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Khalil - Yasmina Khadra

Editions Julliard, 2018

mercredi 19 septembre 2018 par Alice Granger

Yasmina Khadra a écrit ce roman en s’inspirant des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Le personnage fictif qui raconte est un des kamikazes impliqués dans ces attentats si meurtriers. Il est encore là pour le faire parce que sa ceinture bourrée d’explosifs et qu’il devait actionner dans le métro n’a pas fonctionné. Le roman se déroule comme l’intervalle ouvert entre les attentats de Paris qui devaient le faire directement monter au paradis auprès de Dieu et le deuxième attentat, au Maroc, où dans l’explosion il rejoint non plus Dieu mais le seul être avec lequel il a toujours eu un lien affectif indéfectible, sa sœur jumelle morte dans un attentat perpétré dans le métro de Bruxelles. Seul ce lien affectif puissant a pu, dans ce désir d’un ailleurs qui le tirera de cette chienne de vie, dévier son deuxième acte kamikaze, qui ne fait aucune victime. Rien ne peut ébranler la détermination de Khalil à aller ailleurs que cette chienne de vie tellement il n’y a aucun espoir pour lui ! Cet ailleurs se trouve au bout de l’engagement kamikaze qui commence par une prise en charge affective fraternelle où les « frères » exploitent les blessures de la chienne de vie, promettent la solution pour quitter définitivement ce chaos, présentent à l’être cabossé un Dieu aimant, protecteur, mais exigeant aussi du sang infidèle versé. Donc, Khalil est définitivement sourd à toute possibilité de retour en arrière, même si sa sœur jumelle y est encore. En arrière, cette sœur jumelle avec laquelle il est si complice est à ses yeux encore dans le chaos, l’absence de perspective, le manque affectif à la maison, l’humiliation partout. Et lui, il part le premier pour l’attendre au paradis. Donc, il est décidé. C’est seulement, à l’autre bout du roman, en conclusion, lorsque cette sœur jumelle victime collatérale du terrorisme meurt dans un attentat du métro et le précède au ciel que sa conviction de kamikaze peut subir une déviation qui sauvera les victimes qu’il voulait faire. L’explosion de sa ceinture prendra le sens personnel d’un acte destiné juste à rejoindre le seul être qu’il aime et qui l’aime, cette sœur jumelle. D’où cette immense fragilité affective qui s’entend dans ce roman de Yasmina Khadra à propos de ces jeunes kamikazes si déterminés à faire le maximum de victimes dans leurs attentats afin de mériter l’affection totale de Dieu au paradis ! Ce Dieu aimant qui, dans le cas de Khalil, tranche d’avec un père absent, qui n’a aucun intérêt pour son fils. Un lien affectif puissant suffit à changer le terroriste Khalil en jeune désespéré qui se suicide pour rejoindre sa sœur jumelle, suicide rachat qui prend la forme d’un cadeau à cette sœur sous forme de renoncement à tuer ! La promesse de l’au-delà reste aussi forte, il n’est pas question d’y renoncer puisque c’est le seul endroit, tragique, qu’il aperçoit pour échapper à la chienne de vie. Mais ce n’est plus le Dieu des fanatiques islamistes exigeant le maximum de victimes qui l’attend, c’est juste sa jumelle, qui n’exige aucune tuerie, puisqu’elle est elle-même victime des terroristes ! Yasmina Khadra montre bien la responsabilité de cette chienne de vie, à la fois marquée par le manque affectif et l’absence d’avenir dans un climat d’humiliation, de rabaissement, pour l’engagement terroriste dont la porte d’entrée se teinte de douceur fraternelle. Un ami d’enfance de Khalil, choyé par sa mère, très aimé, n’a aucun problème pour réussir ses études et avoir un bel avenir ! La mère de Khalil, elle, une Berbère pas du tout intégrée, est vécue par son fils comme manquante dans cette vie ici, puisqu’elle ne franchit jamais le pas de sa porte, n’offrant qu’un taudis. Khalil est donc littéralement abandonné aux mains fraternelles des recruteurs terroristes qui vont pallier ce manque qui commence déjà dans la famille, puis se poursuit dans la vie sociale chaotique et l’échec scolaire.

