le malheur ». Dominique Rolin écrit cela au moment où Philippe Sollers épouse Julia Kristeva, une violence si forte pour elle que, j’imagine, cela fait revenir comme jamais ce deuil, état dans lequel il l’avait rencontrée, et peut-être de manière inconsciente a-t-il désiré l’y arrimer à nouveau, comme l’acide nitrique jeté sur le métal pour sculpter l’eau-forte ? En tout cas, elle met du temps à se remettre, elle croit en mourir. Et lui, il revient toujours, il lui téléphone, il lui écrit, rien n’a changé, tandis que lorsqu’il n’est pas là, elle ne vit pas vraiment, s’ennuie à mourir, guette les lettres ou attend près du téléphone, puis est transportée de joie après avoir entendu sa voix, et relit et relit encore les missives en ayant l’impression qu’il est là, qu’ils se mélangent.

Ce temps suspendu qu’elle a la force de vivre est incroyable, que les lettres rythment et rendent vivable. La séparation nourrit leur union secrète et éternelle, comme si ensemble ils avaient réussi à vivre dans un autre monde.

Leur écriture respective avance dans leur solitude respective et dans la lecture mutuelle. Avec cependant une sorte de déséquilibre. Car dans ses lettres, elle dit une admiration sans bornes pour l’écrivain exceptionnel qu’il est, tandis qu’elle se présente elle-même comme quelqu’un sans érudition, et sans pensée, et qui est suspendue à son jugement sur ce qu’elle écrit.

C’est lui qui est le maître du temps, du rythme, de l’aménagement de la clandestinité. On la sent le laisser décider. De sa vie vivante arrachée comme un très long sursis à la mort. « Un secret : je suis la fille soumise la plus rétive de la terre » !

« … il faudra que tu m’entoures beaucoup car je serais capable de tomber ». « Quant à toi, tu es mon tout, et je m’y perds, je m’y anéantis avec le désir de ne jamais plus retrouver mon chemin… Je suis heureuse à mourir. Mais je ne mourrai pas. » Voilà, tout est dit pour aller jusqu’en 2012, date de sa mort à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans ! En effet, cet amour comme il n’y en a jamais eu, la rendant heureuse à mourir, l’a longtemps empêchée de mourir !

Pour elle, si Philippe Sollers est un écrivain d’avant-garde, c’est qu’il est libre ! « Tu m’as donné l’impression d’être un revenant sur la terre. C’est-à-dire, revenu d’univers si beaux que ton moi actuel en est resté chancelant ».

Elle écrit : « Je ne suis vraiment moi que seule à Verneuil ou auprès de toi. » Verneuil est l’appartement parisien de Dominique Rolin où ils se retrouvent à des jours décidés par Sollers. « Mon si cher amour, le silence est tel autour de moi et je suis si pleine de ta pensée, de mon bonheur de toi que je ne puis faire autrement que t’écrire avant de monter me coucher. » Bien sûr, la distance qui les sépare l’inquiète, mais elle trouve qu’il est plus vrai qu’il soit livré à lui-même.

En juillet 1967, lorsque Philippe Sollers se marie, elle écrit : « j’ai mal à notre irréductibilité dans le monde ». Mais elle ajoute vite, prouvant sa résistance incroyable à la douleur et à la perte, au deuil, à son intelligence hors du commun du corps différent qui naît de ce deuil et du temps différent, « J’ajouterai pour finir que cette souffrance est efficace parce qu’elle est révélatrice. Nous ne nous serions peut-être jamais aperçus de notre évidence. J’apprends à nous penser, à nous aimer vraiment. » Et elle signe : Le Thon qui remontait la rivière. Pour résister, ne pas mourir, échapper à l’enfer, il y a les appels téléphoniques de Sollers, et l’écriture dans laquelle elle se jette comme on se noie. Elle pense souvent à sa mort, il y a des moments où elle assiste à son passage.

Il est le centaure, d’une incroyable liberté, d’une sauvagerie solitaire. « Partout, déchirement et plénitude d’amour ». La lettre date aussi de ce mois de juillet du mariage. En novembre de la même année, 1967 : « Je suis si profondément habitée par notre ‘nous’ si jeune et si vieux à la fois ». « Un abîme de jouissance d’un côté, un abîme d’angoisse de l’autre… Je t’adore ».

1972. « En dehors de toi, rien, rien, et c’est merveilleux parce que ce rien est encore toi. » Son ombre la double, est devant elle haute et large.

« Notre chance est inimaginable » !

L’éclipse sollersienne est terrible et merveilleuse.

« Ta pensée me dessine et me sculpte ». On est en juillet 1973. Leur amour a quinze ans. « … il suffit qu’on soit deux, toi et moi devenus un nous irrésistible ». « Nous sommes de merveilleux privilégiés en somme puisque nous n’avons pas voulu être des rats, des mollusques, des champignons parasites ».

1974. « Vive nous » ! « … c’est toi le grand vulcanologue de notre époque » ! « …j’aimerais être digne de ta création ».

1979. « Il faudrait pouvoir foncer dans le combiné, plonger dans ta bouche en train de me parler, j’aimerais que tu me mastiques, m’avales et me digères. Au fond, l’anthropophagie n’est-elle pas un acte d’amour absolu ? Au fond, j’aimerais être mangée par toi et qu’on n’en parle plus » ! Jamais on n’a écrit de lettres d’amour comme cela ! Ces deux solitudes qui font nous, but étoile fixe.

Alice Granger Guitard

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