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Le soleil noir de la puissance 1796 - 1807, Dominique de Villepin

Editions Perrin, 2007

jeudi 5 avril 2018 par Alice Granger

Ce deuxième tome de la trilogie napoléonienne écrite par Dominique de Villepin est, dit-il, « l’exact contrepoint » de ce qu’avait montré le premier tome « Les cent-Jours ou l’esprit de sacrifice » à savoir « que la chute pouvait être fondatrice ». Ce tome « s’attache à démontrer l’inéluctabilité de la chute derrière l’apogée ». D’emblée, Dominique de Villepin souligne à quel point « l’Empereur voulait régner par l’imagination dont il a dit qu’elle gouvernait le monde ». Son impression, au fil de la lecture d’innombrables ouvrages qu’a nécessité l’écriture d’un tel livre si érudit et passionnant parce qu’on y sent à l’œuvre l’expérience personnelle du pouvoir, est que les deux corps de Napoléon, poétique et politique, « se mêlent en une alchimie parfois déroutante ».

Il y a un extraordinaire vers de René Char (un poète justement cher à Dominique de Villepin, et ce n’est pas un hasard !) qui fait très exactement écho à cette impression de Dominique de Villepin : « Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir ». Ce livre me semble le démontrer à chaque page, Napoléon n’a cessé de batailler pour que le désir échappe à son immobilisation, à sa réalisation, afin d’entrer dans le poème du monde. Sauf qu’il est resté tragiquement au seuil de ce poème ! Le poème de l’émotion sensorielle et poétique de la découverte du vrai dehors, en s’échappant libre des mains de l’anticipation totalitaire qu’entreprend le fantasme maternel, en coupant le cordon ombilical. J’évoque d’emblée cette mère à cause de la mère de Napoléon, au caractère aussi fort que lui, et dont parle Dominique de Villepin. Je voudrais, dans ma lecture, commencer par elle. En l’imaginant, cette mère corse ! Dominante, ne se soumettant jamais à la perte de l’image forte de mère avec ses enfants corses en elle, s’identifiant avec l’île gardant en elle ses enfants qui l’aiment tant qu’ils ne veulent pas la quitter, qu’ils l’idéalisent ! Elle deviendra Madame Mère, la Mère corse, la Mamma régnant sur la famille, là jusqu’au bout ! Mais sa peur, imaginons que c’est celle de ne pas être à la hauteur de l’idéalisation de cette île de Beauté. Celle de ne pas pouvoir, à l’intérieur de la famille, continuer toujours à garder les siens dans ce confort, ce giron corse, cette douceur de vivre, conforme à la réputation inégalable de cette île. Nous l’imaginons qui tremble secrètement de peur à l’idée de n’être soudain plus rien, de manquer, de ne plus signifier un lieu idyllique plein de ses enfants comme l’île de Beauté matricielle, à cause de la précarité de la famille, à cause de la guerre des clans familiaux corses, à cause de la fragilité de la reconnaissance de la noblesse de la famille, à cause du manque de pouvoir du mari, à cause du statut changeant de l’île. Nous l’imaginons paniquée à l’idée de ne plus se voir dans le miroir pouvoir incarner l’identité corse que souligne Dominique de Villepin ! Avec une identité si forte, cette « Corsitude », qui ne se soumet jamais, la gestation ne saurait pourtant avoir de fin. Cette Mère totalement identifiée à l’île corse veut garder en son sein ses enfants à jamais attachés à un lieu idyllique unique, inégalé, d’où on ne peut désirer partir. Au pire, elle ne peut que refouler indéfiniment la fin de ce temps, par un garçon sauveur à jamais relié à une île matricielle idéalisée, partageant avec sa mère le même refus de la séparation. Lorsque la relation entre mère et fils est trop fusionnelle, trop passionnelle, la pulsion de mort est à l’œuvre chez ce garçon pour lutter contre le gouffre de la possession maternelle. Le lien entre Napoléon et sa mère, on l’imagine ambigu, tumultueux, passionnel, amour total et pulsion de séparation, processus immunitaire de rejet pour ne pas être dévoré par elle. Il la séduit, et en même temps il veut saccager le lien, plus il est attaché à elle, plus elle le regarde comme l’enfant sauveur et plus il se voit en elle comme l’enfant Roi, plus le processus immunitaire de rejet se met à l’œuvre pour engager la sortie et la chute hors de cette matrice maternelle imaginaire étouffante et enivrante. Côté mère et côté garçon, parce que cette relation passionnelle est invivable, imaginons que la mélancolie s’installe secrètement comme la jouissance d’un soleil noir en réussissant à éterniser la chute, s’agrippant au placenta imaginaire comme à un doudou, ne se soumettant jamais à l’idée de la fin. Car aucun autre lieu ne saurait accueillir, dehors, le garçon à l’enfance corse si libre, si belle ! Jouissance masochiste de ce lieu en perte, qui n’étouffe pas parce qu’il est en perte, mais qui l’enivre d’amour parce qu’il n’est pas encore perdu, parce que l’imaginaire lui offre un campement fragile !

Imaginons la précarité de la situation de cette famille corse, qui a dû batailler, humiliée dans sa fierté si viscérale. N’a-t-elle pas fait craindre que cette jouissance pleine et tranquille sur l’île matricielle de Beauté avec laquelle cette mère s’identifiait probablement pouvait prendre fin ? Que ce désir de rester dedans reste un désir, n’était-ce pas impensable pour elle ? Pouvait-elle laisser ce garçon aller vers le dehors de la naissance, sur une terre dont elle ne partagerait pas l’identité suave, parfumée, ensoleillée, pouvait-elle l’abandonner au poème du monde, sans risquer d’imploser dans sa belle image de mère pleine, toujours fonctionnelle ? Pouvait-elle redevenir femme, elle-même accepter de naître au poème du monde, cesser d’être circonvenue par une fonction matricielle résumant toute sa vie de femme réduite à la mère, dominante Mère corse ? N’aurait-elle pas attendu ce garçon, Napoléon, ne l’aurait-elle pas imaginé, comme le sauveur, celui qui réussira à stabiliser, idéaliser, matérialiser cette île apaisée, ordonnée, bien gouvernée, maternelle ? Ne l’aurait-elle pas imaginé en l’entourant elle-même, par le fantasme maternel, d’images pleines, suaves, parfumées, semblable à cette Corse parfumée ? On connaît mal, écrit Dominique de Villepin, les premières années de Napoléon, mais juste le caractère dominant que lui et sa mère partagent, son statut d’enfant gâté qui maltraite sa fratrie, les relations orageuses ente la mère et ce fils, tout cela ne permet-il pas d’imaginer qu’il était surplombé des ambitions de sa mère, le distinguant parmi la fratrie comme celui qui serait l’homme providentiel, ceci bien sûr dans une vision de la Corse plus idéale qu’elle ne l’était dans son instabilité et dans une situation de la famille où la noblesse serait devenue plus certaine et la vie matérielle plus douce ?

Cet imaginaire évoqué par Napoléon, dont il dit qu’il gouverne le monde, n’est-il pas cette bataille afin de faire croire que le placenta ne se détruit jamais mais se perpétue autrement, par l’imaginaire ? Et que l’on peut sentir dans le fait que les humains persistent à tout attendre d’en haut, eux restant centrés sur leurs intérêts locaux et jouissances, l’intérêt général étant à charge du pouvoir fort qui devrait savoir faire tout ce qui est bien, et eux n’auraient pas à accomplir leur part, ce à quoi Dominique de Villepin avait répondu par ce titre si libérateur, « Seul le devoir nous rendra libres »… ?

L’enfant sauveur, devenant l’homme héroïque et providentiel, a beaucoup plus que son père le pouvoir de conserver ce placenta imaginaire, puisque ce père, le fils l’a sans doute senti comme ne refoulant pas la réalité moins idyllique de l’île, donc le danger de l’instabilité, les hauts et les bas, les affrontements, les luttes intestines. Bref, cet homme pouvait-il assurer la mère, les enfants, contre un possible déracinement, contre le dérangement d’un confort familial, d’un statut social obtenu en bataillant ? Pouvait-il assurer des enveloppes placentaires symboliques ? Napoléon reprochera à son père d’avoir fait le mauvais choix politique pour la Corse. Donc, voici une confrontation oedipienne, la faiblesse du père donnant au fils le pouvoir, aux yeux de la mère corse dominante et de la fratrie. Sans que ce fils providentiel n’ait à se mesurer à son père, le fameux interdit de l’inceste freudien ne passant, à peine perçu mais comme chronique, que par l’humiliation de la précarité, par la menace de la fin de la jouissance de l’île de Beauté suave maternelle, et par la pulsion de mort à l’œuvre chez ce fils pour refouler le lien fusionnel avec cette mère. Le garçon providentiel est celui qui imagine pouvoir sauver sa mère de la mélancolie, mais est entraîné avec elle vers le soleil noir, par le travail de la pulsion de mort qui veut couper le lien étouffant. La relation de Napoléon à sa mère a toujours été orageuse, batailleuse, mais ne sont-ils pas restés inséparables ?

Voilà : en lisant ce texte de Dominique de Villepin, j’entends qu’il me raconte l’histoire de Napoléon, homme providentiel, qui bataille non pas pour l’amour réalisé du désir qui reste désir, celui par exemple d’une mère qui laisse sortir d’elle son enfant imaginaire, qui le laisse devenir l’enfant né, changeant l’amour possessif du fantasme maternel en amour qui donne ce qu’il n’a pas puisqu’il donne le monde où vivre avec les autres, mais au contraire en commençant par le désir réalisé. Désir réalisé déjà par la mère, qui s’identifie à l’île de Beauté, qui fait croire à son garçon imaginaire que la terre où il naît est la même chose que le ventre de sa mère, et que ce sera à jamais idyllique si lui, il est à la hauteur, s’il sauve et conserve cette jouissance privilégiée, s’il empêche les autres de monopoliser ces privilèges donc de les enlever à la famille. Cet imaginaire est menacé de toutes parts, parce que sur cette terre, qui est d’abord une île à l’incomparable beauté, habitent aussi les autres, il n’est pas le seul enfant, comme dans le ventre ! Comme il n’est pas le seul enfant de la fratrie ! Les images originaires qui s’imposent tout autour à l’enfant naissant qui ouvre les yeux, imprégnées de fantasme maternel, paraissent réaliser la conservation du dedans matriciel sur terre, ce qui lui fait conserver à elle son image tout puissante dominante surinvestie. Fantasme, en grec, c’est aussi fantôme, donc retour de quelque chose de disparu ! Cet imaginaire-là gouverne un monde resté infantile, immobilisé dans une logique oedipienne. Cet imaginaire au sens de cet environnement visuel familial qui s’impose du dehors au nouveau-né qui ouvre les yeux, pas du tout, dans son sens premier, ce que l’on imagine. Napoléon ne va-t-il pas imaginer et jouer en génial acteur une épopée qui puisse s’imposer de manière originaire au peuple, comme si celui-ci ouvrait les yeux pour la première fois, subjugué ? Ce Napoléon qui veut faire pour le peuple sans écouter ce que ce peuple désire réellement au sens de sa liberté de s’autodéterminer, en frappant, séduisant, subjuguant par l’imaginaire, n’est-ce pas du même ordre, imposer aux yeux naissants des images qui paraissent promettre la conservation d’un lieu de jouissance matricielle, où logiquement le peuple n’a pas à se préoccuper directement et individuellement de l’intérêt général puisque celui-ci est déjà assumé d’en haut, de tout autour, par un pouvoir tout-puissant centralisé ?

Mon intuition, en lisant cette phrase de Napoléon que rappelle avec grande intelligence Dominique de Villepin, selon laquelle l’imagination gouverne le monde, est que ce héros qui s’est comparé à César, Alexandre, Charlemagne en vérité joue en acteur surdoué un scénario imaginaire inspiré par tout cet imaginaire que l’enfant naissant voit en ouvrant les yeux et qui semble par la mère s’agrippant à sa fonction pleine, mais secrètement mélancolique de sentir que sa belle image totale se détruit parce que l’enfant sort d’elle, une conservation désespérée de la matrice que l’île de Beauté représente. Mon intuition, se nourrissant de la lecture de ce livre passionnant orientant sa recherche sur le soleil noir de la puissance, est que, ayant senti au quart de tour la mélancolie secrète de cette mère, déjà un soleil noir de la puissance maternelle en train de jouir en négatif, en implosion, de son apoptose, le garçon sauveur entreprend de réparer cet imaginaire en le produisant lui-même, en le mettant en acte, en la séduisant elle, la mère, d’abord, puis les autres, la fratrie, le peuple français, les soldats, les monarques, les peuples, comme forcés d’ouvrir des yeux naissants sur ces images qui s’imposent. Mais ce grand homme héroïque est forcé de toujours en produire, par la conquête et la prodigieuse épopée qui forcent les regards, car ceux qu’ils sauvent sont des ingrats se précipitant dans la jouissance et ne pensant qu’à leurs intérêts, oubliant leur homme providentiel ayant perdu son sens, qui, lui, est menacé de chuter de sa belle matrice imaginaire, de sa prison doré entourée de miroirs ! Donc, plutôt que de rester gérer ce qu’il a réussi à construire, à réformer comme personne d’autre n’avait pu le faire, plutôt que d’accepter de voir le désir de conservation qui règne chez le peuple français, il est forcé de poursuivre la conquête, dont dépend l’imaginaire qu’il produit, l’admiration qu’il arrache, et dans lequel il ne campe que de manière précaire, comme sur les champs de bataille, et comme dans une matrice en fin de fonction, où le sang de plus en plus abondant sur le front semble signifier celui de la naissance, boucherie originaire

Ne fallait-il pas à ce déraciné un peuple bien enraciné dans ce vieux pays évoqué par Dominique de Villepin et attaché à la conservation pour qu’il puisse déployer un imaginaire actif l’imposant comme le sauveur par excellence ? Au comble du malentendu ! La rencontre entre un déraciné et des enracinés n’aurait-elle pas produit cette épopée hors normes ? Les enracinés n’ont-ils pas permis à l’imaginaire de Napoléon de pouvoir se jouer en lui offrant une scène se répétant au fil des circonstances ? Fils des Lumières et de la Révolution, l’homme providentiel non seulement promet mais fait à sa manière ce qu’il dit, il distribue du haut de son pouvoir ce qu’il a promis au peuple qui veut s’enraciner, posséder des biens nationaux, se partager le gâteau arraché aux privilégiés nobles. En échange il campe, d’une manière étrangement précaire, dans la reconnaissance qu’il a forcée, dans la matrice imaginaire de ses exploits conquérants qui, en impressionnant le peuples, et puis les Rois, lui vaut d’être reconnu dans son image spéculaire. Mais, s’apercevant que ces jouisseurs se précipitent sur ce qu’il leur a distribué d’en haut, en l’oubliant, il en est secrètement humilié, et angoissé en se sentant perdre tout son sens si époustouflant pourtant, il se met à mépriser ces hommes si vaniteux et si ordinaires, et, quitte à faire trembler la paix et leur douce vie plus ou moins dépravée, il s’en va vers d’autres conquêtes, afin d’arracher encore et encore leurs regards admiratifs, leur reconnaissance qu’il est un héros, un sauveur, les empêchant de l’oublier, gouvernant ce monde d’ingrats, d’individus agrippés à leurs petits intérêts, à leur vie individualiste et bourgeoise, par l’imaginaire quand même tellement plus noble que leur vie ordinaire de plus en plus centrée sur la propriété et l’argent.

Donc, Dominique de Villepin évoque le caractère dominant de Napoléon enfant, en relation privilégiée avec sa mère qu’il séduit, partageant avec elle attachement à la Corsitude, mêmes ambitions, refus de se soumettre, et maltraitant ses frères et sœurs. Ainsi, il campe l’organisation psychique du grand homme dans une structure oedipienne, où la famille, puis la Corse sont les premiers champs de bataille où il s’essaie à la conquête, et où il rencontre en Paoli un adversaire qui incarne l’interdit et le force au déracinement comme beaucoup plus tard à Waterloo il en rencontrera un autre qui précipitera sa chute. Comme en sens inverse le retour se fera jusqu’à une île dans le ventre d’un bateau anglais, mais une île aride qui n’a plus rien à voir avec l’île de Beauté ! La structure est oedipienne jusqu’au bout, et le même motif de départ, un champ de bataille qui est d’abord corse, se répètera à l’identique dans sa logique c’est-à-dire peut-être à la Corse, comme si ce garçon-là ne cessait de… déraciner les autres tandis qu’il ne cesse de jouir de manière négative du soleil noir de son île natale en perte.

Qui dit dominant, même s’il est homme providentiel, dit logique de l’humiliation, même si, en vérité, c’est parce qu’il a en lui-même le poison de cette humiliation qui commence lentement mais sûrement ce processus de rejet comparable à celui qui s’effectue en vue de la naissance, qu’il lutte désespérément contre sa chute, sa mise dehors, contre cette catastrophe narcissique originaire. Il y a comme un processus immunitaire de rejet qui, au fil de l’épopée, se met en place. En réaction à la logique de l’humiliation que nous voyons à l’œuvre entre Napoléon et les hommes. Qui semble jouer comme le réveil et la révolte des humiliés contre celui qui se voit dans le miroir comme le plus fort et, prisonnier du miroir et de l’esprit de cour, ne voit pas qu’en s’identifiant à lui pour s’organiser et s’armer, ils vont à leur tour le vaincre, c’est-à-dire lui imposer de voir les autres, d’admettre qu’il n’est pas le seul, le plus puissant, le sauveur ! Et il suffit d’un seul adversaire, telle l’Angleterre invaincue, pour que la peur soit omniprésente, comme le rejet immunitaire en embuscade. Mon intuition est que toute l’histoire de l’épopée napoléonienne est, par-delà l’aspect spectaculaire de ce que ce héros a su réaliser, le processus de rejet immunitaire qui, à la fin de la gestation, aboutit au rejet de ce corps étranger qu’est l’enfant dans le giron matriciel.

Cette violence dans les relations humaines, qui frappe, ce mépris des hommes de la part de Napoléon, déjà présent en famille, fait que le héros sauveur qui ne voit jamais en face de lui des êtres humains à sa hauteur finit toujours par se trouver face à face avec quelqu’un qui, à cause de la sous-estimation et donc une négligence dans la reconnaissance de ses forces réelles, s’avérera dans la bataille plus fort, et ce sera la chute !

L’homme providentiel ne fut-il pas sous le choc, en voyant la violence populaire se déchaînant sous la Terreur, comme impossible à maîtriser directement, et découvrant le peuple comme des enfants qui, comme dans une famille privilégiée, par exemple noble comme sous l’Ancien Régime, veulent eux aussi jouir d’un gâteau appartenant aux parents mais que ceux-ci, en Roi et Reine, partagent avec eux, en laissent pour eux ? Napoléon a eu un père, heureusement, qui batailla pour la reconnaissance de sa noblesse visant à atteindre un état de notabilité, donc il a pu avoir accès au gâteau non sans difficulté. D’où son attachement secret à la royauté, son mariage avec Joséphine qui est d’une haute lignée coloniale, puis son choix précoce de s’appuyer sur les notables incarnant ceux qui ont eu un bout du gâteau pris aux nobles de l’Ancien Régime, et enfin la création d’une nouvelle noblesse et d’une Cour ? Gâteau matriciel comme le gâteau du dimanche en famille, alors que la vie adulte devrait s’être sevrée de ça, mais Napoléon ne s’est-il pas alors, poussé par la peur de cette violence non maîtrisable, organisé pour être celui qui distribue, par exemple les récompenses au mérite, l’ascension sociale, le système de Cour, et jusqu’aux titres de noblesse ? Tout cela restant très oedipien ! L’Empereur qui a plus de pouvoir que le Roi tué par la Révolution et non pas par lui, puisqu’il détient tous les pouvoirs, ce qui est le plus éloigné de l’esprit émancipateur et libertaire de cette Révolution. Empereur qui reste lové dans l’imaginaire de l’homme providentiel qui distribue, nomme, et aussi méprise ceux qui ensuite deviennent des conservateurs ingrats.