Dès les premières pages du roman, nous sentons que Khalil est totalement sous la coupe de l’émir Lyès, dont pourtant l’adolescence fut chaotique, et très loin de la religion. Khalil, dans cette voiture qui l’amène, ainsi que trois autres « frères », à Paris pour frapper au Stade de France, a encore un peu de lucidité, puisqu’il se souvient que « quelque chose clochait chez lui. Son père avait à plusieurs reprises songé à l’interner ». Désormais, devenu « preux chef de guerre », Syès arrache à leur « chienne de vie » ces jeunes en les emmenant sur un tapis volant. Khalil évoque sa sœur jumelle. Nous comprenons qu’elle incarne la seule douceur de cette chienne de vie, et devinons que s’il peut encore y avoir une issue moins pire pour ce jeune kamikaze décidé à mourir pour aller droit au paradis c’est seulement par elle.

Khalil n’a encore rien vu du monde. Il a vécu à Molenbeek en Belgique dans un monde sans perspective, dans un ghetto où il n’y avait pas beaucoup de têtes blondes, et ce jour-là c’est « la première fois de mon existence que je m’aventurais sur les terres de France ». Jusque-là, des excursions scolaires lui avaient fait découvrir Rotterdam et Séville, il ne quittait son quartier que pour aller un été sur deux au Maroc, dans le douar d’un massif marocain où étaient nés ses parents. Donc, la perspective ne s’est vraiment ouverte pour lui qu’avec ce recrutement pour devenir terroriste. Dans la voiture, à côté de lui, il y a son ami d’enfance Driss, qui était devenu son héros lors d’une spectaculaire bagarre à l’école. « J’étais heureux de mourir à ses côtés ». Nous sentons ce climat de fraternité enveloppée dans la promesse d’aller au paradis, qui s’enracine dans une amitié d’enfance, habilement. C’est, bien sûr, Driss qui l’a entraîné là-dedans ! Au moment où lui, Khalil, naviguait à l’aveugle ! « Il me fallait une voie, et les frères me l’ont montrée » !

Pendant le voyage, Khalil laisse vagabonder ses pensées. Sans doute manquera-t-il à sa sœur jumelle, peut-être à sa mère, mais pas du tout à son père. C’est un père absent, aux yeux de son fils. Un père au bout du rouleau, alcoolique, flambeur. La conséquence, c’est que la famille de Khalil a été les copains, et sa maison, la rue. La mère, qui ne s’était jamais hasardée « à l’extérieur de la case départ », n’attendant rien, figée dans le temps, Berbère exilée en Occident, n’a été d’aucune aide pour l’avenir de Khalil ! Tout le destine à tomber entre les mains des recruteurs, et cette irrésistible fraternité tandis qu’il y a « quelqu’un qui veille sur nous, là-haut » ! Jamais cela n’était arrivé à Khalil, que quelqu’un veille sur lui, lui promette l’éternité au paradis !

Mais dans cette voiture, Khalil observe, et est sidéré par l’opacité de deux des frères. Il commence à comprendre que l’organisation de tels attentats nécessite cloisonnements, opacité, secret, et rupture des liens familiaux et amicaux. Celui qui veille sur les frères d’en haut exige l’exclusivité ! Bien sûr le combat est titanesque. Ou « appartenir à Dieu ou bien lui tourner le dos pour faire face à la damnation ». Le combat a été terrible pour lui. Mais Dieu a été plus fort que « mille armées de démons ». Là, il devient quelqu’un, alors qu’avant, on lui avait « confisqué mon statut de citoyen pour me refourguer celui de cas social » ! Pour Khalil, servir Dieu, c’est se venger de ceux qui l’ont chosifié ! Donc, Yasmina Khadra souligne à la fois l’immaturité affective et la responsabilité de la société, qui ne lui a ouvert aucune perspective réelle, dans le fait que Khalil s’est laissé piéger et devient un kamikaze décidé à aller jusqu’au bout. Il avait vraiment une chienne de vie ! Il est devenu une sorte de chevalier d’un ordre qui n’a pas d’équivalent. Enfin, il est quelqu’un. « Mourir pour la cause suprême est un privilège qui n’est pas donné à n’importe qui », il en est persuadé. En fait, on a l’impression que le choix terroriste met un sens et du rêve fou dans une impasse terrible pour ce jeune sans autre stabilité que cette jumelle, qui n’a pas fait d’études. « C’est la première fois dans ma vie que je me sens important ». C’est terrible, en effet, une société dans laquelle, à aucun moment, un exclu n’a de chance de se sentir important pour d’autres ! « Il n’y a rien de bon pour nous sur cette terre » ! Ce soir, Driss est d’une beauté et d’une douceur séraphique !

