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Vertigo à la lumière de Sylvie
lundi 11 avril 2005 par Berthoux André-Michel

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Dans l’ouvrage d’Umberto Eco De la littérature  [1] , spicilège de textes issus de conférences, l’un des thèmes, intitulé “Les brumes de Valois”, est consacré à la nouvelle que Gérard de Nerval a écrite peu avant son suicide, “Sylvie” et extraite du recueil Les Filles du Feu . Se référant à Proust [2] admirateur de la nouvelle, Eco nous dit :
« Sylvie n’est pas, comme le voulait Barrès (et une certaine critique “réactionnaire”), une idylle néo-classique, typiquement française, elle n’exprime pas un enracinement dans la terre natale (à la fin, le protagoniste se sentirait plutôt déraciné). Sylvie nous parle de quelque chose - d’une couleur irréelle - que nous voyons parfois en dormant et dont nous voudrions fixer les contours, que fatalement, nous perdons quand nous nous réveillons. Sylvie est le rêve d’un rêve, et sa qualité onirique est telle “qu’on est obligé à tout moment de tourner les pages qui précèdent pour voir où on se trouve”. Les teintes de Sylvie ne sont pas celles d’un pastel classique : Sylvie est d’ “une couleur pourpre, d’un rose pourpre en velours pourpre violacé, et nullement les tons aquarellés de leur France modérée”. Ce n’est pas un modèle de “grâce pleine de mesure” mais bien d’une “obsession morbide”. L’atmosphère de Sylvie est “bleuâtre et pourpre”, mais cette atmosphère n’est pas dans les mots mais entre les mots : “comme la brume d’un matin à Chantilly” ».

Cet effet de brume vient de la structure du récit qui oscille constamment entre séquence nocturne se référant « à un monde désiré dans le souvenir et le rêve » (où) « tout est vécu de manière euphorique, dans l’enchantement de la nature, l’espace est parcouru lentement, décrit avec une amplitude de détails festifs » et séquence diurne dans laquelle le narrateur « retrouve au contraire un Valois qui est pur artifice, fait de fausses ruines, où les parcours du voyage précédent sont revisités en état de dysphorie, sans s’arrêter sur les détails du paysage et en ne focalisant que des épiphanies du désappointement ».

Le protagoniste est partagé entre trois femmes :
- Sylvie, amie d’enfance qui l’aime et avec laquelle il aurait pu vivre, terrienne travaillant la dentelle fine puis contrainte par la suite de coudre des gants ;
- Adrienne, personnage mystérieux dont il tombe éperdument amoureux après l’avoir embrassée lors d’un jeu à l’occasion d’une fête dans le Valois, et qui dès le lendemain entre au couvent ; « j’emportai cette double image d’une amitié tendre tristement rompue, puis d’un amour impossible et vague » ;
- Aurélie, actrice, rencontrée à Paris qui acceptera d’interpréter le rôle principal du drame qu’il a écrit, mais qui malgré cela se refusera à lui ne pouvant « rompre, dit-elle, un attachement ancien ».

Le narrateur nous dévoile l’importance d’Aurélie, véritable réincarnation d’Adrienne perdue à jamais (on peut comprendre à ce passage tout l’intérêt que Proust avait pour cette nouvelle) :
« Tout m’était expliqué par ce souvenir à demi rêvé. Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me prenait à l’heure du spectacle, pour ne me quitter qu’à l’heure du sommeil, avait son germe dans le souvenir dans le souvenir d’Adrienne, fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l’herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs. - La ressemblance d’une figure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec une netteté singulière ; c’était du crayon estompé par le temps qui se faisait peinture, comme ces vieux croquis de maîtres admirés dans un musée, dont on retrouve ailleurs l’original éblouissant. Aimer une religieuse sous la forme d’une actrice !... et si c’était la même ! - Il y a de quoi devenir fou ! c’est un entraînement fatal où l’inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d’une eau morte ».