Ce livre si détaillé et minutieux dans son art d’analyser les époustouflantes qualités des « défauts » de ce grand homme démontre l’importance de la personnalité de Napoléon dans ce destin d’homme providentiel, de héros se mesurant à César, Alexandre, Charlemagne. Dominique de Villepin nous dit l’importance de l’homme, dont la vie imaginaire est très tôt si déterminante pour l’histoire de conquête interminable qu’est sa vie, ayant en son cœur un soleil noir, une immense peur que la belle image de soi qui domine n’implose dans la réalisation même de ce qu’on attend d’un sauveur et ne s’use dans l’exercice du pouvoir. Belle image lovée dans les enveloppes matricielles imaginaires, mais s’il n’est pas sans cesse renouvelé, cet imaginaire s’use, se détruit, et le réel du déracinement menace. C’est ce qui m’a particulièrement intéressé. L’homme sauveur, que personne ne peut égaler, dont le destin est en vérité tragique, puisqu’il l’emmène directement à un cauchemar narcissique, dont l’issue ne peut être que le deuil d’un complexe délirant de supériorité, est en vérité si humain ! Finalement, Dominique de Villepin nous conduit à un insupportable enfant gâté, qui maltraite tout le monde, et qui est haï de tout le monde, tout ceux qu’il humilie, qu’il ne veut pas voir comme des autres. Celui qui a la certitude d’être attendu, désiré, va d’instinct vers les circonstances historiques qui correspondent à cette attente des enracinés, formant la scène où lui l’acteur unique peut jouer. Ces circonstances lui fournissent à chaque fois des variantes du texte afin que sa représentation soit toujours renouvelée, mais fidèle au motif de départ, et à la mise en scène. L’homme, dès l’enfance, s’imagine destiné à un grand destin. Mais comme si, inconsciemment, il faisait l’impossible, en battant et humiliant ses ennemis, pour que ceux-ci se relèvent par la bombe à retardement de cette humiliation, et soient alors capables de le battre, de le forcer à faire le deuil de sa supériorité, de son narcissisme fou !

Dominique de Villepin analyse avec une grande finesse de détails, et avec le regard de quelqu’un qui a l’expérience tragique de ce pouvoir qui isole, la chevauchée fantastique du grand homme se voyant en train de sauver les peuples et de changer le monde. A la lumière de l’importance inouïe de la personnalité de l’homme, de son organisation psychique, que nous montre cette œuvre, il faut la relire plus que jamais aujourd’hui, tandis que le travailleur de la paix qu’est Dominique de Villepin, lors de ses régulières interventions dans les médias, nous dit que, par exemple en diplomatie, ce n’est jamais le bonhomme mais la balle qu’il faut mettre en avant afin que les interlocuteurs non humiliés par l’arrogance et les leçons données puissent la saisir et que la France, enfin, retrouve sa grandeur en marquant des résultats dans un objectif de paix mondiale. Un homme politique qui a l’intuition d’un pouvoir fort et a tendance à se mettre trop en avant en prenant une posture napoléonienne court le risque d’une dérive autoritaire, d’apparaître comme un donneur de leçon qui humilie forcément l’autre, d’être arrogant, et ainsi le pouvoir non seulement isole mais s’use. Nous nous rendons compte, à travers ses ouvrages aux titres si extraordinaires et qu’il faut réentendre à la lumière de ce livre, à quel point la personnalité de Dominique de Villepin est elle-aussi importante, qui, au contraire de Napoléon et pourtant à travers la fascination pour… l’homme si hors normes, a réussi, en faisant le deuil de l’homme politique qu’il était, par-delà la tragédie du pouvoir, à naître dans le poème du monde, d’où il a pu écrire à destination du monde encore en temps de guerre ses mémoires de paix ! Cet ouvrage est donc également passionnant parce qu’entre les lignes, il dit aussi un deuil personnel de l’homme providentiel, et donc un déracinement définitif, qui seul fait naître dans un temps apaisé et libre, où depuis il œuvre infatigablement à la paix. Chacun de ses livres témoignent de ce que ce travail pour la paix a commencé depuis longtemps, et est la preuve que lui, à la différence de Napoléon, n’est pas habité d’une logique de l’humiliation, que sa personnalité est différente, marquée véritablement par le deuil, par une sorte de castration originaire, qui lui fait rechercher son image non pas dans le miroir spéculaire du pouvoir mais dans les résultats du travail planétaire pour la paix, qui est lent, sans doute parfois désespérant, en tout cas demandant toujours une capacité rare à se mettre à la place de l’autre pour mieux l’entendre dans sa différence et ses blessures, ce que ne savait pas faire Napoléon, médiocre en tant que négociateur. Par cette note de lecture, je renouvelle encore ma conviction que Dominique de Villepin, par ses œuvres et par son action à un niveau international, par son intelligence qui s’est aiguisée par l’expérience personnelle de l’exercice du pouvoir jusqu’au cœur du tragique et de la solitude, est l’un des plus brillants acteurs de la paix planétaire, au moment-même où le risque de guerre est grand. Et justement, n’y a-t-il pas au cœur de ce travail pour la paix l’impératif deuil de l’homme providentiel, de l’homme sauveur qui s’est imposé comme occidental, d’une certaine idée du pouvoir ancrée dans l’oedipien ? Alors, comme cet ouvrage-là, de même que toute la trilogie napoléonienne écrite par Dominique de Villepin, prennent tout leur sens ! La lecture d’une telle œuvre exceptionnelle nous fait entendre qu’un homme politique, cela ne devrait pas être l’homme providentiel qui vient nous sauver, et que nous ne devons pas l’attendre en votant pour tel et tel candidat, en espérant profiter du partage d’un gâteau familial.

Comme je le fais toujours, j’avance dans le texte, en prenant le temps, avec le désir d’une petite fille restée émerveillée de m’arrêter à chaque détail comme en écoutant longuement un homme érudit me raconter cette histoire à moi impensable de l’homme providentiel, dont je sais l’absence depuis toujours ! Il y a des livres que j’ai plus envie que d’autres de lire longtemps ! Et presque de mettre, en écrivant, mes mots dans ceux de l’auteur.

Napoléon, c’est le plus grand des hommes providentiels ! Et, logiquement, le plus tragique ! Quel est le mystère de celui qui est persuadé d’incarner un sauveur ? Dominique de Villepin a une grande curiosité de ce mystère. En Corse règne la croyance en une identité très forte. C’est une île qui a dû secouer le joug génois. De même, le père de Napoléon a dû batailler pour faire reconnaître sa noblesse, et reste par conséquent au cœur de la famille la trace de l’humiliation par rapport aux puissants qui d’abord ne reconnaissaient pas l’appartenance. Il y a dans l’histoire familiale le désir d’appartenir à un statut privilégié, cette noblesse, dont jouissent des privilégiés, et dont d’abord la famille est exclue. Toujours Napoléon sera dans un défaut de légitimité par rapport à cette noblesse, même si son père a fait reconnaître celle de la famille, elle reste fragile, et elle est italo-corse. Napoléon finira par créer une noblesse nouvelle, sans privilèges, se méritant, mais à l’image de la noblesse de l’Ancien Régime. Comme si la souffrance d’un déracinement restait inguérissable, même à l’apogée de la puissance ! Le père, donc, avec l’art de l’intrigue des Corses on l’imagine, a réussi à conquérir cette noblesse italo-corse. Puis il fallut aussi batailler avec des voisins pour conquérir des étages dans la maison d’habitation, et la mère Letizia garde en elle traces d’humiliations, comme un pot de chambre versé sur sa tête. Toujours la hantise du déracinement, de ne pas être tout à fait chez soi. Puis, une fois la noblesse reconnue, le père doit intriguer sans doute toujours à la manière d’un Corse pour devenir le représentant de la noblesse corse. Bref, la question de la conquête, bataille du déraciné pour s’enraciner comme les autres, est omniprésente dans cette vie familiale corse des Bonaparte ! Nous imaginons que la blessure de l’humiliation, marque du déracinement alors que les autres sont enracinés, reste douloureuse même lorsque tout finit bien, et que le doute, ainsi que la sensation de la fragilité de ce territoire si suave apaisé restent telle une menace. Nous sentons presque le désir de conservation d’un tel lieu idyllique de jouissance matérialisé par l’île de Beauté, matérialisation dans son insularité d’un dedans matriciel, qui habite la mère Letizia et dans lequel elle habite, mais précairement. Dans cette histoire, d’un côté la mère est agrippée à la Corsitude comme à une matrice idéalement fonctionnelle. Lorsque son désir se réalise en un temps de jouissance apaisée qu’elle doit en quelque sorte à son mari suffisamment conquérant et batailleur pour être reconnu noble, imaginons qu’à ce moment de bonheur intense et fragile ce garçon qu’elle attend, deuxième de la fratrie vivante, est traversé par la jouissance qu’a sa mère de son désir réalisé ou qu’elle voit réalisé. Et imaginons qu’elle l’espère comme le sauveur de sa conservation matérielle et politique parce que le doute est là en elle aussi, ça risque de ne pas durer. Lorsque le garçon naît, imaginons que la conquête corse et familiale avait atteint le palier apaisé du désir réalisé ou bien était tendu vers sa réalisation, mais avec l’épée de Damoclès d’un tremblement de terre possible. Le garçon chanceux, baignant dans cette suavité de l’île de Beauté et dans la jouissance de la famille qui a réussi à conquérir ce qu’elle désirait, se sent être couronné par sa mère du destin héroïque de batailler à la conservation de ce monde de senteurs et de soleil. Il incarne le garçon imaginaire de cette mère. Celui dont elle voit le destin héroïque tout tracé dans le sens de son ambition à elle. Et aussi celle du père. Le garçon imaginaire circonvenu de belles images familiales pleines de « Corsitude »voit son image à lui très nette, spéculaire, dans le miroir familial, où, si il est à la hauteur, s’il le mérite, s’il le prouve, il sera comme son père mais en beaucoup mieux, il le surpassera.

Donc, ce garçon imaginaire a une place dominante, mais il est sans doute déjà habité par le doute. Est-ce qu’il peut conserver toujours ce privilège d’être mieux que tout le monde, puisque d’une part il sent l’inquiétude, voir la blessure et le doute, habiter sa mère, et que d’autre part, il n’est pas le seul enfant ! La première bataille, la familiale, inaugurant un mode opératoire de style oedipien, implique d’une part de bien identifier le mal, ce qu’il faut sauver, ce qu’il faut conserver, et d’autre part bien évaluer d’abord qui sont les ennemis et reconnaître le terrain. Lorsque l’on parle de l’homme, l’homme sauveur, l’homme dont le pouvoir écrase celui de tous les autres, les ennemis sont les autres qu’il faut soumettre afin qu’ils le reconnaissent. Ce sont aussi ceux qui l’effraient à l’idée qu’il pourrait tomber aussi bas qu’eux, l’image de la chute ! En famille, les frères et sœurs sont les ennemis qui fragilisent son statut supérieur, unique, et il les maltraite, les méprise, les assujettit, pour s’imposer par la force et l’imaginaire. Il impose une incarnation de lui-même qui est de nature imaginaire. Le préféré de la mère. Qui fait qu’il a un statut différent dans la famille. Et si la mère s’interpose pour freiner cette maltraitance, cette logique de l’humiliation, le simple fait qu’elle soit séduite par ce garçon au fort caractère qui lui ressemble tant, qui paraît épouser ses ambitions et désirs concernant la Corse mieux que le père, fait qu’il est forcément couronné dans son rôle de sauveur et qu’il couronne sa mère comme son meilleur metteur en scène !

Nous imaginons que ça bataille comme ça chez les Bonaparte, tandis que le père, à la noblesse désormais reconnue, peut rencontrer en tant que représentant de la noblesse corse le Roi français Louis XVI, et qu’il peut obtenir de lui une bourse pour que Napoléon puisse venir étudier en France. Des études militaires, ce qui, pour un garçon qui se sent prédestiné à devenir un sauveur, est logique. L’intervention du père, dans ce cadre oedipien, est très intéressante. Parce qu’elle sépare ce fils du lieu que nous pourrions qualifier d’incestueux, matriciel. Il déracine son fils, mais, parce que c’est le Roi de France, incarnant le pouvoir d’un père fort, qui accorde la bourse d’études, ce déracinement vaut promotion, et même la reconnaissance d’appartenir à la noblesse, donc aussi un enracinement, mais projeté dans l’avenir, dont on ne sait pas encore s’il se jouera en Corse ou en France. D’un côté, ce garçon dominant est déraciné de son inoubliable île de Beauté qu’il va idéaliser, et est séparé de sa mère par son père. Mais ainsi il vérifie qu’il appartient bien à la noblesse puisque le Roi de France lui-même lui ouvre la possibilité des études militaires, qui seront conformes à celles que doit faire un garçon à la haute destinée de sauveur, de défenseur du pays et du peuple. Le geste séparateur du père signifie au fils que oui, il a une destinée glorieuse, il est l’incarnation du fils imaginaire de sa mère et de son père, mais maintenant il s’agit de le mériter, donc de le conquérir ! Il a déjà en lui le scénario imaginé par sa mère, qu’elle attend qu’il joue au gré des circonstances c’est-à-dire des scènes de batailles où il se sentira appelé, mais maintenant il faut son travail intérieur pour le jouer vraiment !

A neuf ans, raconte Dominique de Villepin, Napoléon arrive en France, déraciné, mais restant dans sa réalité intérieure. Le commencement pour ce garçon séparé par son père de l’idyllique île matricielle et de sa mère vaut un désir réalisé, celui de l’appartenance à la noblesse, donc la certitude intérieure d’un gain narcissique incroyable ! Et il est là afin d’acquérir la formation supérieure dont a besoin le futur homme au destin d’exception. Jusque-là, il est dans le texte imaginaire écrit pour lui par sa mère. Il se sent dominant. Or, tout de suite, le bouleversement de l’exil est affreux. Outre la solitude de la séparation, il y a surtout l’humiliation de la part des autres élèves, qui se moquent de ce garçon corse qui parle mal le français, qui vient d’une île qui à ce moment-là n’est pas française, lui qui se croyait appartenir à la même noblesse que ses camarades s’en voit exclu, et est moqué. De plus, la discipline très sévère de l’école exacerbe sa nostalgie d’une Corse où il était tellement libre. Sa position de dominant est en grand danger, ainsi que son appartenance à la noblesse. Il se met à haïr les royalistes, et cette première expérience humiliante sur le continent le précipite dans une identité avec le peuple français qui réclame, à la suite de l’idéologie émancipatrice et universaliste des Lumières et de Rousseau, déjà la Révolution. La révolte prend forme en lui. Concentre son énergie avec toute la force de la fierté corse ! Il ne peut pas subir le même sort que celui qu’il faisait subir à ses frères ! Au lieu de se laisser abattre, il aperçoit au contraire les premières lueurs de sa possible mise en scène puisque le contexte historique français le permet. Ses premières convictions politiques, nous dit Dominique de Villepin, sont une exaltation républicaine et un mépris de la royauté. Au diapason avec la révolte qui gronde. L’urgence, dans cette situation catastrophique, où à son tour il connaît la souffrance de l’humiliation, le mépris à son égard de ses camarades plus nobles que lui, comme plus légitimes que lui l’expatrié, c’est de s’imposer comme dominant. En quelque sorte par la force, par l’imaginaire, depuis l’intérieur de lui-même, s’enracinant dedans mais qui deviendra le cheval de Troie révolutionnaire, parfaite représentation matricielle. Il doit réussir à subjuguer, à ravir l’admiration, à centrer sur lui les regards, à séduire comme il a séduit sa mère, son père, et obtenu par la force violente et méprisante l’admiration de sa fratrie. Dans cette situation si tragique pour ce garçon si dominant venu de son île, déjà il ne se sent pas vaincu, mais il est façonné par la souffrance de l’humiliation, et sans doute fasciné par cette chute d’où il doit se relever. Qui va lui donner confiance en ses propres capacités de se relever juste par ses dons intellectuels, sa grande mémoire. Il trouve comment faire pour reconquérir son image et son statut de dominant qu’il avait en Corse, et comment l’imposer à l’école ! A l’école, ce sont les livres qui, logiquement, sont les armes ! Sans doute, en reconnaissant le terrain comme sur un champ de bataille, a-t-il évalué la valeur narcissique de chacun à sa capacité à bien parler, peut-être en regard de la cour de Versailles où il fallait savoir briller, puisque justement c’était à ce niveau-là qu’il avait été si cruellement moqué ! Au départ, en grand secret, nous imaginons qu’il a surtout dû reconnaître son infériorité au niveau de la parole, et sur la base de cette blessure incommensurable pour un dominant, il a su comment se faire ses propres armes, afin d’être gagnant sur le champ de bataille parfaitement reconnu. Par la lecture, il prépare son premier champ de bataille en France, loin de la Corse, mais pour reconquérir une image corse de lui-même. Il s’agit de faire se sentir inférieurs ses camarades comme autrefois ses frères. Il reste dans sa réalité intérieure, il n’est pas dans la réalité française, il est mis en scène en tant qu’enfant imaginaire en train de jouir de ses prestations, il doit faire son propre travail, jouer son propre jeu, d’une histoire en quelque sorte déjà imaginée pour lui depuis l’enfance. Dominique de Villepin nous le montre donc en train de s’évader par l’imaginaire et en lisant énormément. Des livres d’histoire, en particulier liés à l’Antiquité, à Rome, Plutarque, etc. ce qui donne à son imaginaire une orientation antique. Son culte du héros se construit, s’affirme, il se l’approprie comme donnant plus de visibilité à son image de dominant de toujours. Il lit aussi les philosophes des Lumières, si importants pour cette révolte du peuple français qui se prépare. Il a envie de se faire un nom, nous dit Dominique de Villepin, qui lui aussi, sans doute, a dévoré les livres comme le prouve son érudition et l’élégance de son écriture. Il se révolte à partir de son humiliation, de la souffrance narcissique du déraciné et expatrié qui ne peut se sentir légitime auprès des camarades nobles qui se moquent de lui. Il va acquérir un tel ascendant sur ses camarades, professeurs, à force de ténacité dans la lecture, que par sa parole, son éloquence, sa culture, il va prendre le pouvoir à l’école, comme il l’avait fait dans sa fratrie, comme il le fera dans l’armée. Déjà à l’école, il secoue le joug français comme la Corse avait secoué le joug génois. Pourtant, si sa révolte contre les royalistes représentés à l’école par ses camarades le place à l’unisson de la révolte du peuple français qui réclame déjà dans le sillage de l’utopie des Lumières sa liberté et sa reconnaissance, Napoléon est plus dans son monde que dans la réalité française. Pour lui, il s’agit d’une affaire narcissique, la reconquête de son statut de dominant, une image de lui qui séduit, subjugue, surtout s’impose de toute la force de l’imaginaire, de sa parole qui par sa qualité fait éclater son mérite, car le travail accompli est spectaculaire ! A partir de là, il a les armes intellectuelles pour regarder de haut les autres, pour les humilier, pour leur faire cette violence narcissique qui les rabaisse, qui les méprise. Napoléon est dans un temps de guerre, Dominique de Villepin le sait très bien. Il n’est pas dans un temps de paix, ni celui du travail de la paix !

