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Rohmer, Don Quichotte et le pari de Pascal
jeudi 17 décembre 2009 par Berthoux André-Michel

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Chez Rohmer, le hasard des rencontres, qui est l’un des éléments essentiels de ses films, conforte et guide certains personnages dans leur choix amoureux, et en amène d’autres, en revanche, à fuir devant une telle alternative.

Ainsi, les jeux de l’amour, tantôt s’effectuent dans un rapport hégélien de maître à esclave c’est-à-dire que les protagonistes savent, plus ou moins de manière consciente, que l’enjeu de ce divertissement amoureux très subtil est d’arriver à se déterminer dans cette dialectique, et tantôt obéissent à cette loi pascalienne que le hasard, si l’on croit en l’amour (de façon chrétienne comme on croit en Dieu), fait divinement les choses.
Dans le premier cas de figure, les personnages, compte tenu du risque encouru (tomber dans une sorte de dépendance amoureuse, de soumission), ne s’aventurent pas à faire un choix qui les engagerait affectivement. Les théories sur l’amour qu’ils développent, notamment celle qui consiste dans la recherche d’un amour idéal non encore atteint, sont autant de ruses destinées à tromper leur partenaire. La langue, plus proche de celle de Laclos que de Marivaux, sert à prendre un ascendant sur son futur "esclave". Mais ce jeu n’a finalement pas de gagnant ; il se révèle désastreux. Celui qui croit en l’amour mais qui tombe dans ce piège diabolique, quoique toujours rendu léger et distrayant, devient la victime de cette machination (oui il y a un aspect sadique chez Rohmer), comme Pierre dans Pauline à la plage , par exemple. Dans le second cas, les personnages sont des "naïfs", ils croient en l’amour, telle Félicie dans le Conte d’hiver , mais comme on croit en la révélation de la grâce. Ils ne savent pas s’ils l’obtiendront car seul le hasard, qui dépend de la volonté de Dieu, pourra la leur transmettre. C’est le fameux pari pascalien. Ceux qui parviennent à triompher de l’amour sont ces seuls êtres.

Ces deux univers antagonistes sont exclusifs l’un de l’autre. Dans l’un, les individus s’inscrivent dans une histoire horizontale parsemée de contraintes et de conflits, histoire dans laquelle ils évoluent tant bien que mal, parfois prisonniers de leur désir et d’évènements (historiques) qui les dépassent et dont ils ne sont pas responsables puisque c’est la marche indéfectible de l’Histoire. Dans l’autre, ceux qui ont reçu cette grâce, qui ont gagné leur pari, à travers l’amour, échappent ainsi spirituellement à cette marche souvent destructrice de l’Histoire pour parvenir à une transcendance au sens augustinien, c’est-à-dire à un monde, pour le dire comme Erich Auerbach, dans lequel les évènements sont rattachés verticalement à la providence divine (quand l’amour est là, tous les malheurs du monde ne peuvent les atteindre).

C’est pourquoi, je pense que Rohmer est loin de l’esprit des Lumières. L’individu ne peut se déterminer en fonction de choix qu’il aurait fait lui-même, indépendamment d’une dialectique conflictuelle ou d’une croyance quasi divine dans l’amour.

Cependant le pari a peut-être une origine moins théologique qu’on ne pourrait le penser.

Grand admirateur de Don quichotte (dont j’ai une édition établie par Florencio Sevilla Arroyo chez Editorial Castalia) j’ai été frappé par l’une des nombreuses histoires adventices enchâssées dans le roman, celle plus exactement qui raconte l’histoire de deux amis de Florence, Anselme et Lothaire au chapitre XXXIII du premier tome.