Ce passage est troublant, surtout si l’on est comme moi redevable de Vertigo pour la curiosité (pour ne pas dire plus) que l’on a pour le cinéma. Je ne cherche pas à savoir si les auteurs du roman D’entre les morts qui a servi de support au scénario ont pensé à cette nouvelle, ou si Hitchcock la connaissait, mais il existe des analogies :
- Madge, cette styliste qui aime Scottie, seule femme réelle avec laquelle il peut (ou a pu) concrétiser une véritable relation amoureuse, ne ressemble-t-elle pas à Sylvie ?
- Adrienne, personnage quasi onirique et idéalisé de la nouvelle, ne présente-t-elle pas des similitudes avec la fantasmatique Madeleine du film ?
- Judy, enfin, réincarnation de Madeleine, ne pourrait-elle pas symbolisée l’Aurélie de notre narrateur ?

Mais d’autres aspects sont également étonnants. Le spectateur est rapidement pris de vertige par les filatures giratoires de Scottie, phénomène qu’accentuent par ailleurs les travellings circulaires récurrents. Eco ne mentionne évidemment pas le film ou le roman de Boileau et Narcejac et va même jusqu’à dire à propos d’une éventuelle adaptation au cinéma de Sylvie :
« Un metteur en scène pourrait “traduire” en film l’intrigue de Sylvie, et permettre au spectateur, par un jeu de fondus enchaînés et de flash-back, de reconstruire la fabula [3] : mais il est sûr qu’il ne pourrait pas traduire le discours comme je l’ai fait moi, parce qu’il lui faudrait transformer les mots en images, et qu’il y a une différence entre écrire pâle comme la nuit et faire voir une femme pâle ».

Comme tout sémioticien qui se respecte, Eco fait, bien entendu, allusion à la différence entre discours, par lequel sont communiqués fabula et intrigue, et récit. Il intitule cependant l’une des sections de son essai “tourner en rond”, se référant à Poulet qui parle à propos de la nouvelle de Nerval de “métamorphoses du cercle”. Eco compare les retours dans le Valois de notre héros à une forme musicale qui s’appelle le “rondeau”, mot qui vient de ronde comme danse en rond :
« Donc les lecteurs sentent à l’oreille [4] une structure circulaire, et, en quelque sorte, ils la voient, mais ils la voient de manière confuse comme s’il s’agissait d’un mouvement en forme de spirale, ou d’un décalage successif de circonférences ». Pour lui, le personnage ne fait à chaque voyage « que tourner en rond (pas comme dans le cercle parfait de la première danse avec Adrienne, mais comme une phalène affolée se cognant dans l’abat-jour d’un lampadaire) et il ne retrouve jamais ce qu’il avait quitté la fois d’avant. Si bien qu’il convient d’approuver Georges Poulet, qui a vu dans cette structure circulaire une métaphore temporelle : ce n’est pas temps Jerard [5] qui tourne dans cet espace, c’est le temps, son passé qui danse en cercle autour de lui ».

Poursuivons. Comme le disait Proust, l’atmosphère de Sylvie est “pourpre” et non pas d’un ton aquarellé. Il s’agit bien de passion et de désir et le Marcel s’y connaît. Chacun des personnages féminins évoque chez le narrateur les diverses formes que prend l’objet de son désir. « Avec ses trois femmes », nous dit Eco, « autour de son coeur, qui danse autour de lui, Jerard perd le sens de leur identité, il les désire et les perd toutes les trois », tout comme Scottie finira par perdre les trois siennes.

Pour finir, ce que cherche Scottie nous est peut-être révélé par “Jérard” lui-même : « C’est une image que je poursuis, rien de plus ».

Septembre 2003

André-Michel BERTHOUX


[1Editions Grasset, 2002.

[2Gérard de Nerval”, in Contre Sainte-Beuve .

[3C’est-à-dire, la séquence temporelle de toutes les péripéties dont parle le récit.

[4Du fait du nom des lieux qui reviennent presque toujours dans le même ordre.

[5Nom donné par Eco au narrateur de la nouvelle, pour le distinguer à la fois de Nerval lui-même et de Labrunie, comme l’avait fait déjà Genette avec Proust en appelant Marcel le narrateur de la Recherche.

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