Dominique de Villepin nous montre combien Napoléon reste dans cette posture de la logique de l’humiliation qui est aussi celle d’où il part, cette souffrance fondatrice qui se renouvellera. Même ses soldats, avec lesquels il sera si simple et en apparence familier, il restera celui qui a le pouvoir de les élever par le mérite et dont il sait qu’ils le reconnaissent comme le Chef idéalisé. La Révolution sera le marchepied pour que lui, l’acteur héros, joue son texte de sauveur, les circonstances lui offrant ce qu’il doit sauver, la Révolution à finir, et les ennemis à battre à l’extérieur. Le scénario est écrit dans sa trame, ses lectures en particulier antiques et des philosophes des Lumières lui apportent des idées sur comment il peut jouer le rôle, qui se modifiera selon la scène c’est-à-dire le champ de bataille ou le champ politique. En suivant son monde intérieur, Napoléon ne peut que rester éloigné de la réalité du peuple français, qu’il va méconnaître toujours, mais en fait qu’il va exploiter dans le sens de son ambition à lui. Surtout, son statut de dominant lui fera toujours rester dans une logique de l’humiliation, qui est plus proche de l’Ancien Régime que de la Révolution.

Le désir de conservation du peuple français après la Terreur, que méprise Napoléon, mais qu’il exploite aussi dans un grand malentendu, est lié au fait que les notables et la paysannerie auront pu accéder à la propriété par ces biens nationaux enlevés à la noblesse émigrée. Les nouveaux privilégiés voudront alors en jouir paisiblement. Napoléon, lui, les dérange et s’en fait des ennemis de plus en plus visibles parce qu’il désire la conquête, toujours à faire, de son image de sauveur qui a sans cesse besoin d’autre chose à sauver, une autre scène de bataille, afin de justifier sa légitimité. Il est condamné à la conquête, il ne sera jamais attentif à ce que le peuple jouisse des acquis. La jouissance bourgeoise est pour lui impensable car ne pouvant jamais égaler la vie sur son île perdue, aux senteurs incomparables ! Il ne peut sentimentalement pas comprendre ce peuple enraciné dans son vieux pays. Il est sentimentalement resté ailleurs, c’est son côté romanesque, contrarié. Lui, sa réalité intérieure, c’est toujours le déracinement, et en remettant toujours en jeu son rôle de sauveur plébiscité, il ne fait en se voyant si beau dans le miroir, par ce mirage narcissique fou qu’il peut faire revenir comme il veut, que jouir de la sensation de perte. C’est le statut actuel de sauveur que le peuple appelle, et qu’il va croire que les peuples européens attendent aussi sans leur demander leur avis, qui rappelle la jouissance ancienne de l’île à lui rattachée, une jouissance en négatif, un soleil noir de la puissance comme l’écrit Dominique de Villepin.

Ce livre nous montre l’adolescent Napoléon se sauvant par les livres, par son intense et ambitieuse vie intérieure équivalant à une préparation minutieuse de bataille narcissique, qui s’éloigne des divertissements, donc de la familiarité avec les autres. Il n’avait pas été reconnu comme des leurs, voici que lui, de toute sa supériorité acquise par la lecture, ne les reconnaît plus comme étant de son niveau à lui. Ces lectures, cette construction intérieure, imaginaire, font qu’il acquiert une nature double, à la fois rationnelle (comme doit l’être un futur Chef militaire capable de préparer et anticiper une bataille) et romanesque (puisqu’il s’imagine conquérant à partir de héros antiques ou des textes des Lumières ou Rousseau et son « Contrat social »). En tout, comme le souligne Dominique de Villepin, il a un mépris précoce pour ses semblables !

Dans une structure oedipienne, le garçon héros prend la place du père auprès de la mère, il est comme le père mais beaucoup mieux, c’est en ce garçon-là, exceptionnel, prédestiné, que cette mère (qui sera prolongée par une nation, un peuple, un continent) voit la réalisation de son désir, de ses ambitions. Mais dans la situation oedipienne habituelle, le garçon du mythe doit prouver qu’il peut se mesurer au père, tel Œdipe il doit le tuer ! Or, voici que ce père meurt alors que Napoléon a 15 ans ! Napoléon a déjà réussi à s’emparer du droit d’aînesse alors qu’il est le deuxième garçon, après Joseph. Il n’est pas le premier, mais par la force, par un culot féroce, violent, il s’impose comme le véritable premier, par toute l’énergie d’un imaginaire partagé avec sa mère. A la mort du père, le voici chef de famille de 8 personnes, alors qu’il est peu fortuné, sans espérances à ce moment-là, et reprochant à son père d’avoir trahi Paoli en étant pour la France ! Dominique de Villepin nous montre un jeune Napoléon grave avant l’âge, sous le poids des responsabilités, réalisant que sa place de dominant, séducteur de sa mère, bien plus rebelle que le père, qui lui a, écrit Dominique de Villepin, donné confiance en lui. A la place du père, mais sans avoir eu à se mesurer à lui, donc s’identifiant plus à quelque chose d’imaginaire qu’à ce père ! En France, le régicide lui offrira la même économie de parricide. Idem avec Joséphine ! Son mari guillotiné lui laissera la place ! Curieusement, ce grand homme qui va devoir ne jamais cesser de se lancer dans la conquête talonné par le doute sur sa légitimité n’a jamais dû conquérir sa place en se mesurant à l’homme fort de la famille ou du pays, le père ou le Roi voire au mari de la femme convoitée ! Peut-être est-ce pour cela que, chaque fois qu’il se lance dans les batailles, en tant que sauveur du peuple français puis des peuples européens auxquels il promettra d’apporter les acquis français de la Révolution, il est persuadé de l’infériorité de ses adversaires, comme s’il ne croyait jamais en trouver un sur sa route. Et ce sera finalement son erreur fatale ! A moins que, très secrètement, il n’ait été aussi habité du désir de sortir d’un destin déjà écrit pour lui, et que tout cela ait été une quête éperdue d’un père fort faisant tomber la loi de l’interdit de l’inceste, afin que le poème soit l’amour réalisé d’un désir resté désir…

En tout cas, lorsqu’il a fini ses études et qu’en 1786 il est jeune officier, si de manière imaginaire il se sait dominant, il en a fait la preuve à l’école, la réalité est bien plus sombre. On ne l’attend pas dans le meilleur des mondes ! Là aussi, il y a de quoi être mélancolique ! Sa solde est médiocre, sa vie est spartiate nous dit Dominique de Villepin, et il devient sombre. Heureusement, son idéalisation de la Corse vient à son secours. C’est dans l’île de Beauté qu’il va pouvoir jouer son rôle sublime. C’est comme si c’était fait. D’autant plus qu’en Corse, Paoli est revenu, lui qui, de 1755 à 1769, a réformé la Corse un peu comme plus tard, sous le Consulat, Napoléon réformera la France. Donc, Paoli est comme le père que Napoléon aurait voulu avoir, et dont politiquement il s’inspirera. Or, Paoli n’accepte pas que Napoléon se joigne à lui tel le fils prodigue si doué, d’autant plus qu’il y a entre eux un désaccord profond, Paoli étant pour une Corse tournée vers l’Angleterre (ce qu’elle est encore à ce moment-là) alors que Napoléon veut une Corse rattachée à la France. A nouveau, Napoléon est donc déraciné de la Corse, par cette figure de père ! Et là, c’est la Révolution qui les sépare, puisque Napoléon est pour une Corse française, ce qu’elle devient à partir de 1789. Napoléon, dit Dominique de Villepin, retourne sa veste, et la coupure avec l’île natale idéalisée est définitive. Napoléon est prêt, sur la base de cette humiliation, et en tant que militaire, à aller s’imposer à la France comme le sauveur qu’elle attend et désire, et à laquelle il va imposer son héros imaginaire à lui. A la suite de la dénonciation par les Bonaparte de Paoli, qui est arrêté, Napoléon et sa famille doivent s’enfuir de Corse, et en représailles les paolistes mettent à sac la maison familiale. Le dominant a tué cette figure de père, mais c’est dans le cadre d’une Corse déjà française. Ce père avait déjà déraciné le fils, interdisant une jouissance sous le soleil de cette île de Beauté matricielle. Désormais il ne pourra plus jouir que de son soleil noir mélancolique, en tant qu’expatrié. L’interdit de l’inceste freudien est bien tombé, mais comme provoquant un retour à un stade antérieur. Il part avec sa famille, et notamment avec sa mère !

En tout cas, nous voyons au fil de la lecture de cet extraordinaire livre que Napoléon sait exploiter les circonstances historiques pour jouer un scénario en vérité déjà écrit dans ses grandes lignes et mis en scène par la mère, il puise juste dans les circonstances historiques les inspirations qu’il lui faut pour jouer le rôle de manière personnelle et singulière.

Ainsi, il exploite son éloignement de la France pendant la période noire et violente de la Terreur. Lui, il peut s’imposer comme ayant gardé une virginité politique, et se proposer comme l’homme providentiel que le peuple attend pour être sauvé de cette Terreur. Les circonstances historiques habillent un scénario déjà là. Il peut se sentir secrètement être le chef de famille de ce peuple malmené par la guerre civile après le régicide du père. Le 13 juin 1793, le fils prodigue des Lumières qu’avait rejeté Paoli peut s’offrir héroïquement à l’aventure française, d’autant plus que son inoubliable Corse fait partie de la France. Pour lui, l’expatrié qui arrive en France, son image du pays est aussi idéalisée que sa Corse. Mais à l’épreuve de la réalité et des faits, ce Français de l’étranger comme l’appelle Dominique de Villepin qui en sait quelque chose, est ramené sur terre. Ce n’est plus le monde de l’Ancien Régime, lui qui voyait ce pays de la Révolution à travers l’idéal émancipateur des Lumières qu’il avait lu dans les livres tombe de haut en découvrant la violence populaire. Il est sidéré par l’abîme qu’il découvre entre l’idéal des Lumières et la barbarie du peuple ! Lui l’exalté révolutionnaire, nourri de lectures, est ramené sur terre ! Ce choc exacerbe encore en lui son mépris des hommes, sa méfiance. Ce n’est pas comme dans l’imaginaire ! En un éclair, il se dit que s’il y avait eu un homme de pouvoir fort, pas un Roi, un père, faible comme Louis XVI, on aurait évité cette barbarie populaire, et sans doute à ce moment-là se voit-il déjà endosser lui-même le costume de l’homme fort sauveur, tel que les figures paternelles ont échouer à l’assumer, mis à part les héros providentiels de l’histoire antique, César, Alexandre, Charlemagne, et aussi Louis XIV dont Dominique de Villepin nous dit que Napoléon l’admirait. Mais, secrètement, sans doute Napoléon bénit-il la faiblesse de ce Roi, du père, qui a été guillotiné, puisque c’est cette faiblesse qui lui permet de s’imposer comme le sauveur, sans avoir à être régicide ! Comme une grande partie de la France, il déteste la noblesse, cette société bloquée qui empêche l’ascension sociale, dont la sienne puisqu’il est un déraciné, et il voit l’effondrement de celle-ci comme la chance de sa vie. Voici une scène sur laquelle il pourra jouer sa pièce imaginaire, en acteur incarnant le rôle prestigieux du héros et du sauveur. Tout est à sauver ! Et, face à la violence, il ne faut faire confiance qu’en soi-même. L’occasion pour s’élever est rêvée. Il part presque de rien.

En tout cas, comme l’analyse Dominique de Villepin, la violence de la Terreur inspire à Napoléon, comme en reconnaissance sur ce terrain de bataille intérieur à la France, ses premières règles de stratégie politique, qui sont fidèles en fait à la psychologie de l’homme, du sauveur. Comme sa mère corse, à la Corse donc, il ne faut jamais mettre le genoux à terre, il faut être bien plus fort que le père si faible, Louis XVI. Donc, suivant la logique de l’humiliation qui ne saurait reconnaître de vrai pouvoir à d’autres qu’à lui-même, Napoléon veut rejeter, déjà là, le libéralisme politique des parlementaires, dont il déjoue la vanité et l’intéressement personnel. Et il veut s’appuyer sur les notables, non pas parce qu’il adhère personnellement au désir bourgeois de jouir tranquillement de propriétés acquises et d’une douceur de vie immobile car il exècre logiquement cela, mais peut-être parce que c’est d’une part quelque chose qui stabilise la société et est une preuve matérielle que les biens des nobles ont bien été distribués comme des parts de gâteau à ceux qui n’en avaient pas et ceci peut jouer comme utopie pour le peuple, et d’autre part parce que, peut-être, cela fait écho à la notabilité, précaire mais si suave, de la famille corse autrefois ?

Comme l’idéal de Napoléon est forgé par les lectures, par le culte du héros qui s’y est construit, la tentation militaire est pour Napoléon une évidence. A l’impression qu’il est impossible pour lui d’affronter directement la violence populaire intérieure, que c’est quelque chose qu’il ne peut maîtriser directement, il répond en s’évadant par la guerre contre les ennemis extérieurs de la Révolution. Et sur ce terrain de bataille-là, en déplaçant l’ennemi de l’intérieur vers l’extérieur, comme une opération de distraction incroyable, il compte se forger une image méritée de sauveur. Comment, à l’intérieur, peut-on se battre de manière barbare pour avoir sa part du gâteau, alors que la menace vient de l’extérieur, des monarchies européennes, qui veulent reprendre ce gâteau ? C’est très bien joué ! Le sauveur l’a, cette menace dont il faut sauver la France et son peuple ! Et ainsi, le peuple lui-même pourrait se distraire de sa revendication sauvage… Napoléon est à des années-lumière de ce désir populaire, attisé par les idées de Rousseau, d’avoir une part du gâteau accaparé par la royauté et les nobles ! Lui, l’homme providentiel, est bien plus dans la posture de celui qui récompense ceux qui le méritent, qui a le pouvoir de faire monter l’échelle sociale ceux qui sont en bas s’ils se sont sacrifiés pour sa conquête à lui. Il se situe dans la verticalité ! Il méprise ce peuple, mais s’il peut s’imposer à lui comme le héros sauveur finissant la Révolution, si le pouvoir est reconnu par ce peuple entre ses mains à lui, alors il aime le peuple, celui qui est subjugué par son image ! Il suit toujours une histoire intérieure, imaginaire, tandis qu’avec la Terreur s’est brisée l’utopie des Lumières.

Lorsqu’en 1793 Napoléon revient en France, les Jacobins ont pris le pouvoir, et la guerre civile ainsi que la guerre avec l’Europe a imposé une dictature de salut public. Napoléon a de la sympathie pour Robespierre. Tout cela a peut-être à voir avec l’horreur que lui inspire la violence populaire, et qu’il se voit lui-même en Robespierre tentant de la maîtriser, et lui en sait-il gré de ne pas avoir à s’en mêler. Napoléon, de par sa structure psychique, évite les situations qui échappent à son imaginaire. Le peuple, pour lui qui est d’origine noble, c’est quelque chose qu’il ne connaît pas vraiment. Et si ensuite il va sembler prendre cause pour lui et entreprendre de finir la Révolution, c’est juste parce que c’est un marchepied pour que, par la conquête, il soit toujours vu comme l’homme providentiel. Mais le pouvoir, lui seul l’a. Sa proximité avec Robespierre fait qu’il est même arrêté, et heureusement libéré, mais il a eu très peur. D’une certaine manière, il est un survivant, à ce moment-là, écrit Dominique de Villepin. L’année qui suit, comme en disgrâce, en chute, est mélancolique. Sa souffrance est sans doute à la hauteur de sa haute idée de lui-même, et de ne pas trouver de circonstances pour s’élever.

Heureusement, il peut s’éloigner de la violence intérieure par l’armée, que justifie la menace incarnée par les royautés européennes, inquiètes du danger que la Révolution puisse s’expatrier chez elles. Napoléon est bien placé pour savoir que les cadres de l’armée étaient issues de la noblesse. Or, avec la Révolution, ce ne sont pas seulement les biens nationaux qui ont pu rendre propriétaire une nouvelle élite devenant notable et bourgeoise, mais par l’émigration de cette noblesse elle a privé l’armée de ses cadres. La place est libre, pour les grandes ambitions militaires de Napoléon, il n’a pas besoin de se mesurer, là non plus, à des militaires prestigieux dont il devrait apprendre, il peut déjà se voir en héros et conquérant, il y a les ennemis à abattre, il y a une cause à sauver ! Il se verra dans les yeux de la nation, comme dans le regard de sa mère subjuguée par son bouillonnement, en sauveur. L’homme providentiel ! L’homme de pouvoir, qui d’en haut pourra réformer la France. A Toulon déjà, fin 1793, Napoléon prouve qu’il mérite son image d’exception, de dominant, puisqu’il délivre la ville des Anglais qui en avaient pris possession, et s’impose dans le cœur de ses soldats. En trois mois, nous dit Dominique de Villepin, Napoléon devient Général ! Pas de Général installé auquel il aurait dû obéir ! Toujours cette situation oedipienne dans laquelle le père disparaît pour laisser la place du héros au fils, qui peut s’imposer comme le sauveur qu’on attend.

Pendant la Convention, Napoléon est dans l’armée. Il est donc quand même lié à la Convention, aux Jacobins. Il a lui-même connu la peur, la dépression, la dérive, la souffrance de la chute. Lorsque, en août 1795, les Royalistes déclenchent une émeute à Paris, Barras, qui est l’amant de Joséphine de Beauharnais, demande à Napoléon de la maîtriser et c’est un bain de sang qui tache ses mains. Mais cette victoire aux côtés des Jacobins, et surtout de Barras, lui donne une notoriété fulgurante. A ce moment-là, on commence à s’apercevoir, note Dominique de Villepin, à quel point Napoléon méprise les autres ! C’est ce mépris qui est vraiment un trait de caractère de Napoléon ! C’est donc à la guerre intérieure qu’il doit cette conquête d’une image héroïque, bien que tachée de sang. Sauf qu’en présence de tous ces « frères » jacobins, et de Barras, avec lequel il ne se lie jamais vraiment tout en le courtisant car il a besoin de lui, ce n’est pas si glorieux que ça pour cet homme qui, intérieurement se voit providentiel et unique. Il lui manque encore la gloire extérieure, conquise sur les ennemis de la Révolution ! L’étoile de Lodi, dont Dominique de Villepin souligne qu’elle allait bouleverser son destin !