Avant de le laisser, Driss lui recommande de choisir la rame de métro la plus bondée… Et lui dit, lui, qu’il le trouve important ! Il est très fier de lui. Il faut imaginer l’impact que cela a sur un être à qui personne n’a jamais dit ça ! L’impact affectif énorme !

Les futurs kamikazes avaient été méticuleusement préparés. Driss était le garant de Khalil. Il fallait vérifier s’ils étaient des « bombes solvables » !

Or, au Stade de France, ça ne se passe pas comme prévu, il y a des explosions meurtrières à l’extérieur mais pas à l’intérieur du Stade de France. Khalil est désarçonné. Driss n’est pas là. Il se dirige vers le RER, où il devra actionner sa ceinture. Les oiseaux d’Ababil, comme dans le Coran où ils lapident l’armée qui voulait dévaster La Mecque, sont ces kamikazes et leur ceinture d’explosifs. Mais celle de Khalil ne fonctionne pas. Il se sent complètement perdu. Il devrait être mort. Il n’a évidemment pas un sou. Il réussit à joindre un ami d’enfance, le supplie de venir le chercher, et bien sûr lui ment sur les raisons de sa venue à Paris. Cet ami lui apprend que Paris est quadrillée à la suite des attentats. Il le laisse à un endroit neutre qui ne laisse rien soupçonner de ce que fait Khalil. Celui-ci réussit à arriver chez sa sœur aînée, à qui il a souvent demandé de l’argent. Ce qu’il fera encore. Une sœur en dépression nerveuse. D’aucun recours pour stopper la terrible dérive de son frère. Elle-même désespère de la vie ! Alors qu’elle l’a laissé seul, il est en proie au doute, à propos de cette ceinture où il découvre un portable. Quelqu’un a-t-il essayé de le faire sauter à distance ? A-t-on testé sa détermination avec une ceinture qui ne fonctionne pas ? C’est dur, ce doute sur la confiance qu’on peut avoir en lui !

La sœur aînée lui apprend qu’une cousine est morte dans l’attentat du Bataclan. Khalil veut rester indifférent à cette mort. Coupé du monde, ce qui le préoccupe surtout, c’est ce que pensent de lui ses « frères » ! Et oui, l’obsession d’être quelqu’un !

Rentrant en car à Bruxelles, il s’aperçoit que l’onde de choc des attentats de Paris frappe la Belgique. C’est pour lui insupportable et il fuit, demande l’hospitalité à son ami d’enfance. Cet ami d’enfance est le contraire de Khalil. Ayant lui aussi une mère Berbère, et un père mort dans un accident de voiture, il n’a pourtant manqué de rien, des jouets, bien habillé, propre, réussissant ses études ! Car sa mère veillait sur lui ! Toute la différence ! Mais la solidarité fraternelle avait persisté entre eux !

Khalil est obsédé par l’échec de sa mission kamikaze, et par sa conséquence, la déchéance. Il apprend la mort du kamikaze Driss ! Mais il a été sa seule victime. L’ami d’enfance qui l’héberge est ravagé par la mort de Driss aussi son ami, et surtout d’apprendre ce qu’il était devenu. Nous sentons que la condamnation des actes terroristes par cet ami d’enfance n’a aucune chance d’ébranler l’engagement terroriste de Khalil ! Son ami s’en rend compte. Se doute que comme Driss, lui aussi est irrécupérable. Khalil n’est désormais plus jaloux d’un ami d’enfance brillant, réussissant à l’école. Il penche vers Driss, qui a choisi l’éternité, là-haut. Khalil a été trop méprisé par son père, lorsqu’il échoua à l’école. Un dédain vouant à la perdition. Condamné à être la lie de l’humanité. La mosquée l’a recyclé comme on recycle un déchet, écrit Yasmina Khadra ! La sœur jumelle est tout ce qui lui reste sur terre.

Un frère terroriste rencontré par hasard explique qu’après les attentats, chacun doit se tenir à carreau et attendre que les choses se tassent. Or, Khalil est si pressé de dire à l’iman Lyès qu’il ne s’est pas dégonflé ! Or, ce frère dit que Lyès le sait, et que personne ne doute de sa bravoure. On lui a juste refilé le mauvais gilet. En tout cas, on comprend que « la bombe solvable » doit rester engagée… Lyès lui fait dire de rester dans son coin, ne pas se faire remarquer, éviter l’association fraternelle. Khalil s’aperçoit que tout ce qu’il a fait depuis Paris est connu des « frères », il se sent espionné, il a l’intuition d’un maillage délirant. L’émir lui envoie de l’argent, pour tenir dans une planque. Mais Khalil est rongé par le doute, cette histoire de mauvais gilet ne semble pas tenir, et donc, il tremble à l’idée qu’on n’ait pas eu confiance en lui. Ou bien, on voulait le flamber à distance. Toujours cette peur délirante de n’être pas aimé !

