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L’image dans Un de Baumugnes de Jean Giono
jeudi 19 juin 2008 par Nadia Bouziane

L’œuvre de Jean Giono est sans doute l’une des plus fertiles puisque son art s’est étendu à toutes les disciplines de la littérature : nouvelles, chroniques, essais, poèmes, théâtre, articles de presse, mais là où son art excelle le plus c’est dans le roman.

Dans un souci de classement, les critiques ont divisé son œuvre en deux périodes : celle d’avant-guerre et celle d’après-guerre, mais ceci ne signifie nullement que l’œuvre de la première manière est meilleure que celle de la deuxième et vice-versa. A ce propos, Jacques Laurent écrit dans un article du Magazine littéraire :

« C’est bien une merveille bien étonnante qu’il y ait eu deux Giono, celui qui écrivait avant la guerre et celui qui écrivit après, et que tous deux, malgré un changement de registre, aient conservé une maîtrise de la langue, de la pensée, des sentiments, des paysages extérieurs et intérieurs qui n’est explicable que par le génie. »

Un de Baumugnes fait partie de l’œuvre dite de la « première manière » puisqu’il a été publié en 1929. Il s’insère dans la Trilogie de Pan dont il est le deuxième volet juste après Colline et avant Regain.

Un de baumugnes est un hymne à la terre. Dans ce roman, l’auteur accorde à celle-ci un pouvoir extraordinaire puisqu’elle a la capacité de guérir tous les maux. Ceux qui sont ses enfants sont à son image ; purs, bons, généreux et ne connaissent pas le mal. Ils vivent en parfaite symbiose avec la terre et ceci est attesté par l’abondance des images.

Dans Un de Baumugnes, comme d’ailleurs dans toute son œuvre, Giono fait preuve d’une imagination flamboyante. Sa principale « arme est d’ailleurs le mensonge poétique, la création d’un univers d’images. »(1) En effet, l’image est à la base de toute l’œuvre gionienne. Chez l’auteur d’Un de Baumugnes, les images sont « les atomes homogènes d’un univers régi par un créateur tout puissant. »(2)

Un de Baumugnes marque le passage au récit à la première personne. En effet, toute l’histoire est contée par un narrateur homodiégétique : Amédée. Cependant, parfois un autre personnage, Albin, prend le relais pour nous relater certains événements dont le narrateur n’a pas eu connaissance. Amédée, tout comme Albin est le fils de la terre dont Giono n’a cessé de chanter les vertus. L’auteur n’hésite pas à afficher sa haine pour la ville à laquelle il préfère le calme et la pureté de la montagne.

Dans Un de Baumugnes on retrouve cette dialectique de la hauteur et de la profondeur qui hante l’œuvre gionienne. A ce propos, l’auteur manifeste un goût affirmé pour la démesure puisqu’il dote la hauteur, en l’occurrence la montagne de Baumugnes, de toutes les vertus alors que le bas symbolisé par la ville est le foyer de tous les maux. Jean Giono fait de la montagne un lieu idyllique où le mal n’a droit de cité. Mais il n’y a pas qu’au niveau du pouvoir de la terre que se manifeste la démesure ; au contraire elle est présente à tous les niveaux, qu’il s’agisse des personnages, des phénomènes naturels ou des sentiments. L’ « admirable démesure » de Giono fait surgir devant le lecteur un monde féerique.

« Par le même mouvement sans doute que celui qui le pousse constamment à inventer ou à mentir, Giono, dès que se présente à lui une réalité quelconque, fait surgir, pour rendre compte, une autre réalité empruntée à un registre différent. De la sorte, tout chez lui se dédouble et s’amplifie. » (3)

L’image gionienne n’est pas gratuite et ornementale, au contraire, elle se propose à l’analyse.

A l’instar des poètes, Jean Giono accorde une importance considérable à l’image. Pour lui, il faut jeter sur les choses un regard esthétique car le regard « utilitaire » ne rend pas compte de la beauté et de l’originalité des choses vues.