La passion amoureuse avec une jolie femme créole aristocratique, mais très infidèle, va constituer, souligne Dominique de Villepin, la dernière souffrance fondatrice. Joséphine de Beauharnais, déracinée comme lui puisqu’elle a laissé elle aussi son île natale, règne dans un salon demi-mondain, a beaucoup d’expérience, et peut lui ouvrir les portes dont il a besoin, elle est une femme qui a du pouvoir, et de l’ambition. Elle semble réitérer la mère Letizia. D’ailleurs, elle est veuve aussi, puisque son mari a été guillotiné par la Révolution ! Voici une femme dont il peut avoir l’amour sans avoir à la conquérir à un rival, pas besoin de passer par le parricide oedipien ! Elle est descendante d’une grande lignée de la noblesse coloniale, et cela sans doute entre en résonance avec l’obsession de la noblesse chez les Bonaparte. La passion amoureuse se nourrit-elle d’imaginaire, alors que la présence de l’amant Barras, parmi d’autres amants de l’infidèle, dessine une situation triangulaire de nature oedipienne, où Barras est comme un père qui va favoriser la carrière de son fils que la mère ambitieuse veut voir se réaliser ? Mais en l’envoyant sur un lointain champ de bataille il se garde pour lui la jouissance de cette belle créole, jouant à l’interdit de l’inceste ! En tout cas, c’est grâce à Barras que Napoléon part pour la campagne d’Italie à la tête de son armée… deux jours après son mariage avec Joséphine, où Barras est le témoin. La dot de mariage est la nomination à la tête de l’armée d’Italie ! Celui-ci semble en posture de père qui favorise la carrière de son fils dont la mère épouse metteur en scène imagine déjà la grande destinée. C’est très oedipien, et Napoléon, emporté par l’imaginaire conquérant et héroïque passe par-dessus sa souffrance amoureuse ! Il est tout à la fois emporté par la chevauchée héroïque, et secrètement humilié, castré, fasciné par cette chute secrète, toute oedipienne ! Le partage d’une même femme avec Barras semble indiquer une situation ancienne, oedipienne, la mère partagée avec le père, mais dont lui, le héros avec elle partage une même ambition, est l’époux, avec cependant le doute quant à la légitimité de cette union.

En six mois, lors de cette campagne d’Italie, Napoléon démontre sa supériorité sur l’adversaire autrichien défait, en inventant l’offensive éclair, le génie de l’improvisation. La victoire de Lodi consacre sa bonne étoile. Sans doute l’origine corse a-t-elle aiguisé ce sens aigu de l’observation de l’adversaire, de la reconnaissance du terrain et des forces. Par la campagne d’Italie, il réussit à inverser le rapport de force avec Barras ! Il joue toujours sur la scène oedipienne ! En Italie, il subjugue les soldats par son génie militaire, depuis la victoire éclair de Lodi, mais aussi par ses Proclamations où la fougue de son verbe se distingue (donc, cette éloquence apprise dans les livres, des Lumières et des Anciens, pour prendre le pouvoir à l’école et vaincre les camarades qui se sont moqué de lui !). Son sens des formules conquiert l’opinion, il révolutionne toute la communication, il apparaît, il parle, son image dominante s’impose, domine, c’est gagné, c’est conquis, il maîtrise la propagande, il instrumentalise, comme l’écrit Dominique de Villepin, sa gloire de Lodi ! Il sait aussi habilement conquérir la population italienne en interdisant le pillage par ses troupes, donc il joue aussi sur la fibre populaire. Avec les notables italiens, il expérimente la plupart des réformes qu’il mettra en œuvre en France sous le Consulat ( où il crée la République cisalpine, qui est une préfiguration du Consulat par la domination des notables et la soumission à sa personne, par le renforcement de l’exécutif au détriment des parlementaires, par la construction d’une aristocratie nouvelle s’appuyant sur les notables. Tout est déjà là ! En administrant habilement l’Italie, il acquiert une légitimité politique en réussissant à exporter l’idéal émancipateur de « la Grande Nation »). Il se campe en libérateur des peuples, en homme sauveur, toujours l’homme, avec ce pouvoir comme total ! Le pro-consul règne déjà à Milan.

En octobre 1797, il signe avec les Habsbourg la paix de Campoformio sans consulter le Directoire, comme s’il se sentait déjà seul au pouvoir, prenant de force la place prestigieuse de celui qui négocie avec la puissance étrangère. Le voici déjà aux portes de Vienne ! Politique du fait accompli. La victoire armée le place, l’impose ! Il a un culot incroyable ! Ainsi, le conquérant s’impose comme l’homme de paix ! Son quartier général s’organise déjà comme une Cour ! Il mérite son image de dominant ! Tout le monde est forcé de le reconnaître ! Diplomates et monarques européens sont soulagés par la paix, tandis que Napoléon a saisi la faiblesse de l’Autriche. Il a rabaissé cet adversaire ! Il a posé un jalon en tant que dominant. Il peut rentrer en France comme l’homme de paix d’autant plus que Barras a besoin de lui, au Directoire. La corruption y règne, la gloire de Napoléon et l’argent qu’il envoie de l’Italie est ce qui soutient ce Directoire. Son mépris se sent.

Depuis l’Italie, le déjà grand homme, qui est habité de la certitude de la suprématie de l’armée sur la représentation car pour lui la République de 30 millions de personnes qui n’entendent rien à la liberté est une chimère, fait exécuter par la majorité du Directoire le coup d’Etat du 18 Fructidor, ce qui foudroie les Royalistes. Marginalisation parlementaire, diminution de la liberté de la presse : voici les lignes du projet de réforme, discuté avec Talleyrand nouveau ministre des Affaires Etrangères, ou avec d’autres. Napoléon est prêt à prendre le pouvoir mais ce n’est pas encore le moment ! Pour lui, depuis longtemps, le peuple n’entend rien à la liberté ! Qui ne fait que désirer une part du gâteau, dans une passion de l’égalité. Or, l’aliénation est celle par rapport au gâteau métaphore du gâteau partagé en famille, le tout surplombé par l’image infantilisante du cocon qu’on ne veut pas quitter afin de construire un tout autre organisation du vivre ensemble ! La vraie égalité ce serait le sevrage du gâteau pour chaque humain, ce serait de sortir de ce ventre, et ensuite la liberté se gagnerait, comme le dit Dominique de Villepin, en accomplissant sa part de l’intérêt général, du devoir commun, par lequel on devient quitte ! Mais Napoléon, lui, conserve le fantasme du gâteau, avec les notables par exemple ! Mais c’est lui, avec son pouvoir vertical, peu à peu centralisé, qui partage, qui distribue, déjouant les privilèges c’est-à-dire la conservation ! D’Italie il envoie déjà l’argent de la conquête ! C’est un bon père de famille sous les traits de sa jeunesse ! Il est en responsabilité de chef de famille après la mort du… Roi ! Et sans doute rêve-t-il déjà, par la conquête inaugurée en Italie, pouvoir pallier dans les monarchies européennes la faiblesse des monarques pour leurs peuples !

Lorsqu’il revient à Paris, Barras, qui s’est enrichi, est le Roi du Directoire mais il n’y a plus Robespierre. C’est lui qui, raconte Dominique de Villepin, sort Talleyrand de la misère, donne à Fouché sa deuxième chance, et lance la carrière de Napoléon.

De retour, Napoléon constate la lassitude de l’opinion qui tombe dans le désintérêt, il découvre la débauche, l’exubérance des nouvelles élites politiques, financières, mondaines, l’impérialisme parisien sur la province. La révolution de la propriété, avec ces biens nationaux pris aux nobles exilés qui sont allés aux notables et à la paysannerie, a eu pour conséquence le désir de jouir de la vie, de ces acquis, et Paris devient comme l’héritière de la cour de Versailles, avec ses salons, la rupture entre les pauvres et les riches, l’obsession de l’argent déjà et le déploiement de la classe bourgeoise. Il y a, dans le climat ambiant, la volonté exacerbée d’oublier la Terreur, de jouir de la douceur de vivre retrouvée. Mais Napoléon perçoit finement ce qui ne va pas, il sait d’instinct qu’il ne doit pas, pour conserver son image dominante de sauveur, se compromettre avec le Directoire, d’autant plus qu’il a compris depuis longtemps que jouir de ses lauriers ruinerait sa raison d’être comme homme providentiel. Il ne perd jamais de vue son image dans le miroir, et sa réalité intérieure. Il est toujours dans le scénario intérieur, où il est l’acteur dominant que la mise en scène a choisi. Il veut partir.

Comme toujours, il s’évade par l’imaginaire nourri de ses lectures anciennes, le mystère de l’Egypte, de l’Orient, la littérature des Lumières, c’est cela qui joue en lui lorsqu’il part pour l’Egypte où il est envoyé par Talleyrand, sur les traces d’Alexandre le Grand, de César, de Saint Louis ! Dégoûté par la vulgarité des parvenus, et ayant horreur de la jouissance des acquis à Paris où il s’effondrerait comme sauveur, comme toujours, il veut s’évader par l’imaginaire, et celui-ci se joue, se met en scène dans une nouvelle version et inspiration, sur la scène de bataille de la campagne d’Egypte. Il part en maître absolu ! Et le Directoire comprendra qu’il s’est piégé lui-même en croyant se débarrasser de Napoléon, qui est en train de se glorifier sur les champs de bataille ! Ce n’est pas facile. La flotte est anéantie à Aboukir par Nelson. Napoléon se cramponne, devient un héros d’épopée, comme le décrit Dominique de Villepin. Il se révèle très tenace ! Il apprend, lui qui méprise les autres, à gagner les populations en respectant coutumes et religions, et notabilités locales. Mais il faut dire qu’il a une arrière pensée : sa haine de l’Angleterre ! Et c’est en libérateur par rapport aux Anglais qu’il se présente aux populations ! Toujours la même chose, le mal à réparer, les ennemis à chasser, et me voici en sauveur ! En secret, il souffre de la blessure causée par l’infidélité de Joséphine, humiliation inguérissable, comme surplombée peut-être par le savoir très ancien que de l’amour de la mère il ne jouit pas tout seul ! Napoléon condamné à l’exaltation de la conquête pour oublier l’humiliation intime, l’éternel retour d’un rival alors qu’il avait cru que la place était laissée libre par un père, ou son substitut ! C’est comme un cauchemar oedipien ! Ce désastre là n’est-il pas aussi une puissante et désespérée pulsion de reconstruction, une sorte de fuite en avant pour ne pas voir qu’il n’est pas le seul dans le cœur de Joséphine. Comme la mère avait d’autres enfants, en plus des amants ? Mais le dominant est toujours forcé de prouver brillamment qu’il l’est !

L’épopée va de l’Egypte à la Syrie, Napoléon voudrait fédérer des tributs arabes, rétablir l’Arabie contre l’Empire Ottoman, il voudrait créer une colonie franco-arabe, bref il veut libérer les peuples. Mais l’expédition se heurte au siège de Saint Jean d’Acre, et dans cette guerre-là Napoléon est mauvais, cela débouche sur la peste et les cadavres. Pour la première fois, Napoléon doit se retirer, il connaît la défaite, les Bédouins préfigurent les Cosaques. Le refus du Moyen-Orient de suivre Napoléon dans sa croisade arabique est une humiliation. Le héros n’a pas le pouvoir de décider pour les autres ! En Egypte, il est à deux doigts de sa perte parce que les Ottomans et les Anglais sont sur le point de débarquer. Une rébellion éclate au Caire. Mais la victoire d’Aboukir contre l’armée turque permet à Napoléon de revenir à Paris en héros ! En fait, il a fui les Anglais, mais le masque en disant qu’il revient en sauveur politique, qui est au-dessus des partis, est vierge des dérives du Directoire.

A Paris, où l’on ne veut plus ni de Barras, ni du retour de Fouché, ni de Louis XVIII, la société inquiète qui veut juste pouvoir jouir des acquis de la Révolution le voit comme l’ultime recours, raconte Dominique de Villepin ! Il est accueilli par un sacre populaire, tellement sa virginité politique, sa gloire dans l’armée impose une image qui séduit ! Sa dominance est acquise, alors que le Directoire s’avère incapable de dominer les passions qui secouent la France. Mais Napoléon sait très bien qu’il est dans l’équivoque, et l’exploite politiquement. Son mariage avec Joséphine prouve son appartenance à l’ancienne aristocratie. Son choix de Sieyès, dont il a besoin, le fait pencher vers les notables, lors du Pacte de pouvoir créant un triumvirat provisoire 8 jours avant le coup d’Etat du 18 Brumaire, pour réviser la Constitution, consacrée par le plébiscite. Il s’agit de terminer la Révolution au profit des notables, assurant leur domination, en conservant les acquis politiques et sociaux de la Révolution (transfert de propriété vers la bourgeoisie à partir des biens nationaux). Les Jacobins menaçaient la stabilité du pays, le coup d’Etat du 18 Brumaire les élimine. Ce sera à partir de là le début de la fin de Sieyès et le commencement pour Napoléon qui refuse son idéal et sa vision, celle de la jouissance des biens et s’accrocher au pouvoir pour ça.

A partir du coup d’Etat du 18 Brumaire, Napoléon, poursuit Domnique de Villepin, a ses ennemis et quelque chose à sauver ! Car lui, logiquement, en tant que sauveur, ne peut être le jouisseur dont rêvent les brumairiens et la bourgeoisie ! Alors, il peut commencer à régner en sauveur et maître dans le cœur des Français ! Parce qu’en lui, il y a, souligne Dominique de Villepin, cette quête de légitimité qui désire une sorte d’unanimité par un consensus entre tout le monde, aussi bien les anciens Jacobins que les militaires et les notables, en premier homme politique européen et moderne. En ayant conscience de la fragilité de tout cela ! Le tragique est en lui depuis toujours ! La peur ! Mais c’est encore et toujours pour sa belle image dominante ! Qui veut séduire !

Cependant, Dominique de Villepin nous le montre, pour la première fois, en état de faiblesse dangereuse devant les parlementaires. Devant leur parler, il est saisi d’une inhibition d’autant plus humiliante qu’il est habitué à subjuguer l’opinion et l’armée par son éloquence, son sens de la formule, et sa culture à la fois antique et venant des Lumières ! Il voudrait face à eux imposer sa supériorité, mais ne sortent que des lambeaux de discours, il met à nu sa méconnaissance des procédures, sa maîtrise incomplète de la langue ! Lui qui veut imposer sa puissance ne peut masquer ses faiblesses ! Quelle blessure narcissique, face à ceux qu’il veut soumettre et qu’il méprise ! L’Assemblée crie sa haine. C’est son frère Lucien qui doit faire front ! Napoléon se gratte jusqu’au sang, il a attrapé un eczéma en Egypte. La supériorité de son frère est pour lui une humiliation inoubliable ! Le nouveau Consul porte pour toujours en lui la blessure du dévoilement publique de son infériorité ! La précarité du pouvoir est bien réelle, et est-il si légitime que ça, s’il n’est pas aussi dominant qu’il le croit et veut l’imposer ! Qui sait si sa volonté d’affaiblir les parlementaires et exercer seul un pouvoir central ne vient pas de ce que, en face à face, en un éclair il a saisi en eux de vrais adversaires à la hauteur bien plus difficiles à séduire et subjuguer que ses soldats et le peuple ! Donc, comme toujours, pour ne pas avoir à parler d’égal à égal avec eux de peur de se sentir inférieur et médiocre, tremblant de perdre sa belle image narcissique, il leur enlève de manière phobique du pouvoir, comme il le faisait de frères et sœurs rabaissés. De même, c’est par un coup d’Etat, par la force, en violant la Constitution, avec l’aide de l’armée, qu’il devient le nouveau chef de la République. Pour la première fois, il y a un militaire à la tête de l’Etat, souligne Dominique de Villepin. Et qui a donc, au cœur de lui-même, comme il le montre, l’humiliation de sa médiocrité dévoilée, et occultée en vitesse par Lucien, comme au nom d’une solidarité corse et familiale ! De plus, Napoléon sait bien que, s’il est le plus glorieux des héros militaires, en politique il est inexpérimenté. Encore et toujours, il lui faut s’évader par la guerre, sur la base de l’humiliation et de la peur, sur le doute quant à sa légitimité. Dominique de Villepin le souligne, le répète, le démontre. Sa gloire militaire occulte son échec politique. La peur de l’humiliation y est pour beaucoup dans le choix de la conquête.

Napoléon impose à Sieyès ce qu’il veut pour la Constitution. Mais celui-ci suscite l’inimitié, car il s’est déshonoré en soutenant Robespierre, et n’admet pas la contradiction. Cela sert l’image de Napoléon, qui incarne la génération nouvelle, s’appuyant sur une armée qui rassure et non pas, comme le remarque Dominique de Villepin, sur le peuple qui effraie. Le coup d’Etat a privilégié le militaire sur le civil ! Napoléon n’a finalement laissé l’initiative constitutionnelle à Sieyès que pour mieux le contrer, et par la division des Chambres, il les affaiblit, pour un pouvoir exécutif fort où le poids des notables est déterminant. Voilà l’homme ! L’homme fort ! L’homme de pouvoir. Qui s’entoure logiquement de ses fidèles pour ministres (Fouché à la police). Et commence l’esprit de Cour, avec un Premier Consul dominant ! Le sauveur est là ! Les deux autres Consuls, par leur expérience, sont très utiles à Napoléon, qui souffre de son inexpérience (Cambacérès) ! Sûrement, à cette période où le Consul pourtant domine, il doit intérieurement trembler de peur, tellement par exemple les orateurs expérimentés que sont les anciens Thermidoriens le dominent par la parole, le rabaissent secrètement. Mais Napoléon n’ose pas encore l’épuration pour éliminer les opposants plutôt que parler avec eux ! Il y a aussi des militaires qui menacent le Consul. La précarité vient aussi d’un manque de relais, d’hommes sûr. De plus les hommes qui composent le Triumvirat se haïssent (Fouché à la Police, Talleyrand aux Affaires étrangères, Lucien à l’Intérieur), sont dévorés d’ambitions, méprisent Napoléon. Celui-ci connaît déjà les affres de la solitude. Désormais, il doit gagner deux guerres, celle à l’intérieur et celle à l’extérieur, et il doit sauver aussi l’équilibre précaire du pays. Il est au pouvoir, mais rien n’est gagné. Il doit mériter ! Il y a tout à sauver ! Et des ennemis partout ! Mais cela fait son affaire ! Rien de mieux pour légitimer le coup d’Etat de Brumaire soupçonné d’illégitimité et préparer l’Empire que la psychose du chaos, la crainte de l’invasion, et la hantise du désordre, des complots ! Personne mieux que Napoléon, avec la personnalité qu’il a, ne sait que c’est le meilleur champ de bataille pour un sauveur, un héros ! Mais voilà, il est appelé pour faire la paix, c’est le sauveur de la paix qu’attend le peuple, pour jouir de la douceur de vivre, et lui, il est un Dieu de la guerre, qui pour entretenir sa belle image et continuer à jouer dans sa pièce imaginaire en acteur du plus beau des rôles, l’héroïque, doit instrumentaliser les circonstances historiques, toujours dans une logique de l’humiliation où il s’agit de vaincre par la force les ennemis désignés comme menaçant le peuple, et les peuples, plutôt que de parler avec eux et respecter, au nom du traité de Westphalie, les frontières et le droit des peuples à s’autodéterminer.