Anselme tombe éperdument amoureux d’une jeune demoiselle de la ville, Camille, belle, sage et de bonne maison. De l’avis de Lothaire, il la demande en mariage à ses parents. Cependant, malgré la confiance qu’il porte à sa femme, Anselme souhaite la mettre à l’épreuve en demandant à son ami d’essayer de la séduire, car selon lui « une femme n’est bonne qu’autant qu’elle est ou n’est pas sollicitée, et que celle-là seule est forte qui ne peut être émue par les promesses, les cadeaux, les larmes et les continuelles importunités des amoureux empressés » [1].
Lothaire s’étonne de la présente requête et s’efforce de le ramener à la raison comme on doit convaincre les mahométans, dit-il, de leurs erreurs en apportant « des exemples palpables, faciles, infaillibles, démonstratifs et intelligibles, avec des démonstrations mathématiques que l’on ne puisse réfuter » [2]. Ainsi, il tente de lui montrer (de lui démontrer) que ce qu’il a envie de faire ne serait lui « apporter de gloire devant Dieu, de réputation devant les hommes, ni de biens de la fortune » [3]. A ce moment, la démonstration prend des allures probabilistes découlant d’une sorte de pari. Il déclare : « car encore que tu en viennes à bout selon ton désir, si n’en seras-tu pas plus content ni plus riche ni plus estimé que tu n’es à cette heure. Et si tu échoues, tu seras en la plus grande misère qui se puisse imaginer, car tu ne pourras pas seulement te consoler en pensant que ton accident ne soit pas divulgué : il suffira pour t’affliger et te perdre que tu le saches toi-même » [4]. Autrement dit, il vaut mieux pour Anselme croire que Camille est telle qu’il le pense, sans pour cela risquer de tout perdre, sa femme, sa réputation et son ami.

La première édition de la première partie de Don quichotte est publiée en janvier 1605. Celle-ci connaît une diffusion européenne dès 1611. Oudin la traduit en français en 1614. Pascal a probablement lu ce célèbre roman (un best-seller en sorte), la piété du chevalier à la triste figure n’ayant rien pour lui déplaire au contraire. Le raisonnement de Lothaire n’a pu dès lors lui paraître insignifiant. Il suffit de remplacer Camille par Dieu et l’on a à peu de choses près le célèbre pari que Pascal expose dans la section II, intitulée “Le Noeud”, des Pensées [5] : « Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est sans hésiter » [6].
Anselme n’a aucun avantage à connaître la réelle attitude de sa femme : s’il croit (je dis bien croit) qu’elle lui est entièrement fidèle, il gagne tout, s’il elle ne l’est pas sans pour cela l’éprouver réellement, il ne perd rien. La volonté de connaître son attitude face aux sollicitations de son ami ne lui apportera aucun gain, mais en revanche pourra lui faire perdre tout.

Rohmer qui fait expliquer le pari de Pascal par le professeur de philosophie de Ma nuit chez Maud connaît Don Quichotte et sûrement bien l’histoire de Lothaire et Anselme.

André-Michel BERTHOUX

Décembre 2004


[1« Porque yo tengo para mí, ¡oh amigo !, que no es una mujer más buena de cuanto es o no solicitada, y que aquella sola es fuerte que no se dobla a las promesas, a la dádivas, a las lágrimas y a las continuas importunades de los solícitos amantes ».

[2« sino que les han de traer ejemplos palpables, fáciles, intelegibles, demonstrativos, indubitables, con demostraciones matemáticas que no se puende negar ».

[3« Pero la que tú dices que quieres intentar y poner por obra, ni te ha de alcanzar gloria de Dios, bienes de la fortuna, ni fama con los hombres ».

[4« porque, puesto que salgas con ella como deseas, no has de quedar ni más ufano, ni más rico, ni más honrado que estás ahora ; y si no sales, te has de ver en la mayor miseria que imaginarse pueda, porque no te ha de aprovechar pensar entonces que no sabe nadie la desgracia que te ha sucedido, porque bastará para afligirte y deshacerte que la sepas tú mesmo ».

[5Dans une énonciation symétrique de celle de Cervantès mais qui n’interfère bien sûr en rien dans sa logique.

[6Seconde partie, section II, 3.

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