« Pour Giono (…) l’image est l’opération capitale, consistant à appeler d’abord chaque objet, puis à le fondre avec un autre, selon la loi d’analogie. Il faut toujours (…) rendre d’abord au concret toute la richesse dont le prive l’avarice du regard utilitaire… » (4)

Dans Un de Baumugnes il y a une prolifération d’images. A chaque fois que Giono veut décrire un personnage ou rendre compte d’un sentiment ou d’un phénomène il a recours à l’image.

Selon Bernard Dupriez l’image littéraire « c’est l’introduction d’un deuxième sens, non plus littéral, mais analogique, symbolique, « métaphorique », dans une portion de texte bien délimitée et relativement courte (…) Au sens strict, l’image littéraire est donc un procédé qui consiste à remplacer ou à prolonger un terme -appelé thème ou comparé et désignant ce dont il s’agit « au propre » - en se servant d’un autre terme, qui n’entretient avec le premier qu’un rapport d’analogie laissé à la sensibilité de l’auteur ou du lecteur. » (5)

L’image est un terme très vaste et qui comporte plusieurs figures dont la comparaison et la métaphore.

La comparaison consiste à rapprocher un terme d’un autre terme avec lequel il possède au moins un élément de sens. Pierre Fontanier la classe parmi les figures de style par rapprochement et la définit comme suit :

« La comparaison consiste à rapprocher un objet d’un objet étranger, ou de lui-même, pour en éclaircir, en renforcer, ou en relever l’idée par les rapports de convenance ou de disconvenance ou, si l’on veut, de ressemblance ou de différence. »(6)

Lorsqu’il s’agit de rapports de convenance, la comparaison s’appelle alors Similitude, par contre lorsqu’ils sont de disconvenance elle s’appelle Dissimilitude.

Jean Kokelberg distingue les « comparaisons courantes » et les « comparaisons littéraires ». Les comparaisons courantes consistent à rapprocher « des réalités pour établir entre elles une sorte d’équation dirigée dans le sens de la mesure, du classement ou de l’étagement. ».

Ce genre de comparaisons est plutôt rare dans Un de Baumugnes. Elles peuvent établir un rapport d’égalité entre les termes rapprochés. Ainsi, lorsque Angèle et Albin se retrouvent, Amédée est fasciné par la vue de leurs retrouvailles et il lui semble que c’était « aussi beau que le monde entier ».

Les comparaisons courantes peuvent également comporter un degré d’intensité comme dans les exemples suivants :

« (…) des cuisses de femmes plus propres que l’eau. »

« Elle a trouvé (…) trois draps plus blancs que l’eau. »

Les comparaisons littéraires sont les plus intéressantes dans la mesure où elles « proposent des assimilations ou des analogies en rapprochant des réalités appartenant à des horizons de pensée relativement différents. » (7)

Ces comparaisons-là sont plus nombreuses que les comparaisons courantes dans Un de Baumugnes.

« Le malheur est autour de lui comme une ruche de guêpes. »

« Un rire comme de la neige. »

Dans ce genre de comparaisons le comparé et le comparant ont « un sème commun, mais le comparant possède, lui, et toujours à un degré particulièrement élevé, le sème d’une qualité que la comparaison sert à souligner. » (8)

Dans Un de Baumugnes, les comparaisons portant sur la qualité sont les plus nombreuses. Elles sont construites à partir d’un verbe ou d’un adjectif.