Donc, les deux guerres. L’extérieure se prépare, avec les forces autrichiennes qui se massent sur le Rhin et devant l’Italie, forçant Napoléon à quitter Paris où pourtant les intrigues vont bon train, où même Talleyrand, Sieyès et Fouché lui cherchent un successeur ! Ce serait bien, si Napoléon était tué à la guerre ! La logique de l’humiliation suscite forcément les violences réciproques ! Pressé de rentrer, Napoléon fait vite, prend à revers les Autrichiens, mais doit battre en retraite à Marengo, où heureusement arrive Desaix. Dans sa propagande, logiquement Napoléon occulte à son profit le succès de Desaix et d’autres, et peut faire jouer la victoire de Marengo (avec la blessure secrète de savoir que ce n’est pas lui qui l’a gagnée…) comme une légitimation de son pouvoir balayant la violence du coup d’Etat. Comme il l’escomptait, l’enthousiasme populaire est au rendez-vous. Mais il revient à Paris très endurci, métamorphosé, il n’a plus d’illusion sur la nature humaine, sur l’égoïsme des gens. Il semble se sentir innocent, et donc trahi, quant aux effets violents suscités par la logique de l’humiliation et du mépris des autres qu’il pratique lui ! Alors qu’il exige l’esprit de service, la fidélité, le désintéressement, parce que sa propre histoire et son imaginaire se nourrit de cela. Napoléon est incapable de voir les autres dans leurs différences, il voudrait que tout le monde soit au diapason de son imaginaire, et de ses ambitions, qui toutes visent à reconquérir encore et encore une image de sauveur qui ne peut jamais rester stable, au cœur d’un scénario écrit pour lui, dont il est le seul acteur, réunissant autour de lui les figurants que nécessite chaque singulière représentation. Il est désenchanté de constater que les autres ni ne comprennent ni ne sont fidèles à son propre scénario, qu’ils ont un autre intérêt, essentiellement celui des notables, de la bourgeoisie, des individus qui veulent jouir librement de la vie douce.

Napoléon n’est plus le même après Marengo. Il s’isole dans le pouvoir, il ne croit plus aux hommes, il les tient par leurs intérêts, il est cassant, épuisant, mais toujours séducteur, en méditerranéen qui aime toucher, par exemple il a l’habitude de pincer les oreilles de ses soldats. Il organise la courtisanerie, pour se camper dans celui qui accorde, il maintient désormais la distance avec ses ministres, les notables, les généraux, qui le jalousent, qui sont humiliés, mais qui par intérêts s’assujettissent au Consul. Cet égocentrique intégral, comme le nomme Dominique de Villepin, le peu qu’il rit c’est toujours au détriment de l’autre, il instrumentalise leurs points faibles, et a l’obsession du secret, brouillant les pistes. En vérité, pense Dominique de Villepin, ce grand homme devenu si dur et seul est ravagé par le doute et par la précarité de ses entreprises, occultant que cette fragilité est alimentée par la logique de l’humiliation, qui met des bombes à retardement partout ! Le Napoléon intime, écrit Dominique de Villepin, reste sentimental, ne supportant pas la souffrance. Serait-il dans l’incompréhension totale de ce désamour qu’il suscite, cette haine, alors qu’il s’attend à ce que tout le monde l’aime, subjugué devant le berceau de l’enfant imaginaire ! S’est-il blindé dès l’enfance contre cette déception immense, tandis que depuis sa prime jeunesse il humilie les autres ? Napoléon est très dur avec les dignitaires, bref ceux qui peuvent lui être supérieurs, mais pas avec le peuple, ni avec ses soldats. Avec eux, qu’il ne vit pas comme des concurrents mettant à mal son image narcissique, il est simple, bonhomme, familier. Evidemment ! C’est un Janus ! Il est ultrasensible à ce qui l’entoure, écrit Dominique de Villepin. Parce qu’il y recherche des signes d’amour, et est à chaque fois déçu et violemment dérangé de trouver des ennemis concurrents et du désamour ? Il passe de la joie enfantine aux brutales sautes d’humeur, de la fièvre à la méditation, avec au fond de lui-même le profond sentiment d’exil et de solitude. C’est vrai que ce dominant narcissique ne peut pas se faire beaucoup d’amis, puisqu’il rabaisse et veut des gens assujettis qui doivent mériter les récompenses qu’il distribue !

Portant, il peut toujours, pour reconquérir son image par la conquête, se raccrocher à la grandeur et à la fragilité de la gloire révolutionnaire, comme son peuple debout unanime pour briser l’Ancien Régime et lutter contre l’Europe royaliste qui ne veut rien savoir de cette force émancipatrice et universaliste désormais en route. Sauf que cette Révolution semble incapable de s’incarner ! La peur et la haine sont endémiques. Elle gouverne encore par la violence. La désespérance habite le Consul, mais déjà il sait comment gagner la guerre intérieure pour terminer la Révolution : en reconstruisant la nation. Ensuite seulement, il pourra trouver un compromis avec l’Europe. Voici Napoléon qui, plus que jamais, ne peut pas vraiment être son maître, puisque ce sont les circonstances qui lui imposent ses batailles et ses décisions !

Entre Brumaire et l’Empire, il y a quatre ans de paix, tandis que de l’extérieur il jouit de la victoire de Marengo, et qu’à l’intérieur le Consulat va donner naissance au Code civil, à la réforme de l’Etat, et restaure la sécurité et la prospérité économique. C’est un homme seul, libre de toute attache, fort de son immense popularité, ce Consul qui incarne pour la première fois un homme d’Etat moderne, qui a le pouvoir ! Un homme providentiel. Qui a décidé de ses priorités : la paix, l’ordre, le respect de la religion, et la garantie des biens nationaux. Le peuple est satisfait de ce pouvoir fort, qui a fait le Code civil, qui établit l’égalité civile ! Pour noyer le poisson sur le fait que les biens nationaux profitent à la bourgeoisie, et que c’est l’ère des intérêts qui a commencé, très habilement et logiquement, il a institué la méritocratie, comme cela chacun, s’il le mérite, peut gravir l’échelle sociale et prouver l’égalité des chances, tout en fortifiant un pouvoir de plus en plus personnel, qui distribue les distinctions. La Légion d’honneur est créée.

A partir de 1800, le Consul s’installe aux Tuileries, et se métamorphose en Consul à vie. C’est presque un monarque ! La peur est toujours là, celle des attentats. Le peuple craint cette précarité du pouvoir. Tout cela est bon pour préparer l’Empire ! Le désir de conserver la paix, la douceur de vivre est grand. Il y a en France, désormais, une dimension fortement conservatrice ! Liée à l’accession à la propriété. L’opinion veut la paix, et personne mieux que Napoléon ne sait que pour être fort, il faut s’appuyer sur elle ! En quelque sorte, c’est elle qui fait l’homme fort, l’homme providentiel, voire l’homme imaginaire ! Le régicide avait laissé vacante cette place de l’homme fort ! Le vide est d’autant plus à combler, écrit Dominique de Villepin, qu’à l’intérieur la guerre civile menace toujours, et qu’à l’extérieur les monarchies ennemies de la Révolution exigent un pouvoir fort. La haine de la dictature, à cause de l’Ancien régime et de Robespierre, était forte, mais l’instabilité du Directoire ayant alimenté l’antiparlementarisme l’estompe, et Napoléon va savoir en profiter ! Les protocoles rendaient le Roi esclave de sa Cour, Napoléon, lui, instaure le Chef d’Etat dans sa fonction d’arbitre et de décideur. Pourtant il réintroduit l’étiquette ! Tout est maîtrisé, calculé, organisé, les autres ne l’intéressent que s’ils lui permettent de s’instruire et donc de combler ses lacunes ! Lui aussi est intéressé, mais c’est pour son narcissisme ! Tout est au service de la construction de son pouvoir personnel de plus en plus secret, insaisissable, jouant des divisions, n’avouant jamais ce qu’il doit aux autres. Ce dominant secrètement humilié de ses faiblesses ne songe qu’à s’entourer d’hommes utiles, mais avec une notoriété relative qui ne fera jamais d’ombre à la sienne. Sa supériorité a besoin d’éviter de manière phobique toute personne soupçonnée d’être plus grande que lui, elle ne se fait dominante sans partage qu’en se mesurant à des inférieurs, et par la logique de l’humiliation, encore et toujours ! Sans doute parce qu’il a eu un père complaisant par rapport à son complexe de supériorité bâti avec la mère corse ! Ce père s’était déjà lui-même vu comme inférieur à son fils, d’accord avec la mère corse dominante pour regarder, et donc enfermer dans une prison narcissique, ce garçon supérieur, futur homme providentiel. Toujours, ensuite, et en quelque sorte encore plus au fur et à mesure que la gloire de son image est plus forte, se fixe, au firmament, il regarde de haut les petits, il en voit de moins en moins pouvant être des concurrents potentiels car littéralement il pompe leur savoir, il s’isole dans la matrice imaginaire de l’enfant gâté Roi ! Il y a encore, certes, Talleyrand et Fouché, qui sont presque à la hauteur de Napoléon mais cela lui sert car ils s’équilibrent entre eux, donc occupés à cette dualité ils ne font pas de l’ombre à l’Empereur. Peu à peu, jouant de l’opinion, Napoléon sait entraîner les masses sans qu’elles ne s’en aperçoivent. Par l’imaginaire, qui tisse sa toile autour de l’homme providentiel ! Sa simplicité affectée est toute politique ! Mais derrière tout cela, continue Dominique de Villepin, il y a une face noire : celle de l’espionnage. Il surveille tout, tant sa puissance a besoin de faire régner la crainte ! Dans les écoles, on enseigne le culte de l’homme providentiel ! Le pouvoir gouverne par l’imaginaire ! La propagande se fait tout azimut, mais la presse est muselée ! Psychologie des foules ! Une politique de grands travaux stimule l’économie, donne du travail aux Français. Le grand homme secrètement si sentimental sait se faire aimer du peuple ! Tout s’y met : peinture, monuments, parades aux Tuileries. Les grands moyens pour séduire par l’imaginaire. Comme il avait séduit sa mère : en semblant donner au peuple conservateur ce qu’il veut, une part du gâteau, la paix, la jouissance douce des choses. Alors que lui-même n’aime pas cette installation bourgeoise, et que son ambition est dans la conquête.

Dominique de Villepin remarque que cette obsession despotique en révèle long sur l’obsession de la chute ! Il fait régner la peur pour imposer son pouvoir comme sauvant du chaos ! Il subjugue l’opinion, tout le contraire d’être le jouet de l’opinion ! Il la maîtrise ! Cette crainte du chaos, tandis que la jeune bourgeoisie manque d’expérience pour réellement exercer le pouvoir, sert Napoléon car elle fait grandir le désir de l’homme providentiel. Jusqu’au moment où il va tout oser. Et comme réussir à égaler le désir de noblesse qui, jadis, avait tant habité la famille corse. Le grand homme corse a en vérité de la tendresse pour l’Ancien Régime, souligne Dominique de Villepin. Il aime son ordre, sa structure verticale, sa sacralisation du pouvoir. L’enfant dominant d’autrefois n’était-il pas déjà autoritaire comme un Roi ? Pour lui, il est évident que cette centralisation préparée par Richelieu et confortée par Colbert est, écrit Dominique de Villepin, le fil rouge de notre histoire, c’était déjà le seul rempart contre les invasions. Et, au niveau psychologique, n’est-ce pas l’attente infantile que le pouvoir fort, central, d’un père sache organiser le partage familial d’en haut, et s’il est en réalité trop faible, son fils providentiel saura se mesurer avec cette faiblesse pour être supérieur, en se regardant alors dans le regard séduit d’une mère confortée d’être toujours pleine de ses enfants, régnant sur l’utopie familiale comme sur une île de Beauté idyllique ? En fin de compte, l’homme providentiel n’est qu’un petit garçon amoureux de sa mère, qui réussit à pérenniser son règne total, plein, sur les enfants qui restent en elle, qui la font jouir sans fin d’être colonisée, jouissance du soleil noir, implosion qui avale juste au point de bascule de la naissance, plus forte que cette naissance ! Corsitude ! Chute, ou l’implosion de jouissance maternelle presque fanatique qui retient en arrière ?

Il sait très bien, ce grand homme féru d’histoire, que le pouvoir fort s’incarne toujours dans la figure d’un sauveur militaire ou celle d’un passeur politique. Le sauveur change tout. Il sort du chaos. Mais la France nouvelle, avec sa solide campagne devenue propriétaire, est désormais protectionniste en économie et conservatrice dans ses mentalités, dit Dominique de Villepin. Donc, ce qu’elle espère, c’est un monarque républicain, garantissant la nouvelle propriété et les biens nationaux. Voilà, un douillet chez soi, dans le giron de ce vieux pays ! Le socle du bonapartisme populaire est formé des intérêts ruraux rejoignant ceux des notables. Alors, Napoléon réconcilie les deux aristocraties, au nom de l’intérêt général. Et il introduit le culte de la nation. Bien sûr, celle où il fait bon vivre en paix. C’est un moment d’apaisement, de construction. Où c’est l’homme fort qui, d’en haut, décide, réforme. Ainsi il signe le Concordat avec le pape, et ce retour des valeurs chrétiennes est importante pour reconquérir les émigrés qui sont revenus, ainsi que pour l’ordre. Depuis l’Egypte, Napoléon a appris l’importance de la religion dans toutes les civilisations, pour la morale. Lui qui a si peur de la violence populaire sait l’utilité sociale du catholicisme ! C’est tout bénéfice pour l’image du grand homme fort, puisque les évêques vont inciter leurs fidèles à aimer celui qui a restauré la foi ! Tout est pensé et calculé comme pour un champ de bataille ! Le retour des émigrés affaiblit les Bourbons qui voudraient, encore et toujours, revenir reprendre le pouvoir. Voici une aristocratie qui, par un tour de passe passe, doit tout à Napoléon ! Il leur redistribue une partie des biens nationaux !

La guerre avec l’Europe a pour le moment cessé. Napoléon joue des rivalités des monarques entre eux. Il séduit le tsar Paul I aigri contre l’Autriche et le détache de l’Angleterre. Sauf qu’il est assassiné ! Mais l’Autriche défaite et ayant signé le traité de Campoformio abandonne à la France la rive gauche du Rhin. D’autres traités font que Napoléon réussit à isoler l’Angleterre sur le continent. On dirait que c’est le seul adversaire qu’il craint ! Bref, après dix ans, la France est en paix. Napoléon diagnostique que si la Révolution a échoué, c’est qu’elle s’est faite contre le pouvoir, et non pas avec, et la société a donc été abandonnée à elle-même, sans personne, en quelque sorte, pour ordonner le partage attendu du gâteau… Dominique de Villepin écrit qu’alors, Napoléon, pour prévoir l’avenir, jette sur le sol de la France quelques blocs de granit. A savoir, construire une société française avec des relais à chaque échelon. Augmentation de l’autorité du gouvernement et centralisation du pouvoir, afin de constituer une nation. Une réforme de l’Etat est en cours, en profondeur elle détruit les pouvoirs locaux au profit des préfets. Napoléon a emprunté à la royauté la figure de l’intendant pour créer les préfets. Et sa nouvelle hiérarchie est calquée sur celle de l’armée. Il supprime l’élection, au profit de la nomination. Voici un réseau de gouvernants. Et, en place de la souveraineté du peuple, voici au contraire l’avènement de la souveraineté de l’Etat. La France centralisée que Richelieu et Louis XIV souhaitaient est construite ! L’homme dominant est au sommet ! Des routes sont construites, pour pénétrer dans un territoire qui, sous l’Ancien Régime, était fragmenté en féodalités. Ces routes sont des enjeux économiques, politiques, stratégiques ! Napoléon, fidèle à ses lectures, à son admiration de l’Antiquité notamment romaine, à son imaginaire, a dessiné la France selon un modèle romain ! Il suit toujours son imaginaire ! Sa réforme des finances, de la justice, suit les mêmes principes centralisateur et verticaux. Les magistrats sont nommés. Napoléon, qui a, souligne Dominique de Villepin, un rapport de défiance à l’argent, refuse le recours à l’emprunt pour la gestion de l’économie politique, qui se fait seulement à partir de la fiscalité et des revenus de la conquête. Tout est maîtrisé d’en haut, par l’homme fort. La création de la Banque de France, puis ensuite de la Cour des Comptes, et le franc germinal fixant la valeur de la monnaie nationale par rapport à l’or, tout cela renforce le contrôle de l’Etat. Cette réforme , menée de manière autoritaire par l’homme, l’homme de pouvoir, est exemplaire, et l’économie redémarre. Cela ressemble à la gestion réussie d’un père de famille aimant et efficace, puissant, et c’est aussi presque une dictature aux mains d’un fils prodigue qui domine !

Bien sûr, la résistance d’îlots révolutionnaires menace dans l’ombre, et Napoléon, sur ce champ de bataille là qui est encore actif, fait encore plus reculer la démocratie directe par la nomination, qui rajoute du poids à la nouvelle élite. Il s’appuie en particulier sur les détenteurs des biens nationaux, donc sur leurs intérêts et sur le désir de conservation, et sur l’armée. Cette nouvelle élite est évidemment hostile à la Restauration des anciens nobles auxquels il faudrait rendre les biens (les morceaux du gâteau), et elle est hostile aussi aux Jacobins qui veulent une répartition plus ample de ces mêmes biens ! Le retour de l’ordre par les réformes de Napoléon et l’exécutif de plus en plus fort va de pair avec un remplacement des privilèges de l’Ancien Régime par de nouveaux privilèges, liés à la propriété, l’argent, la vanité. Napoléon n’est pas lui-même un jouisseur et un conservateur, mais, pour s’imposer comme le sauveur de l’ordre et de la paix que la France attend, pour gagner la guerre sur ce front-là intérieur, en excellent politicien et en pragmatique il sait parfaitement composer avec la réalité conservatrice en place. Bien que méprisant ces notables vaniteux et matérialistes qui veulent jouir de leurs nouveaux privilèges, il les utilise en réalisant leur désir d’en haut, car cette élite est l’interface entre le peuple et ses dirigeants écrit Dominique de Villepin. La Constitution de l’an VIII confirme logiquement cette prépondérance de la propriété, qui encore et toujours nous semble entrer en résonance avec l’île de Beauté idéalisée par Napoléon mais désormais perdue pour lui. Il accorde curieusement à cette nouvelle élite la jouissance réelle de ce dont lui, il jouit négativement, par ce mépris qui fait dominer l’inégalable île Corse natale sur la France. Son mépris pour cette bourgeoisie matérialiste est juste un regard méprisant sur ce dont ils jouissent, ce vieux pays, qui n’est pas grand-chose comparé à l’île de Beauté ! Secrètement, ce regard de très haut sur les notables et les bourgeois, sur ce conservatisme français, n’est que l’affirmation de la Mère corse sur la mère française, n’est que la dominance de la Corsitude ! Dualité originaire violente, à la Corse ! Ta mère ne vaudra jamais la mienne, et je te tire dessus, je t’enlève ta fierté chauvine ! Tout en les méprisant pour leur vanité, leur intéressement, leur individualisme, tandis que lui est en apparence rivé à l’intérêt général mais secrètement à son imaginaire et à son narcissisme, entreprenant de sauver les peuples, mais en s’imposant, toujours, c’est-à-dire sans leur demander s’ils le veulent, devançant ce désir, en violation du traité de Westphalie. Sa propre image de sauveur, son narcissisme démesuré, se met en travers pour lui interdire de jouir et donc de s’arrêter comme ces notables propriétaires bourgeois, mais c’est que cette jouissance ne saurait être assez bonne pour lui ! C’est son narcissisme fou, désespéré, nostalgique, qui le pousse à la surenchère de la conquête, qui est surplombée par l’attachement à l’île natale, dont il jouit négativement, imaginairement !