L’ami d’enfance réussit à lui trouver un travail chez un Turc. Voilà, il semble normal. Rencontrant la mère de Driss effondrée, qui lui dit que les ennemis de Dieu sont ceux qui ont menti à son fils et l’ont conduit à la mort, il proteste en disant qu’il est désormais entre les mains du Seigneur.

Rencontrant sa sœur jumelle, Khalil a l’impression de retrouver son élément, on se demande si cela va être assez fort pour l’arracher à sa détermination. Mais comment pourrait-elle faire quelque chose, puisqu’il lui ment sur ce qu’il fait ? Khalil est seulement intéressé de savoir si la police est venue à la maison. Et la jumelle voudrait réconcilier son frère avec son père qui est très malade. Mais cela reste sans effet. De même que cela n’a aucun effet sur lui d’apprendre que sa mère le guette chaque jour sur le seuil de sa maison. C’était parce que cette mère incarnait la déveine qu’il avait fui la maison ! Allant la voir, il constate qu’il n’a jamais été heureux dans ce taudis ! Cette mère lui dit à quel point son père aurait voulu être fier de lui. Mais ces paroles arrivent trop tard ! Khalil part, il ne veut pas que ce père le prenne dans ses bras.

C’est dur d’attendre ! Khalil se sent redevenu le lambda d’autrefois ! Les frères semblent s’être volatilisés ! Il avait développé une grande addiction à cette fraternité. Il en veut à l’émir Lyès de l’avoir abandonné à son sort. Il y a quelque chose d’infantile dans cette histoire. Une dépendance terrible. Il suffit de si peu de chose pour dégringoler de l’estime de soi !

Khalil perd aussi l’amitié de l’ami d’enfance qui l’a hébergé lorsque celui-ci se rend compte qu’il est un kamikaze ! Peu à peu, les liens sociaux du passé sont détruits.
Lorsque l’émir Lyès réapparaît, le serre dans ses bras, « c’était le bonheur que je tenais à bras-le-corps » ! Une sorte de père idéal, réparant le père chaotique, ouvrant un lieu affectif faisant oublier le cauchemar du taudis d’autrefois. L’émir veillait sur lui de loin ! Mais il le soumet à un interrogatoire ! Pour montrer ses fautes, et bien sûr renforcer sa détermination en jouant sur la peur de décevoir et ne plus être quelqu’un ! Une sorte d’habile chantage affectif !

L’émir Lyès prépare Khalil à aller se faire sauter au Maroc. Pour corriger ce pays, dit-il ! Donc, lorsque Khalil rencontre sa jumelle à Bruxelles, et qu’elle le présente à une amie avec laquelle elle suggère qu’il pourrait se marier, il répond qu’il est déjà pris ! Bien sûr ! Il ne reverra plus sa jumelle vivante. Lyès demande à Khalil de rompre tout contact avec le monde extérieur, afin de se préparer pour l’attentat du Maroc. Le contact avec la jumelle est coupé par ce refus du mariage. Khalil, s’il est contrôlé, doit dire qu’il vient au Maroc pour se marier avec sa cousine. Tout est minutieusement préparé. Avant de partir, logeant dans un magnifique studio, il lui semble avoir un avant-goût de ce qui l’attend au paradis. Il va se baigner dans une mer démontée, et dans cette hystérie lactée, cette sorte d’eau amniotique, il connaît une jubilation intense, une apothéose. Puis il se recueille sur une dune et un sentiment primitif de bonheur le remplit « d’une extraordinaire plénitude ». D’avoir été choisi comme celui qui exécutera la mission au Maroc le comble, le fait se sentir déjà au paradis ! C’est la jouissance de se sentir être quelqu’un, un élu ! Il est prêt !

Mais, étrangement, soudain ses tripes se tordent, se déchirent. La télévision parle d’un attentat meurtrier commis dans le métro de Bruxelles ! Le ventre de Khalil fait atrocement mal. Il ne sait pas encore que ceci est en relation avec l’attentat, et qu’il a ressenti dans ses tripes la mort de sa jumelle, qui est parmi les victimes !