« Ça gronde comme un tremblement de terre »

« (…) c’est fait (…) d’air aiguisé comme un sabre. »

Ces comparaisons peuvent appartenir à des registres différents. Ainsi, plusieurs associations se présentent :

1- Un être humain à un végétal : « (…) un jeune tout creux comme un mauvais radis. »
2- Un être humain à une réalité naturelle : « J’en avais visé un, grand comme une montagne. »
3- Un être humain à un animal : « Il chantait en tournant sa tête comme une poule. »
4- Une partie d’un être humain à une chose : « (…) des cuisses (…) plus propre que l’eau. »
5- Une idée abstraite à une chose concrète : « (…) le laisse mon poids de souvenirs (…) comme quand on cache son baluchon sous les broussailles. »

La métaphore opère également un rapport d’analogie entre deux référents ou en d’autres termes entre un comparé et un comparant. Pierre Fontanier la classe parmi les tropes par ressemblance qu’il définit de la manière suivante : « Les tropes par ressemblance consistent à présenter une idée plus frappante ou plus connue, qui, d’ailleurs, ne tient à la première par aucun lien que celui d’une certaine conformité ou analogie. Ils se réduisent, pour le genre, à un seul, à la métaphore. »

Henri Morier considère la métaphore comme une « comparaison elliptique » puisqu’elle opère une « confrontation de deux objets ou réalités plus ou moins apparentées » (9) en supprimant l’outil de la comparaison. En effet, pour signaler sa présence la métaphore n’a recours à aucun mot spécifique.

On peut distinguer la métaphore de substitution ou in absentia et la métaphore in praesentia. En ce qui concerne la métaphore in absentia le comparant prend directement la place du comparé. Ce genre de métaphore porte sur toutes les catégories grammaticales : nom, adjectif et verbe. Par contre la métaphore in praesentia est fondée sur « une relation contextuelle entre un comparé et un comparant ». Contrairement à la métaphore in absentia, elle ne peut porter que sur le substantif. Les termes dans ce genre de métaphore entretiennent des rapports d’appartenance ou d’identité.

Jean Giono semble privilégier ce genre de métaphores puisque dans Un de Baumugnes elles abondent. Par de telles métaphores, il traduit la démesure et confère aux choses une grande puissance.

« Il coulait entre les arbres un torrent de silence qui noyait tout. »

Dans Un de Baumugnes, comme dans toutes ses œuvres, Giono construit son univers romanesque grâce à la métaphore, « tout est métaphore, toutes les valeurs qu’il défend »(10) aussi bien l’amitié que l’amour, le sacrifice et la pureté. La métaphore semble « donc être à la base de toute l’écriture poétique, lyrique de Giono. A partir d’elle, tout un univers peut naître car les termes de la métaphore se reproduisent et l’écriture métaphorique se répand, se déploie grâce au mécanisme qui lui est propre. » (11)

Dans Un de Baumugnes, par le biais des métaphores verbales, Giono arrive à personnifier certaines choses ou phénomènes.

« Le boulevard était vide ; un vent léger y jouait avec de la poussière, comme un gosse. »

« La lune sauta par-dessus la colline. »

Les métaphores nominales sont assez nombreuses dans Un de Baumugnes comme d’ailleurs dans toute la Trilogie de Pan.

(1) REDFERN (W.D), « Giono et la rondeur de l’amour », in Jean Giono 1, de Naissance de l’Odyssée au Contadour), Paris, lettres modernes, Minard, 1974, p171
(2) ibidem
(3) CITRON (Pierre), Giono1895-1970, Paris, Seuil, 1990, p130
(4) CHONEZ (Claudine), Giono, Paris, Seuil, collection « Ecrivains de toujours », 1956, p80
(5) DUPRIEZ (Bernard), Gradus. Les procédés littéraires, Paris, Union générale d’édition, Collection 10/18, 1980.
(6) FONTANIER (Pierre), Les figures du discours, Paris, Flammarion.
(7) KOKELBERG (Jean), Les Techniques du Style, Paris, Nathan
(8) BACRY (Patrick), Les Figures de style, Paris, Belin.
(9) MORIER (Henri), Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, P.U.F, 1975
(10) BROWN (Llewelyn), « Une introduction à l’écriture métaphorique de Giono » in Les Styles de Giono, Lille, Roman20-50, 1990.
(11) ibid



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