En tout cas, la souveraineté du peuple en France est devenue la souveraineté de la nation, et Napoléon a permis aux notables de capturer la représentation. La possession privée est un solide facteur d’ordre, qui inaugure une nouvelle élite héréditaire, qui remplace l’ancienne ! Cela en dit long sur l’ambiguïté initiale liée aux biens nationaux, souligne Dominique de Villepin ! En fait, on a vu les possessions de l’ancienne noblesse comme un gros gâteau à leur prendre, et les plus forts se le sont partagé ! Alors que la vraie révolution aurait été de mettre radicalement en question ce gâteau, avec ce qu’il représente de logique familiale, matricielle, infantile. Est-ce que la terre où vivre, après la naissance, peut être représentée par un gâteau à partager, sur la base de la loi du plus fort, de l’hérédité, et de l’humiliation ? La question de l’humanité n’a jamais été sérieusement posée ! On a continué, avec cette Révolution, à croire que la logique de la vie après la naissance devait s’organiser comme pendant la gestation, avec la conservation de l’îlot matriciel. Et ce n’est sûrement pas l’homme providentiel Napoléon qui met ça en question ! Au contraire, il pousse cette logique jusqu’à l’absurde, tout en réussissant par les qualités de ses défauts à moderniser la France comme personne ! Voilà, à l’analyse poussée très loin, ce qu’est cette question de la conservation, et celle de la propriété ! Paradoxalement, ce héros qu’est Napoléon, désormais champion du retour de l’ordre et de l’essor économique en France, avec son pouvoir exécutif de plus en plus fort et autoritaire, ne jouit pas de cette conservation. Plus exactement, il jouit de suspendre le déracinement originaire, tout en faisant de plus en plus, sur les champs de bataille, couler le sang de l’accouchement ! En lui, reste vive la douleur du déraciné, donc une jouissance masochisme secrète de la perte de l’île de Beauté.

Par le Code Civil, qui consacre la domination des notables, Napoléon déclare l’égalité civile, la sacralité de la propriété, et aussi l’autorité absolue du chef de famille, y compris sur la femme ! On voit bien que, en décrétant que la femme est faite pour l’intimité de la famille, pour vivre à l’intérieur, toute la société est soumise à une logique de famille, que tout est surplombé par un paradigme oedipien, par une vision de la vie depuis le regard de l’enfant, l’enfant circonvenu de biens garantis par l’homme fort, celui qui centralise le pouvoir, celui qui décide, celui qui assure et conserve ! Comme si la plus grande garantie de l’ordre était ce désir général de conserver ce temps-là, garanti d’en haut par l’exécutif fort. Et sans avoir à demander au peuple, par la démocratie directe, puisque ce serait consensuel, puisque ce serait une sorte de désir commun et naturel. Napoléon semble faire durer sa jouissance masochiste de son île de Beauté perdue en faisant perdurer une jouissance infantile matérialisée par les notables propriétaires ! Dominique de Villepin rappelle le mépris bien connu de Napoléon pour les femmes. Qui sont mises sous tutelle. En vérité, ne cherche-t-il pas à faire jaillir dans leur regard la belle image séductrice de l’homme fort sauveur qui les installe dans un îlot idyllique ? N’est-ce pas, du côté de l’élite, le rêve de tout homme narcissique de se voir capable d’installer magnifiquement une femme qui, bien sûr, le vaut bien, et dans ce sillage fonder une famille belle à voir ? Dans le miroir, l’homme fort, sauveur, refoulant loin le fait de voir la femme comme un être à installer d’autant plus qu’elle vient d’une lignée installée où l’homme fort est son père, se voit tellement beau, puissant, à la hauteur du père de sa femme, et prenant de ses mains le témoin pour continuer le voyage familial dans le vaisseau confortable matriciel ? Le Napoléon misogyne est aussi le Napoléon devant Letizia une femme au caractère fort dont le désir est le metteur en scène de son sauveur de fils qui prouvera être un acteur héroïque hors normes. Il est aussi le Napoléon devant Joséphine, qui a pris le témoin pour être à son tour celle qui met en scène. Ensuite, il y aura aussi Marie-Louise, une femme d’origine royale ! Le mépris pour les femmes n’est pas si simple. C’est plutôt une immobilisation à un stade ancien de la vie du regard sur les femmes. Qui est surplombé par la relation dans l’enfance entre Napoléon et sa mère ! Ce que le sauveur doit sauver n’est-il pas signifié par cette mère, désignant l’île de Beauté matricielle dans sa précarité, dans son apoptose menaçante, mais qui domine comme la seule chose non seulement désirable mais dont jouir ? On dirait que cette mère-là, ancienne, tremble elle aussi de perdre sa belle image de mère dominante !

En tout cas, par son Code civil, puis par le Code pénal, Napoléon a fait l’unité en détruisant tous les particularismes provinciaux de l’Ancien Régime ! Désormais, les rapports sociaux sont régis depuis un pouvoir fort et centralisé. La représentation parlementaire est vidée de son sens. Les Seigneurs ont été remplacés par les préfets. Voici l’Etat nation moderne ! L’argent a remplacé la naissance ! Voici un nouveau conservatisme : bourgeois ! Mais Napoléon, emporté par son imaginaire, ne peut laisser tout le monde jouir tranquillement des acquis. Il méprise les notables centrés sur leurs petits intérêts. Lui, il veut bâtir la nation, dit Dominique de Villepin, sur un devenir commun, porté par une grande ambition collective. Le désir réalisé, qui est l’état de la France une fois les réformes faites et l’Etat moderne effectif, il le fuit comme la peste ! Son mépris des hommes est peut-être sa peur du désir réalisé, sa peur de l’implosion narcissique. Comme toujours, il s’évade par un imaginaire qui investit l’armée, à laquelle il veut insuffler des valeurs chevaleresques, comme une croisade à faire pour délivrer les peuples. Pour le moment en France, il ne se satisfait pas de l’inégalité par l’argent, comme s’il voulait faire un peu trembler la terre sous les pieds des notables. Mais encore plus, comme une résistance originaire à l’emprisonnement jouissif dans le giron dominant maternel de Beauté ! Ambiguïté de survie ! Non seulement il laisse revenir des émigrés nobles, qui peuvent déranger les parvenus, mais il institue le mérite, par lequel chacun peut prendre l’ascenseur social. Il crée la Légion d’honneur, qui couronne une valeur individuelle au service de l’intérêt général. Qui est toujours une attribution d’en haut. Ainsi, comme le souligne Dominique de Villepin, il tient les vanités en haleine, il gagne l’armée, et il ennoblit à tour de bras ! A ces Français restés de fiers Gaulois il faut, selon Napoléon, des distinctions ! On croirait entendre, derrière les Gaulois, les enfants, avides de récompenses !

La légende Napoléon naît, par les soupes populaires, l’ouverture d’hospices pour les personnes âgées, donc une grande politique sociale ! Des fêtes et veillées sont organisées partout. On a occulté que le suffrage universel n’existe plus, et que les contre-pouvoirs sont très affaiblis. La popularité soigneusement entretenue par de réelles avancées sociales prépare la dictature !

Dans ces conditions, le sauveur se voyant tel dans le regard du peuple qui veut le… conserver, ne peut rêver mieux que des attentats soulignant la précarité de son existence pour pouvoir faire accepter sa dictature, c’est-à-dire le pouvoir autoritaire et absolu d’un homme. C’est une sorte de paranoïa à l’envers, donnant la main à la pulsion de mort ! L’Empire est en marche avec deux attentats, qui vont installer dans le peuple la peur de perdre un tel héros sauveur de la paix et d’une nation moderne avec ses avancées sociales. Le complot de la machine infernale en 1800 et le complot royaliste en 1804. La peur de voir disparaître le sauveur devient obsessionnelle, et ce danger correspond parfaitement à l’imaginaire de Napoléon. Il a la chose à sauver, et il a les ennemis, donc le champ de bataille intérieur ! Les ennemis sont les deux minorités, les Jacobins et les Royalistes, des opposants de l’ombre. Napoléon avait même écarté son frère Lucien, un dominant comme lui, avec lequel la guerre était larvée depuis l’enfance, et qui fantasmait d’être son successeur. En l’éloignant pas sa nomination comme Ambassadeur d’Espagne, Napoléon s’affaiblit. L’attentat du 24 décembre 1800 à l’opéra, où explose la machine infernale, décuple la popularité de Napoléon, qui déporte les Jacobins les plus dangereux, ce qui a pour effet de rassurer l’Europe inquiète de la présence de ces révolutionnaires. Un Tribunal Spécial est créé, faisant craindre les abus de pouvoir. La police de Fouché est renforcée. La dérive autoritaire est en marche. Fouché tire les marrons du feu en se faisant une fortune considérable ! Il fait son boulot d’espionnage, de censure de journaux. Et Napoléon renforce encore son image de sauveur survivant par la propagande.

Napoléon éloigne les écrivains de la sphère politique, car il sait les dangers de l’opinion. Il sait, souligne Dominique de Villepin, la force d’attraction du parlementarisme sur des élites davantage tentées par le partage du pouvoir que par la tyrannie du pouvoir, ce parlementarisme qui pour lui évoque le libéralisme anglo-saxon qu’il déteste. Désormais, il est plus Voltaire que Rousseau, car c’était un intellectuel conseiller des princes, qui était adepte d’un despotisme éclairé. Il a supprimé tous les contre-pouvoirs, et son pouvoir s’appuie sur le Conseil d’Etat, le Sénat et les Ministres, qui n’ont aucune autonomie. Le plébiscite pour qu’il soit Consul à vie est un triomphe, et il peut même désigner son successeur ! La monarchisation est en marche ! Et avec, la question de l’hérédité.

La construction d’une monarchie exige la création d’une noblesse. Déjà, Joséphine a des dames du palais. Mais, contrairement à Louis XIV qui enfermait cette noblesse à Versailles, Napoléon se montre en presque monarque, en voyageant partout, et, comme dans un conte de fée pour enfants, il est accueilli par l’euphorie. Toujours une grande maîtrise du pouvoir de l’imaginaire !

En 1804, un nouveau complot va lui offrir l’occasion d’aller au sacre ! C’est un complot financé par l’Angleterre, afin de restaurer sur le trône de France Louis XVIII ! Le voilà, le grand danger de retour de l’Ancien régime qui va servir à Napoléon, en lui fournissant aussi l’adversaire ! Cadoural le robuste paysan de Vendée échoue, car ce complot a été dévoilé avant. Les mesures qui s’ensuivent, notamment l’état de siège de Paris et l’arrestation du seul rival d’envergure de Napoléon renverse contre lui l’opinion. La peur et la défensive force Napoléon à la violence préventive, et son image de pacificateur, sauveur attendu, en prend un coup. De plus, un interrogatoire révèle qu’un Prince devrait débarquer, et la police soupçonne qu’il s’agit du Duc d’Enghien, émigré en 1789, et revendiquant l’héritage d’Henri IV. La police l’arrête et l’exécute immédiatement, sous ordre de Napoléon, ce qui semble une erreur judiciaire. Comme dans une tradition corse, nous explique Dominique de Villepin, Napoléon joue la famille contre la famille, la sienne contre les Bourbons qui voudraient revenir. Il a éliminé le dernier héritier d’un nom illustre, celui des Condé ! Par cet assassinat, il dissuade les Bourbons de revenir, et donne un gage aux Jacobins. Mais il a la preuve aussi que l’Angleterre ne désarme pas. Cet adversaire est sérieux ! Fouché devient le grand défenseur de cet Empire fondé sur le crime ! La marche vers l’Empire, note Dominique de Villepin, marque une inflexion tactique à gauche. En effet, il va devenir Empereur en semblant réitérer l’impossibilité que l’Ancien Régime revienne ! Le Premier Consul, pour donner l’impression à l’opinion que pour sa fidélité à la Révolution, on lui propose un trône acquis au mérite qu’il est forcé d’accepter, laisse Fouché et ses frères manipuler les chambres. Il n’y a presque personne pour résister, tellement cela semble évident que le héros a su barrer la route aux Bourbons (les ennemis dans cette circonstance), et donc garantir la propriété.

La figure de l’Empereur a ceci de nouveau qu’elle tient plus de Rome (César, donc toujours l’importance des lectures et de l’imaginaire) et de Charlemagne que des Capétiens, nous montre Dominique de Villepin. Son emblème est l’Aigle, comme dans la Rome antique. Napoléon, par son sacre, ne veut pas paraître l’héritier des Rois ! Il n’est l’héritier de personne ! Il fait illusion en donnant l’impression de changer le monde en créant une société fondée sur le mérite et non pas sur la naissance. Pourtant, il vient de créer une dynastie, et est le passeur vers un nouveau cycle, celui de l’impérialisme, qui n’a plus la France comme cadre mais le monde !

L’assassinat du Duc d’Enghien a fragilisé pour toujours Napoléon, tachant de sang son image qui jusque-là était celle d’un pacificateur. Elle indigne les élites, et exaspère le mépris de Napoléon pour Paris ville de la fronde. Il faut noter ce sang, celui de l’accouchement, en vérité, celui qui signifie de manière certaine l’événement du déracinement originaire, la naissance ! Napoléon, par son obsession des champs de bataille, ne cherche-t-il pas, de manière désespérée, à imposer à tout le monde la réalité de ce sang qui, en Corse, n’est jamais très loin ? Le lien du sang de l’hérédité prend un tout autre sens ! En tout cas, Chateaubriand réagit à l’assassinat du Prince au sang royal en démissionnant du corps diplomatique et il rejoint dans l’opposition Benjamin Constant et Mme de Staël. La Russie indignée prend le deuil. Cela aboutira à une nouvelle coalition. Donc, l’onde de choc a beaucoup de conséquences. Même si la Prusse et l’Autriche ne disent pour l’instant rien, toutes les Cours d’Europe en voyant la naissance de l’Empire s’inquiètent de sa dérive conquérante. Napoléon commence à être appelé l’usurpateur ! Des pamphlets sont écrits. La menace est proche ! L’Empire, dit Dominique de Villepin, passe en force, mais l’Empereur sent la fragilité de l’opinion, qui rejette l’hérédité, qui a la passion de l’égalité, où émerge l’individualisme, le dégoût de la guerre. Napoléon a fait le contraire : il a répudié l’égalité au profit des notables et muselé la liberté d’expression. Mais cela reste encore en embuscade, car l’Empereur est très populaire. L’esprit de Cour s’attache des gens serviles, idem l’ascension sociale par le mérite, la Légion d’honneur. Tout cela marche. Le sacre militaire est somptueux.

Mais le doute de Napoléon est plus profond. Maintenant qu’il a réalisé ce qu’on attendait du sauveur qu’il était, sa raison d’être est sur le point de disparaître, et cet anéantissement narcissique est impensable. A moins qu’il ne s’agisse, bien plus secrètement, d’une fascination folle pour la pulsion de mort à l’œuvre, soleil noir d’une jouissance du déracinement et du sang qui le signifie ! Il est toujours dans l’imaginaire. Il n’arrête pas de se justifier pour maintenir sa légitimité, mise à mal par l’assassinat du Duc d’Enghien. C’est alors que, écrit Dominique de Villepin, il ose le sacre. Avec, la veille, le mariage religieux avec Joséphine. Comme pour Charlemagne, le Pape viendra le couronner ! C’est toujours l’homme qui s’impose de lui-même, dominant, avec l’image décidée par lui. Et par cet imaginaire, éblouir l’Europe ! C’est lui qui a le texte de cette cérémonie. Lecture du sacre de Charlemagne ? Se légitimant lui-même par l’évidence des images ? Napoléon est le plus grand, il ne s’agenouille pas devant le Pape (devant un représentant paternel), il se couronne lui-même, puis couronne Joséphine. Le sacre de Joséphine, nous dit Dominique de Villepin, est un acte d’amour et de reconnaissance, elle le mérite, mais surtout, nous dirions qu’elle a su réincarner la place de la mère d’autrefois, celle qu’il a séduite, celle qui a cru en lui, même si elle n’a que six ans de plus que lui, la relation est oedipienne, jusque dans le fait qu’elle ne peut plus avoir d’enfant avec lui… Pour ce sacre impérial, tout part de son imaginaire, comme s’il était en train de lire le plus beau des livres, en train de s’écrire ! De son narcissisme fou ! La mise en scène n’appartient ni au Pape, ni à personne. C’est lui qui, de manière précise, comme si c’était déjà écrit et que c’était joué, organise une cérémonie qui n’est pas populaire, mais seulement en présence des notables, de l’élite. Ce dimanche 2 décembre 1804, avant son sacre, Napoléon donne à une très importante foule parisienne le spectacle de sa puissance, dans son carrosse impérial tout doré, de même que les voitures qui transportent les dignitaires ministres et princesses sont somptueuses, ainsi que les toilettes. C’est avec un visage dominateur qu’il entre à Notre-dame, bien sûr ! Dans la mémoire collective, l’imaginaire a vampirisé l’événement. En fait, écrit Dominique de Villepin, cette cérémonie est une mascarade. Talleyrand, dans un tableau, contemple d’ailleurs d’un air narquois la scène. Si la propagande dit que la foule était enthousiaste, les historiens, eux, parlent d’une indifférence importante de la nation. Cependant, la cérémonie devant l’Ecole militaire, avec la remise des Aigles, galvanise la foule et impressionne l’Europe, écrit Dominique de Villepin. C’est une cérémonie inspirée par les lectures de Napoléon, puisqu’elle a quelque chose de romain, et donc imprime le caractère militaire de l’Empire.

Voici un nouvel Empire, mais enfermé dans ses frontières naturelles, et sans héritier ! Napoléon est donc obligé d’impliquer sa famille, même s’il veut régner seul ! Il doit régler ses contentieux avec ses frères et sœurs, et sa mère, Madame Mère, prend parti pour lui. Evidemment. C’est un peu à la Corse aussi que deux familles rivalisent pour l’héritage de la nouvelle dynastie, celle des Napoléon, et celle des Beauharnais ! La mère de Napoléon n’a jamais aimé Joséphine ! Mais le mariage religieux avec Joséphine interdit en principe le divorce, et puisqu’elle ne peut plus avoir d’enfant, Napoléon se réserve le droit d’adopter un fils, par exemple celui né du mariage forcé entre Louis le frère de Napoléon et Hortense la fille de Joséphine, qui sera le futur Napoléon III ! Napoléon, à l’égard de ses frères, reste comme autrefois dans une posture de mépris, de rabaissement, de maltraitance, même si, dans l’Empire, reste la structure familiale dans l’attribution par l’homme dominant des places prestigieuses dans les territoires européens conquis ! Il les somme de se placer dans la hiérarchie héréditaire et d’être ses premiers sujets ! Mépris et logique de l’humiliation de toujours ! C’est lui le seul, le dominateur, le héros, qui impressionne toute l’Europe, qui a eu ce culot narcissique de s’imposer par tout le pouvoir de l’imaginaire, pouvoir de l’image comme on dirait maintenant ! Que sa famille le sache, désormais comme autrefois dans le regard de sa mère séduite : « je suis appelé à changer la face du monde ! »

Dans l’esprit de Cour, l’Empereur fait souvent appel à l’ancienne noblesse, car il s’aperçoit qu’eux seuls savent servir ! C’est aussi une question de narcissisme ! Celui d’être servi comme un Roi, comme Louis XIV, et même mieux que lui ! Jouissance de l’enfant-roi qui séduit sa mère, et fait ce qu’il veut, en rabaissant tout le monde ? Cette Cour est cependant beaucoup plus ennuyeuse que celle de Louis XIV ! L’Empereur, s’il joue des récompenses au mérite, n’a pas de favori ! Autour de l’Empereur, constate Dominique de Villepin, il n’y a pas de fidèles, que des clients ! Evidemment, plus personne n’ose lui dire la vérité, et la courtisanerie galope pour qu’une part de gâteau soit distribuée par le bon vouloir d’un Empereur de plus en plus autoritaire et totalement coupé du peuple.