Lyès anticipe le départ de Khalil pour Marrakech. Khalil piaffe d’impatience. C’est encore un kamikaze pur et dur ! Avant de partir, il apprend que sa jumelle était dans le métro. Il part en train pour Bruxelles, dans un état second. En lui, ça tremble ! Car le Seigneur peut-il vraiment être plus fort que sa sœur jumelle ? Chez ses parents, son père, le teint terreux comme celui d’un moribond, le met dehors, en lui apprenant la mort de sa sœur jumelle ! Bien sûr, tous les frères sont aux petits soins de celui qui s’est pris de plein fouet la mort du seul être qui comptait pour lui. Il s’agit de garder « la bombe solvable » ! Lyès se rend compte que Khalil est ailleurs, n’écoute pas vraiment. Il trouve qu’il n’est plus la même personne. « J’étais ailleurs. Là où aucun baume n’était en mesure d’atténuer ma douleur ». L’ailleurs a donc changé ! Mais il ne renonce pas, bizarrement, à sa mission kamikaze au Maroc. Les jours avant son départ, il va longuement se recueillir sur la tombe de sa sœur. Comme la rejoignant déjà.

Rencontrant son ami d’avance auprès de cette tombe, il se réconcilie avec lui, et songe à la différence entre eux, au fait que la chance ne lui a jamais souri alors qu’à son ami oui. Un jour, il avait cessé d’attendre le miracle, le rejet de toute une société a germé en lui, il s’est mis à héberger « des agents dormants » en lui, le persuadant qu’il se prélassera dans les jardins du Seigneur ! Lyès le harcelait, le tentait, et peu à peu les agents dormants cumulés à son insu se sont substitués à ses fibres sensibles ! « Le temps de te rendre compte de ce qui t’arrive, et déjà tu es quelqu’un d’autre, un être flambant neuf… Tu es respecté, écouté à ton tour, aimé… tu te découvres une vraie famille, des projets et un idéal ». Le citoyen résiduel devient le nombril du monde ! Lorsque le stade de lévitation est atteint, il est impossible de revenir en arrière ! Cette lucidité sur le processus intérieur affectif et narcissique qui l’a conduit au terrorisme kamikaze est un effet violent de la perte de sa jumelle dans l’attentat terroriste. Et la détermination se lézarde. Il ne comprend plus pourquoi ce malheur de plus, cette épreuve de plus pour le tester. Il sent que l’ange qui veillait sur lui l’a poignardé dans le dos. Ce n’est pas juste, se dit-il ! Il prend conscience que les « frères » l’avaient trouvé sur leur chemin, où il était déjà sans repères, et qu’ils l’ont ramassé et gardé, puisque personne ne le réclamait. Avant, il n’était qu’un parasite, une larve vivant aux crochets d’un père radin et d’une mère misérable. Que faire, alors ?

Un frère lui demande si c’est la mort « accidentelle » de sa sœur qui lui fausse son jugement. Il pense au kamikaze de Manneken-Pis, qui a sorti un couteau devant des policiers, pour être tué. Khalil songe à faire pareil, et se dit que ce n’est pas un suicide, c’est pour sauver des âmes ! Mais Lyès, devinant son projet, lui enlève ce couteau. Il part enfin pour Marrakech, comme s’il était toujours décidé à accomplir l’acte kamikaze prévu ! Du fond de son enfance, une odeur de four banal lui revient de la ferme tribale du Maroc ! Il se revoit avec sa sœur jumelle, qu’il ne peut rattraper lorsqu’elle court à travers les champs, mais qui l’attend près du fournil, et lui offre une bonne galette ! Le matin, il aimait admirer les vergers de sa fenêtre. Ces images du passé anticipent les paradisiaques retrouvailles avec sa sœur jumelle, et sa détermination à la rejoindre elle, et non pas le Dieu qui exige un bain de sang ! Il ne laisse derrière lui que des regrets. Et, comme un cadeau à sa jumelle, en la rejoignant dans l’ailleurs, il épargne les victimes qu’il devait faire !

Yasmina Khadra met très bien en évidence dans son roman que c’est une absence de repères familiaux, un climat affectif chaotique, puis une société humiliante et peu organisée pour tendre la main à ces êtres cabossés et hypersensibles prisonniers de leur ghetto social qui fournit des déchets humains qui seront recyclés par l’organisation terroriste islamique.

Alice Granger Guitard



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