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Paradoxes de l’abondance
mercredi 16 mars 2005 par Philippe Nadouce

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Ce texte a été écrit pour un spectacle/commémoration qui sera présenté à Madrid, le mois d’avril prochain et qui s’élève contre la destruction d’une importante fresque de la peintre Robelig Gray. La destruction totale de cette oeuvre d’art a d’abord suscité de l’indifférence. Une campagne de presse a sensibilisé une petite partie de l’opinion publique.

L’information, l’électricité, le pétrole, l’eau, l’air que nous respirons, les océans, l’atmosphère, les minerais, etc., sont des biens, des matières premières, que nous possédons en abondance.

Cependant, qui dit abondance dit insouciance.
Qui dit insouciance dit bas prix.
Qui dit bas prix dit gaspillage.
Qui dit gaspillage dit arrogance.
Et qui dit arrogance dit destruction.

Qui dit abondance dit destruction ?

De toutes ces matières premières, il en est une que je n’ai pas nommée et qui pourtant est un élément fondamental de notre vie : je veux parler de l’image. C’est si important qu’une information n’existe que si elle a une image.
On préfèrera un simple fait divers doté d’images à une valeureuse information sans image...

Rappelez-vous l’époque où le monde vivait sans image, sans représentation ! Elles étaient rares, précieuses ; on leur prêtait même parfois des vertus sacrées, mystiques ou diaboliques...

Il y en avait si peu qu’il fallait aller les voir dans les temples et les églises, chez les riches aussi. Celles-là ne pouvaient être vues que de quelques-uns. Pensez à Velazquez et aux collections privées des rois d’Espagne et d’Italie. L’image était le privilège d’une caste ! Les pauvres n’en voyaient que très rarement... Certains même ont vécu une vie sans jamais en voir une seule...

Nous vivons dans une société où les images sont abondantes, où elles servent de matière première à la culture et à l’information.

Cependant, qui dit abondance d’image dit insouciance.
Qui dit insouciance dit abandon.
Qui dit abandon dit absence d’éthique.
Qui dit absence d’éthique dit gaspillage.
Qui dit gaspillage dit arrogance.
Et qui dit arrogance dit destruction...

En effet ; qui dit abondance d’image dit destruction d’image.

Un ministre Taliban dit un jour lors d’une visite officielle en Espagne :

« Aujourd’hui Velazquez et tous les créateurs d’images de votre Histoire sont dans les musées. Dans les musées sont stockées les images du passé, celles qui servent encore à quelque chose car on ne les détruit pas. Pourtant elles ont fait leur temps, elles sont vieilles. Pourquoi dans ce cas ne pas les détruire ?
Pourquoi ne pas les détruire ? Pourquoi les garder ? La photo a fait mieux depuis ! Les Impressionnistes, pour ne prendre qu’eux, ont pratiquement arrêté de peindre quand la photographie est apparue. Ne croyez-vous pas ?
Des nains ? Velazquez en a fait deux ou trois. Mais moi, avec mon appareil photo, je vais dans un cirque et je peux en avoir des centaines d’images, les reproduire pour en avoir des milliers, des milliers d’images de nains, en abondance...
 »

Savez-vous que le monde a changé quand l’homme a su reproduire en masse les images ? Il y a un avant et un après.

Avant, il fallait voyager, pour voir Innoncent X ou los Borrachos. Traverser l’Europe, les océans, le monde !

Après, Innocent X y los Borrachos se sont retrouvés sur notre table d’étude. Notre monde, celui que nous connaissons aujourd’hui, venait de naître ! A partir de ce moment, Innocent X, n’a plus jamais été le même et nous non plus...
L’image est venue à nous ; finis les voyages à travers l’Europe pour voir une peinture, une image ! Nous n’avions plus qu’à ouvrir une encyclopédie ! Plus nous avons utilisé l’encyclopédie, et les reproductions, plus nous nous sommes distanciés de l’objet..., de l’original, de la vie.

L’abondance est la destruction, certainement. Mais c’est surtout la destruction de l’objet originel et de sa signification.

Innocent X n’a plus jamais été le même pour nous. Après lui, ça a été le tour du reste ; les oiseaux, les arbres, les pauvres, les guerres, les nuages...
Notre perception du monde a changé irrémédiablement. Nous nous sommes distancié de l’objet « monde » et de nous même.

Loin d’eux-mêmes et de toute signification de perfection les Talibans qui détruisent un boudha, une image, une fresque...

Confondre l’objet Premier et ses copies. Confondre la baleine avec les millions de représentation que nous en avons. N’est-ce pas criminel ? N’est-ce pas monstrueux ?
Mais c’est vrai qu’il y a tellement de copies que, pour un peu, on en oublierai l’original !!! On s’oublierait même tout à fait...

Confondre l’image et la copie, ne plus pouvoir les différencier... Détruire la copie ou l’image, indistinctement, sans pouvoir distinguer le vrai du faux...

La destruction de l’image, dans la société de l’image, est l’incarnation moderne de l’Eternel Retour. En quelque sorte la fin de l’histoire...

Aux antipodes de la philosophie marxiste, la grande erreur, la grande Illusion est cette volonté de la fin de l’Histoire en soi, le fait qu’on y croie et que l’on s’y tienne, engourdis, loin de la réalité.

Pendant que nous, Talibans, rêvons ce cauchemard de destruction, le monde et son histoire continuent d’avancer...

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