Heureusement, comme toujours, l’Empereur peut s’évader par l’imaginaire et la conquête militaire, surtout que maintenant qu’il a complètement modernisé la France en lui conservant des acquis de la Révolution, il peut se présenter en libérateur d’autres peuples sous le joug de leur monarchie en exportant ce qu’il a réussi en France. Du point de vue de l’imaginaire, c’est toujours César ou Alexandre, et le fils des Lumières, qui va sauver les peuples ! Sa puissance semble irréfutable, prouvée par ses succès, et portée par les images du sacre en quelque sorte grand public avant l’heure ! Seule la conquête peut maintenir le sauveur, et donner un sens à cette aventure par l’exportation du Code civil et l’abolition des privilèges (mais installant, par le mérite, d’autres privilégiés). Son image peut d’autant plus s’imposer qu’il a réussi, en France, à faire la paix et à réformer le pays, totalement centralisé et gouverné par un pouvoir autoritaire fort.

En bon chef militaire, l’Empereur, qui a déjà son champ de bataille où le sauveur qu’il est pense qu’il a quelque chose à sauver, même si c’est en violation du traité de Westphalie, repère déjà les points faibles chez les ennemis ! L’Europe est divisée, elle manque d’hommes d’Etat (c’est avant Metternich) et la France a la meilleure armée du monde. La guerre est la meilleure façon aussi d’échapper à l’esprit de Cour qui lui répugne, où il n’a que mépris pour les hommes, alors que sur le champs de bataille les soldats gardent cet esprit chevaleresque et lui sont fidèles, et la méritocratie a du sens. De plus, ainsi l’Empereur, comme le dit Dominique de Villepin, conserve sa part de rêve et d’utopie, il reste dans le texte imaginaire de toujours.

L’Empire napoléonien est encore un Etat-nation, rien à voir avec celui des Habsbourg, ni celui des Romanov. La Révolution française a provoqué en Europe une secousse que Dominique de Villepin estime équivalente à celle des guerres de religions ! Elle a inventé l’idée moderne de nation, communauté soudée par sa langue, son histoire et sa volonté de vivre ensemble. C’est le Compte d’Artois qui, à partir de 1789, pousse l’Europe à entrer en croisade contre cette Révolution qui menace chaque monarchie ! Il le fait en invoquant, bien sûr, le traité de Westphalie ! Mais le message universaliste de la Révolution ennoblit cette conquête, par-delà la violation du traité de Westphalie. Cela semble l’idéal fraternel de la Grande Nation ! L’Empereur se cache avec son armée dans le cheval de Troie de l’idéal d’une Europe dressée contre les Rois, mais cela occulte le fait que son impérialisme est celui de la plus vieille tradition monarchique ! Cela se présente comme la nouvelle religion de l’individu émancipé. A laquelle l’Europe n’a d’abord rien à opposer, tellement chaque monarchie ne rêve que d’évincer son voisin pour exercer son hégémonie continentale. Cette Europe ne voit pas vraiment combien la France a changé, donc elle ne s’arme pas, alors qu’elle pourrait légitimement invoquer la violation du traité de droit international de Westphalie !

Par une série de traités, le Premier Consul avait déjà posé ses jalons en Europe, prenant pied en Italie, en Suisse, en Allemagne. En 1803, l’ordre établi par le traité de Westphalie est déjà bousculé, note Dominique de Villepin.

Naturellement, l’Empereur veille à maintenir la division de l’Allemagne pour contre barrer les Habsbourg et leur disputer l’hégémonie sur le Saint Empire romain germanique. La grande perdante est l’Autriche. Napoléon trouve un prétexte pour que l’Angleterre déclare la guerre à la France le 16 mai 1803, saisissant nos navires de guerre. Alors, comme prévu l’opinion s’indigne et soutient Napoléon ! En rétorsion, le Hanovre, qui appartient à l’Angleterre, est occupé. En fait, derrière cela, se joue une domination de l’Europe entre la France dont l’infanterie est très puissante, et l’Angleterre dont la marine est plus puissante ! D’un côté, il y a la France conquérante, de l’autre l’Angleterre qui veut étendre son commerce et ses colonies par la mer. Deux pays qui ont deux modèles économiques totalement différents et ont eu aussi deux révolutions différentes. La France est catholique et centralisée, avec une société terrienne, conservatrice. L’Angleterre est portée à la colonisation par sa géographie, elle a rompu avec le catholicisme, sa révolution en 1640 et 1688 a donné la prépondérance à l’aristocratie et a consacré les libertés individuelles, sa monarchie s’est effritée au profit du Premier Ministre assis sur une représentation oligarchique, avec des lords héréditaires et le suffrage censitaire. La monarchie constitutionnelle anglaise était le modèle des Lumières ! Bien sûr, Napoléon exècre ce capitalisme qui émerge et consacre l’enrichissement individuel. Napoléon veut à tout prix détruire l’Empire colonial britannique et sa flotte. Entre les deux pays, il y a un complexe d’infériorité réciproque, et c’est nouveau pour Napoléon qui a toujours voulu dominer l’adversaire. A Trafalgar, c’est la défaite de la flotte française ! Pour le moment, c’est l’Angleterre qui a gagné le point, et échappe au danger d’invasion ! Elle peut se consacrer à lutter contre l’Empereur sur le continent. La peur, depuis Trafalgar, a changé de camp ! Napoléon n’a qu’une idée : étouffer le commerce anglais en l’étouffant sur le continent. Pour cela, il est forcé de conquérir l’ensemble de l’Europe ! On voit bien que c’est une blessure narcissique insupportable, à cause de cette défaite de Trafalgar infligée par un ennemi qu’il n’a pu rabaisser, mépriser, traiter par la logique de l’humiliation, qu’il se lance dans la conquête européenne, avec son cortège de violences, de massacres, de morts, et son coût économique ! Le sang va couler !

A l’aurore de l’Empire, il n’y a en Europe aucune rivale sérieuse, note Dominique de Villepin. Et Napoléon est, comme le pense Clausewitz, le dieu de la guerre. Pour nourrir le lien quotidien avec les soldats et l’opinion, il écrit des Proclamations, des ordre du jour, il s’exprime dans le « Bulletin de la Grande Armée », un peu comme l’instituteur de la nation, où il rejette la responsabilité de la guerre sur l’Angleterre et les Rois. Toujours se camper en défenseur, en sauveur, dans une guerre duelle où la violence est toujours en embuscade. Il flatte les esprits en présentant la France défendant l’égalité face à la coalition des privilégiés. Toujours, il agit par la parole sur ceux qu’il veut persuader, assujettir à sa volonté, voire à son épopée imaginaire.

C’est vraiment la Grande Armée que celle de l’Empereur ! Génie et qualité des troupes, et la plus importante quantitativement puisque la France est le pays le plus peuplé du continent. Elle seule a une armée nationale, non pas des mercenaires, elle est jeune, la conscription a été mise en place en 1798. Chaque soldat rêve d’avancement. L’organisation est excellente. Napoléon a aussi une Garde impériale, l’élite de l’élite, qui s’inspire, évidemment, des prétoriens romains ! Toujours les lectures ! Mais les handicaps de cette armée sont l’intendance, car elle a besoin de rester près des frontières de pays riches et ce sera un grave problème lorsque les champs de bataille seront lointains, et l’armement est vétuste.

Les vieilles monarchies commencent peu à peu à se réveiller. C’est la Russie d’Alexandre I qui se rapproche, la première, de l’Angleterre. L’Empire russe, depuis trois siècles, lorgne vers la conquête de l’Orient, en s’estimant être la troisième Rome. Pour sa conquête, elle a besoin d’alliés, et en particulier de l’or anglais pour le financement de son expansion et de la soumission de l’Empire ottoman. Alors que l’Angleterre favorise son maintien. C’est l’assassinat du Duc d’Enghien qui a fait qu’Alexandre I s’est tourné vers l’Angleterre ! La Russie veut des partenaires plus proches, mais la Prusse des Hohenzollern, avec Frédéric II que Napoléon a toujours admiré et épargné, reste neutre, attend. Par contre, l’Autriche des Habsbourg, humiliée depuis 1789 (toujours la bombe à retardement de l’humiliation), qui connaît un sentiment anti-français depuis l’assassinat de Marie-Antoinette, qui a été chassée d’Italie et dont le poids en Allemagne a chuté, dont l’armée est exsangue et le trésor ruiné, accueille l’alliance avec la Russie financée par l’Angleterre. L’Empereur, comme le dit Dominique de Villepin, ne peut rester l’égal de ces monarques qu’en les mettant en joug. S’il cesse d’être redoutable, l’Empire se détruit. Cela se joue d’homme à hommes ! Et dans une logique de l’humiliation ! L’Empereur commence à provoquer, en se couronnant roi d’Italie en 1805. L’Autriche y répond par son adhésion à la coalition en même temps que la Suède, les Bourbons de Naples. Ces alliés, parce qu’ils sont sous l’influence de l’ennemi anglais, deviennent, aux yeux de l’opinion, des ennemis qu’il est légitime pour Napoléon d’attaquer. C’est toujours défensif ! C’est toujours en apparence pour sauver d’un danger ! C’est l’erreur des alliés, cette déclaration de guerre ! L’Empereur a beau jeu pour se présenter en défenseur, alors que son imaginaire est tout autre, et méprisant des autres hommes monarques !

Se prépare la bataille d’Austerlitz ! Napoléon déjoue un plan de campagne de la coalition. Il entre dans Vienne alors que les Ottomans n’avaient jamais pu le faire ! Ce n’est pas si facile, lorsque le rapport de forces s’avère défavorable à Napoléon, mais en simulant la retraite et feignant d’exposer sa faiblesse, il réussit, par la bataille des trois Empereurs, sa victoire d’Austerlitz ! C’est l’une des plus grandes déroutes de l’histoire militaire. Comme le dit Dominique de Villepin, l’Autriche n’a plus d’armée, ce qui reste de celle de Russie se replie. En un temps record, la troisième coalition a été brisée ! Comme depuis toujours il le veut et y réussit, là encore, finalement, il reste sans rival. Comme autrefois à ses frères, l’Empereur a donné une sacrée raclée à Alexandre I et à François II ! « Soldats, je suis content de vous », proclame Napoléon à ses « grognards ». Il profite de la faiblesse de ses adversaires humiliés pour avancer en Allemagne, Hollande et Italie. Le traité avec l’Autriche lui donne la Vénétie, l’Istrie, la Dalmatie, les Iles Adriatiques. Austerlitz lui permet d’évincer les Habsbourg d’Italie et les Bourbons de Naples. Joseph va avoir le royaume de Naples, etc. pour ses sœurs… Quant à l’Allemagne, par le mariage d’Eugène de Beauharnais avec la fille aînée du Roi de Bavière, et par le mariage de Stéphanie de Beauharnais avec un héritier de Bade, tout cela favorisant le clan de Joséphine, il travaille à la constitution d’une Allemagne française, ce qui est un vieux rêve monarchique ! Il réussit à signer avec treize princes allemands la Confédération du Rhin, dont il est le protecteur. En six mois, la France est devenue un Empire continental ! En suscitant une grande peur en Europe ! Au risque de voir cette Europe faire surgir un adversaire qui sera plus fort ! Ah l’humiliation ! Celle-ci va engendrer un réflexe de légitime défense qui donnera la quatrième coalition ! Cependant la Prusse, qui pourtant n’a pas participé à la guerre, ne veut pas ratifier la paix. Elle entre en conflit sans attendre les Russes. C’est une erreur ! Là encore, Napoléon peut se poser en sauveur, contre l’agresseur ! Frédéric II est cependant faible, son armée est faite de mercenaires, elle n’a pas évolué, elle est tout de suite défaite par l’Empereur à Iéna ! L’armée prussienne ne peut rejoindre en Silésie les Russes. Napoléon en rajoute par une féroce chasse à l’homme ! Et le 27 octobre 1806, il entre à Berlin, comme il était déjà entré à Vienne ! Les Berlinois ont l’impression, médusés, de voir entrer l’apparition d’un individu en politique, nous dit Dominique de Villepin ! Il leur semble capable de capter l’attention par son charisme singulier qui le fait passer pour l’incarnation de la volonté générale. Il s’impose par l’imaginaire, là aussi ! Dominique de Villepin parle de l’alchimie particulière au dictateur. En seigneur de guerre, il prélève les emblèmes du grand Frédéric II mort, pour les mettre comme trophées aux Invalides, en mémoire de Iéna !

Une nouvelle fois, cette campagne très rapide frappe l’imaginaire ! L’image de l’Empereur est parée d’invincibilité ! C’est alors qu’il va prendre la décision la plus importante après celle de son sacre, écrit Dominique de Villepin : celle du Blocus continental contre l’Angleterre ! Puisque c’était le but des conquêtes ! Ce Blocus es décrété en riposte à la flotte britannique qui s’est placée sur les côtes françaises pour y faire le blocus. L’Empereur peut dire qu’il utilise les mêmes armes que l’ennemi ! Il interdit à l’Angleterre de commercer avec l’Europe ! Il veut conquérir la mer par la terre ! L’Angleterre domine l’Europe par l’or qu’elle prête, et par son commerce important avec le continent. Ruinée, c’est-à-dire humiliée, elle sera forcée de négocier…

Jusque-là, Napoléon légitimait sa conquête par la défense de la Révolution et l’exportation de ses acquis afin de libérer les peuples du joug monarchique. Désormais, il s’agit de battre l’Angleterre ! C’est-à-dire le pays qui est, à ce moment-là, le seul adversaire à sa hauteur, qui met donc en danger sa belle image narcissique ! Il doit conquérir les ports d’Europe ! Comme le dit Dominique de Villepin, il est forcé de passer d’une conquête-défense à une conquête-puissance ! Il doit forcer les pays européens à des choix qui sont contraires à leurs intérêts vitaux. Sa politique de sphère d’influence, pour le noble motif de l’émancipation des peuples, devient un véritable impérialisme.

Napoléon fait peur à tout le monde. Le sentiment d’insécurité augmente. Alors que, plus que jamais l’opinion désire la paix, la tranquillité des propriétaires, l’essor économique. Cette opinion ne voit pas d’un bon œil l’augmentation de la conscription qui étouffe les peuples et la fiscalité ! Par ailleurs, Napoléon continue à installer sa famille sur des trônes, et par des alliances. Rébellion à Naples, qui est impitoyablement réprimée ! A la Corse ! Le blocus va ruiner les ports et les commerçants. Napoléon rêve de faire les Etats-Unis d’Europe, et entraîné par son imaginaire, il est de plus en plus loin des désirs de paix des Français, qu’il ignore, qu’il sous-estime ! Ce désir de conservation.

S’ouvre la deuxième étape de la campagne. Jusque-là, il n’a vaincu que deux alliés. La Prusse est à terre, mais il lui faut aller chercher, loin, les Russes ! C’est pour Napoléon l’ivresse. Il est emporté par le désir fou de la domination universelle ! Prisonnier fou de son image spéculaire ! Murat est accueilli en libérateur à Varsovie, et des milliers de Polonais s’engagent dans la Grande Armée car ils espèrent le rétablissement de leur patrie dépecée entre la Russie, l’Autriche et la Prusse. Les Russes s’avèrent d’excellents combattants, et Napoléon est forcé de le reconnaître ! Les Cosaques fatiguent la Grande Armée ! L’hiver 1806-1807 fait osciller Napoléon entre la gloire et la chute. Les Russes sont insaisissables, ils jouent la politique de la terre brûlée, l’intendance est insuffisante, la souffrance des soldats est insupportable. Cette violence de la guerre rapproche de Napoléon la possibilité de n’être pas le plus fort, et le met en contact avec la violence humaine qu’il croyait pouvoir maîtriser à son avantage, même la violence populaire. La bataille d’Eylau se prépare avec une supériorité russe en effectif. La canonnade est terrible, et en fin de compte, si Napoléon est vainqueur, c’est au prix d’un massacre de soldats de part et d’autre, à cette bataille d’Eylau. La boucherie anticipe celle de la Moskova, et celle de Waterloo. Et surtout, là Napoléon n’a pas réussi à détruire son adversaire ! Le choc a été frontal, Napoléon a constaté les qualités de l’armée adverse. C’est seulement par défaut qu’il gagne, remarque Dominique de Villepin. Tandis qu’il y a, cette fois, toujours quelqu’un en face, le tsar, qui lui dispute la place dominante, Napoléon ne peut pas ne pas être pris d’un affreux doute. A cause du rude hiver, il doit prendre ses quartiers au bord de la Vistule, et attendre l’été. L’Autriche aurait pu agir, devant la faiblesse de Napoléon. Mais non. En France, l’opinion habituée aux victoires éclairs pense qu’Eylau est une défaite. Mais, comme toujours au creux de la vague, Napoléon trouve en lui-même de grandes ressources, décuplées par l’humiliation et la terrible blessure narcissique, tandis que, plus que jamais, il jouit de manière masochiste du soleil noir de la perte. Il scelle des alliances avec un émissaire perse, et renforce les liens avec La Porte. Il améliore l’approvisionnement de l’armée, il fait lever 80 000 hommes, il mobilise des contingents alliés, et arrive avec 400 000 soldats à la rencontre de Friedland, le 14 juin 1807. L’ennemi russe fait une faute, les Russes sont obligés de faire retraite en se jetant dans le fleuve. Là aussi, c’est une victoire pour l’Empereur, mais au prix de beaucoup de morts. Mais ce succès venge d’autant plus Eylau qu’il ouvre à Napoléon les portes de l’Empire russe ! Là, l’adversaire Alexandre I est défait ! Et il demande l’armistice ! Sûrement grande jouissance narcissique pour l’Empereur, qui se voit être craint par un tsar ! Napoléon accepte la demande d’armistice, et les tête à têtes commencent. Ce sera le mirage d’un Yalta avant la lettre ! Le traité de Tilsit.

D’abord, l’estime semble réciproque. Napoléon, une fois n’est pas coutume, ne semble pas mépriser son interlocuteur, comme d’égal à égal, ce qui est quand même très bizarre venant d’un homme qui ne fait jamais comme ça. L’Esprit de Tilsit, nous rappelle Dominique de Villepin, vise à un partage pour régir le monde, l’Occident à Napoléon et l’Orient à Alexandre. Cela tombe bien, ils ne veulent pas le même territoire. Cette alliance vaut pour Napoléon un nouveau sacre, puisque le tsar est le monarque le plus puissant de l’univers, et sert donc l’image de l’Empereur, ouvrant aussi des perspectives de conquêtes. C’est apparemment une entende historique avant un partage du monde. Elle doit permettre l’adhésion russe au blocus continental, l’obsession de Napoléon, et en contrepartie celui-ci l’aidera pour sa conquête orientale. La personnalité humble et sensible d’Alexandre, qui ne le regarde pas de haut alors qu’il n’est pas un parvenu comme lui, qui n’a donc pas une attitude humiliante, séduit Napoléon, qui admire le chef de guerre et découvre le chef d’Etat. Ils ont une histoire qui se ressemble, tous deux sont nourris aux Lumières, et sont parvenus au pouvoir par le sang, puisque Alexandre doit le pouvoir à l’attentat qui a assassiné son père. Ils sont tous deux menacés par les possibles attentats, et ne se sentent, au fond d’eux, jamais totalement légitimes ! Leurs conversations durent vingt jours, et le pacte franco-russe est signé le 7 juillet 1807.

En apparence, Alexandre I vaincu semble partir aussi vainqueur ! Non seulement Napoléon promet une médiation armée contre la Turquie qui est la rivale de toujours de la Russie dans les Balkans, mais aussi qu’il peut l’aider à conquérir la Finlande contre la Suède. Et, pour ne pas froisser Alexandre, Napoléon laisse les Hohenzollern sur le trône Prusse, mais ce pays perd les provinces polonaises et d’autres. Napoléon voit se lever en la Prusse un ennemi irréconciliable. Il met sur le trône de Westphalie le dernier frère qui n’a rien eu, Jérôme, parce qu’il l’a mérité, il a divorcé de son Américaine, il pourra selon le diktat de l’Empereur épouser la fille du Roi de Wurtemberg ! Lien du sang, donc ! Et le Code civil sera donc introduit dans la Confédération du Rhin. Il est le sauveur qui apporte une liberté inconnue aux peuples de la Germanie !

Quant à la Pologne ( Napoléon a pour maîtresse Maria Walemska), l’Empereur la déçoit, puisqu’il ne lui offre que le statut de duché autonome, pour préserver ses ambitions à propos de ce pays.

En apparence, il y a eu donc beaucoup de complicité entre le tsar et l’Empereur. Mais la réalité était autre. Car la personnalité autoritaire, dominante, narcissique de l’Empereur fait qu’il est incapable de se mettre à la place de l’autre, et c’est pourquoi, comme l’écrit Dominique de Villepin, il est un très mauvais négociateur. Peut-on négocier avec une logique de l’humiliation, en rabaissant l’autre ? En effet, pour Napoléon, souligne Dominique de Villepin, son Europe, se confondant avec l’Occident catholique (et ensuite ce sera les droits de l’homme), c’est la « civilisation » et en face, ce sont « les barbares du Nord », comme les Russes et « ces animaux les Turcs ». Cela ne peut qu’inquiéter et exaspérer profondément Alexandre I, et même secrètement l’humilier ! Une littérature napoléonienne présente le tsar comme quelqu’un de fourbe, à l’attitude byzantine, qui joue la comédie. Non seulement l’Empereur méprise secrètement le tsar, tout en étant admiratif du plus puissant monarque de l’univers, mais il sous-estime la puissance de résistance du peuple russe par rapport à son tsar qui signe ce Traité de Tilsit ! Le peuple russe, et en particulier sa noblesse assise sur d’immenses domaines fonciers et qui est autonome envers son souverain contre lequel elle conspire, déteste Napoléon. L’assassinat du Duc d’Enghien rajoute encore de l’huile sur le feu de cette haine, de même que l’expulsion de Louis XVIII. Napoléon n’a pas évalué tout cela, ni le fait que la Russie n’a pas été touchée par le souffle révolutionnaire, sa noblesse tient à ses serfs, et l’impact très fort de la religion favorise un régime autocratique. Cette différence immense entre les deux pays, qu’analyse Dominique de Villepin, une France d’un côté au climat doux et au tissu urbain harmonieux et de l’autre l’Empire de l’Est tout en contrastes violents entre la rudesse de la Sibérie et le luxe de St Pétersbourg, Napoléon n’en tient pas compte, donc il tient pour escompté que le peuple suivra le tsar pour le traité de Tilsit. De plus, Alexandre est comme Napoléon une sorte de survivant élevé au trône grâce à un attentat, qui est comme Hamlet hanté par le spectre, qui a peur d’être lui-même assassiné. Son éducation, en particulier son goût pour les Lumières, masque l’ambiguïté de son caractère, et Napoléon ne fait pas attention. A Tilsit, Alexandre I reste le souverain qui hésite entre le respect des droits de l’homme et les canons de l’orthodoxie, tandis que l’Empereur a à la fois réussi ses réformes et est victorieux sur les champs de bataille. L’inégalité des images est évidente, et donc l’humiliation secrète.

Napoléon en reste aux apparences. Tilsit est l’apogée de l’Empire, Alexandre est le premier monarque à l’admirer et à souhaiter moderniser son empire sur le modèle français ! Quelle satisfaction narcissique ! Guerre gagnée sur le champ de bataille et au niveau des idées ! Napoléon commandant au tsar ! Comme la France est grande, se dit sûrement Napoléon ! La France croit même en avoir fini avec la guerre, et qu’elle est la grande gagnante, lorsque, en riposte à une attaque anglaise, le tsar déclare la guerre et décrète le blocus continental, ce qui fait que tout le continent, sauf la Suède et le Portugal, se ferme au commerce anglais ! Napoléon a imposé sa volonté à tous ! Pour lui, c’est une nouvelle phase d’expansion, afin de bâtir l’Empire d’Occident, qui commence, écrit Dominique de Villepin.

L’Empereur est de retour à Paris, et comme toujours les notables désirent jouir de la paix ! Or, comme enivré de n’avoir désormais pour frères que des Rois, tous alignés sur sa volonté, et comme si tous les autres n’étaient que des esclaves, donc un mépris des hommes encore plus radical, il durcit sa position à l’égard des notables. Laissant libre cours au mépris, devant insultant. Tout le monde note sa métamorphose ! Son égocentrisme, sa vanité, son autosatisfaction n’ont plus de frein ! Il est devenu, dit Dominique de Villepin, l’enfant gâté ! Sa logique de l’humiliation débridée tue toute fidélité ! Il est exécrable ! Que s’est-il passé dans cet extraordinaire cerveau, s’écrie Dominique de Villepin ? On dirait qu’il n’a plus de doute, et que son étoile de Lodi est à son firmament. Il est comme dans une prison dorée tapissée de miroirs lui renvoyant sa magnifique image surplombant tout le monde, miroir des monarques européens ralliés à lui, obéissants, avec l’admiration du plus puissant d’entre eux, le tsar ! Il n’a plus de doute, il jouit de se voir si puissant, si admiré, et surtout si obéi ! En cette position, il anticipe déjà sa victoire sur le seul ennemi qui reste, celui qu’il veut depuis si longtemps abattre, celui qui s’était approprié la Corse, l’Angleterre ! Comme l’écrit Dominique de Villepin, il frise le parvenu en croyant atteindre le grandiose ! Il règne par le mépris. Evidemment, à la démesure de son narcissisme répond la servilité de son entourage, tandis que les vrais talents s’éloignent.

Plus que jamais, l’Empereur, dans la bulle de son narcissisme sans limite et de son imaginaire, isolé par sa cour servile centrée sur ses intérêts, est coupé d’une France conservatrice, avide de paix, et en train de se cloisonner entre les nouveaux riches et les pauvres. La Cour des Comptes et le Code du Commerce sont créés. La justice est épurée. L’Etat contrôle l’Education en nommant Fontanes, ami de Chateaubriand, qui œuvre à la royalisation de l’Empire. Par sa nomination, les Jacobins sont épurés au profit des royalistes, et s’accélère le culte de la personnalité autour du grand homme qui se voit si définitivement puissant. Le style Empire du mobilier, logiquement, est une luxueuse copie de l’antique (Vivant Denon). La censure est de plus en plus forte, au théâtre on ne joue que des pièces de circonstance, la pensée libre est réprimée. Le régime devient une dictature.

Talleyrand est disgracié pour son désaccord avec l’Empereur sur Tilsit. Il souhaitait une paix durable avec l’Angleterre, et ne voulait pas entendre parler de la Russie à cause de son avidité pour la conquête. Comme l’alliance avec la Russie nécessitait un ministre favorable, Talleyrand est mis à l’écart, et cela inquiète les notables. Dans cette affaire, souligne Dominique de Villepin, Talleyrand s’avère ne pas être un serviteur, et on le retrouvera par la suite. Sans doute, sur le coup, Napoléon ne prend-il pas garde à cet homme qui ne plie pas face à lui, qu’il ne commande pas !

La dernière grande réforme intérieure de Napoléon est l’instauration d’une noblesse. Une sorte de famille à l’image de l’image puissante de l’homme ? Ce qui est un reniement et du mépris face à cette France attachée à l’égalité et refusant les privilèges. Pour Napoléon, serait-ce, comme au temps de son père, une nouvelle reconnaissance de sa noblesse, mais lui-même la créant, comme il se couronna lui-même et couronna Joséphine ? Pour donner l’impression de rester fidèle à la Révolution, il la crée à partir des talents, non pas des privilèges ! C’est une sorte de couronne civique, qui sera héréditaire, avec des dotations et des titres qui viennent des pays conquis. D’où la création d’une noblesse méritante, prise dans un mouvement ascendant jusqu’à l’homme puissant au sommet, et forcément solidaire de la conquête. En somme, l’Empereur ne nomme que des Français qui l’ont conquise, cette noblesse, à l’extérieur. Il espère recréer l’esprit chevaleresque, c’est-à-dire mettre en chacun de ses sujets le même désir de sauver qui est en lui. L’installation, il ne veut pas la voir à l’intérieur, comme ces notables, il veut que ce soit quelque chose à conquérir, à l’image de la conquête réussie de son image de puissance dans toute l’Europe. La part de gâteau, il faut aller la chercher. C’est le retour, comme dans l’Ancien Régime, d’une élite distinguée par l’Empereur, écrit Dominique de Villepin. Est-ce un pas rétrograde par rapport à la Révolution ? Comme l’hérédité est rajoutée à la dotation de richesse, la succession revenant au fils aîné, en fin de compte l’esprit chevaleresque et révolutionnaire est trahi ! La nouvelle noblesse va ressembler de plus en plus à l’ancienne ! Ce pli royaliste s’accentuera encore, écrit Dominique de Villepin, avec le mariage avec Marie-Louise. Les nobles élevés par lui seront très intéressés à la conservation.

On a envie de dire, tout ça pour ça ! Une fois de plus, Napoléon méconnaît ce désir de conservation propre aux Français ! Comme pour les biens nationaux qui ont abouti à des notables et à une paysannerie attachés à la jouissance paisible des acquis, ceux qui par un esprit d’émulation appâté par la récompense ont mérité un ennoblissement vont déboucher sur un désir de conservation. Curieusement, ce retour de refoulé de la conservation ne devrait-il pas nous mettre la puce à l’oreille sur ce que Napoléon lui-même désire secrètement conserver, et avec lui sa mère, mais sous une forme négative, masochiste, n’en plus finir de rattraper mélancoliquement ce qui s’échappe, ce qui se détruit, soleil noir de la jouissance masochiste ? Cette conservation qui s’impose sans cesse comme un acte manqué de l’homme puissant, du sauveur, est très étrange ! Le malentendu avec le peuple français ne viendrait-il pas de ce que son désir négatif de conservation, celle de l’île matricielle et celle aussi de la fonction maternelle couronnant la mère mais n’arrivant jamais à couronner mère Joséphine, entre en résonance avec le conservatisme, réel, au cœur de la France, ce vieux pays ? En tout cas, Napoléon n’anticipe pas le danger de trahison des élites qui veulent conserver la jouissance de leurs biens, lorsque ces intérêts seront menacés ! Napoléon ne voit que des obligés assujettis à lui, il ne voit pas les ingrats qu’ils sont, des jouisseurs. Ou bien, jouit-il de la pulsion de mort à l’œuvre en lui ?

Dominique de Villepin désigne le champ de bataille qui finira par vaincre le grand homme aveuglé par son image puissante et par son imaginaire : d’un côté vingt nations, de l’autre un homme seul ! L’enthousiasme qui, pour le moment, le divinise, va s’user, comme le pouvoir fort !

Dominique de Villepin se demande pourquoi Napoléon n’a pas arrêté la conquête, une fois accompli le retour à l’ordre à l’intérieur, et conclue une paix glorieuse à l’extérieur. L’hégémonie française en Europe est réalisée. Or, s’il s’arrête, il risque de tout perdre, conclut-il. Plus que jamais, pour comprendre la chute, il faut bien comprendre la psychologie de cet homme ! Le succès, au lieu de l’apaiser, fait augmenter son anxiété ! Comme sentant de partout son manque de légitimité. Mais, en fin de compte, d’où vient-elle, cette sensation ? De ce qu’il gagne par défaut ? De ce soleil noir à l’intérieur de lui, qui jouit de la perte, qui retient une éternité ce qui jamais ne reviendra, cet îlot matriciel ? Lui, il est un déraciné. Il jouit négativement de ce qu’il est en train de perdre, l’île de Beauté, telle la mère en train de se vider de lui. Se sent-il illégitime de promettre de sauver au contraire la conservation ? Se sent-il illégitime par ce malentendu, le peuple français veut la conservation de ce que lui, il sait en train de se détruire, mais dont il retient imaginairement la trace par la conquête ? Bizarrement, il refuse d’ouvrir, comme l’écrit Dominique de Villepin, les vannes de la liberté. Curieusement, il ne peut laisser libre cours au volcan égalitaire qui menace non seulement la France mais l’Europe, ce partage du gâteau. Comme si lui, le gâteau matriciel, il savait bien qu’il est en perte ? Comme si ce qui se mettait en travers, c’était son savoir inconscient que ce à quoi ils s’agrippent, lui il le sent se perdre, un processus irréversible, suscitant sa mélancolie, peut-être la même que celle de sa mère, le déracinant, et ni sa mère ni lui ne voulaient, ne veulent s’y soumettre, et ça, dans son processus de destruction, les emmène jusqu’à l’absurde. Napoléon persiste alors à se croire le sauveur de l’Europe. Mais on se demande en quoi, puisqu’il ne laisse pas vraiment s’installer en France ce qu’il promet à l’Europe. Il arrache aux Français cette paix matériellement installée au moment même où c’est réussi, comme si le message était une sorte d’utopie, que cette douceur de vie là, matricielle, ne pouvait s’entrevoir que en train d’être perdue ! Un désir restant désir ! Sauveur, alors, dans un sens nouveau, juste entrevu, celui qui pointe le salut par le sevrage, par l’acceptation de ce déracinement originaire qui est une naissance, une mise dehors, personne n’étant de manière privilégiée préservé. Napoléon, lui, désigne encore et toujours cette propriété dont notamment la bourgeoisie veut jouir, cette notabilité, comme quelque chose qu’il perd, il dessine un déracinement, encore une fois, en ne s’arrêtant pas. Dessinant un lieu, même le lieu doré du pouvoir, monarchique, les Tuileries avec sa Cour, comme le lieu unique, mais où il ne reste pas, d’où il part, d’où il est mis dehors, où rien ne peut le retenir, c’est-à-dire pas sa mère, un lieu où la fonction mère se vide de son sens, de son habitant.

Bien sûr, pour retarder infiniment la chute, le déracinement effectif, la guerre reste indispensable. Il ne peut reculer, dit Dominique de Villepin. Il est, dit-il, pris au piège de ses propres victoires et du mythe qu’il a créé. Il se voit entouré de monstres qui veulent le dévorer. Comme le retour des adversaires qu’il a humiliés, ces autres dont il a l’intuition qu’il devra admettre l’existence, qui ne sont pas si inférieurs qu’il l’a cru, et même qui acquièrent du pouvoir en se nourrissant de son audace à lui et de son narcissisme. Plus il en a montré, plus il est mangé, c’est-à-dire qu’il donne des idées à d’autres. Plus l’homme ivre de lui-même se montre, plus les ennemis en l’imitant peuvent l’égaler voire le dépasser. D’où le délire de monstres dévorants ! Plus il en humilie, plus il y en a qui veulent le dévorer, parce qu’il se montre à découvert. Le Grand Empire est un colosse aux pieds d’argile, qui, pour durer, doit s’enraciner dans un imaginaire qui prend de la hauteur. Chaque Empire du passé, Napoléon le sait bien, avait sa transcendance. Rome fut un modèle de civilisation, Byzance a donné le Saint Empire romain germanique, les Empires ottoman et russe on donné l’unité religieuse. L’Empire français innove, dit Dominique de Villepin, parce qu’il véhicule une idéologie universaliste prônant l’égalité des hommes et la liberté des peuples, ce qui est contradictoire avec l’idée d’Empire, qui est de plus liberticide à court terme, tellement le grand homme a une peur de plus en plus grande d’être dévoré, de ne plus avoir de sens, de vivre une catastrophe narcissique abyssale. Les effets du Code civil, les réformes de l’Etat, tout cela c’est du long terme, alors que les abus de l’occupation sont de plus en plus intolérables. Le coût de la guerre empêche ces réformes à l’extérieur, et ruine les possibilités de jouir de la paix à l’intérieur. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, le gâteau n’est pas jouissable, ni par ceux qui en ont déjà un morceau, ni par ceux qui l’attendent de leur sauveur. L’Empire, s’étendant trop loin, est ingérable, il y a la barrière des langues, des religions, des traditions. Toutes ces difficultés que Napoléon n’avait pas prises en compte, tellement l’autre différent n’existe pas pour lui, tellement il ne sait pas se mettre à la place de l’autre, tellement il a renié le traité de Westphalie qui reconnaît aux peuples le droit de s’autodéterminer. Ces difficultés montrent pourtant qu’il ne peut faire d’en haut, sans prendre le temps de reconnaître les différences. Il traite tout comme si ce n’était qu’une famille, la sienne, et lui le chef de famille, qui maîtrise tout, et décide de tout, ne voyant les peuples que comme des inférieurs et des vassaux, ce qu’il faisait déjà en famille. Or, note Dominique de Villepin, ce Grand Empire n’a plus aucun ferment d’unité. La puissance militaire de la France s’affaiblit au fur et à mesure que les espaces sont conquis, elle perd en qualité, elle refuse de déléguer. Il a toujours cette humiliante façon de considérer les autres peuples du haut du « Français éclairé » du dix-huitième siècle. Dominique de Villepin poursuit en disant que l’obsession légitimiste de Napoléon le pousse à la reconnaissance de l’Europe dynastique, sorte de frères nobles, dont il a fait des victimes, prouvant sa supériorité, et donc ils doivent l’adouber, c’est-à-dire l’admirer. Or, les monarques d’Europe, s’ils peuvent être subjugués par l’impact imaginaire, n’auront pourtant jamais totalement confiance en celui qui est l’héritier de Robespierre et l’assassin du Duc d’Enghien ! Du côté de ses frères aussi, cela tangue, il les a installés mais ils ne supportent pas sa tutelle, ils sont habités eux aussi de l’orgueil corse !

En vérité, le Grand Empire n’a pas d’autre but que d’asseoir l’hégémonie française, en pressurisant ses alliés. Napoléon est toujours dans son imaginaire ! Avec l’Angleterre à étouffer ! Ou bien, secrètement, se faire par elle administrer la chute ! L’opinion française, logiquement, se dégrade, tellement le prix économique et humain est élevé, tellement la jouissance de la paix est impossible. Fouché, le premier, pressent que la chute est inéluctable. Napoléon a sans doute réformé le pays, mais le désir de conservation y est bien plus fort qu’il ne l’a jamais admis. Ou, plutôt, il l’a instrumentalisé pour pouvoir vivre sa vie imaginaire héroïque et tragique, cette jouissance intime du soleil noir de sa puissance !

Il faut lire ce livre sur l’homme providentiel, écrit par l’homme de paix, avec notre esprit critique d’aujourd’hui ! Car, à l’évidence, en même temps que la guerre plus que jamais menace, et que le travail de la paix est donc urgent, nous n’en avons pas terminé avec cet homme providentiel !

Alice Granger Guitard

Lire aussi sur ce site mes « Notes de lecture » d’autres livres de Dominique de Villepin :
-  Zao Wou-Ki, texte de Dominique de Villepin
-  Les cent-Jours ou l’esprit de sacrifice
-  De l’esprit de cour
-  Hôtel de l’insomnie
-  Notre vieux pays
-  Le dernier témoin
-  Mémoire de paix pour temps de guerre
Et, dans la rubrique politique « Divergences » sur ce même site :
- Seul le devoir nous rendra libres

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