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La jalousie dans A la recherche du temps perdu
jeudi 12 juin 2008 par Nadia Bouziane

La jalousie est loin d’être chez Marcel Proust ce qu’elle est chez Montaigne : " la plus vaine et tempétueuse maladie qui afflige les âmes humaines."

Certes, pour l’auteur de la Recherche, la jalousie est perçue comme une maladie qui inflige la pire des souffrances à celui qui la subit aussi bien physiquement que moralement. Toutefois, elle s’avère utile puisqu’elle donne de la consistance à l’amour et lui permet de survivre. Mais c’est également elle qui éveille les forces de l’esprit par les souffrances qu’elle cause. A ce propos Proust affirme dans le Temps Retrouvé :

" ... C’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit (...) les idées sont les succédanées des chagrins."

Dans la Recherche, l’art et la souffrance causée par la passion entrent dans un rapport étroit de complémentarité. C’est justement parce qu’elle est souffrance que la jalousie devient bénéfique puisqu’elle donne accès à la création.

" Une chose curieuse que cette circulation de l’argent que nous donnons à des femmes qui, à cause de cela nous rendent malheureux, c’est-à-dire nous permettent d’écrire des livres : on peut presque dire que les oeuvres, comme dans les puits artésiens, montent d’autant plus haut que la souffrance a profondément creusé le coeur. "

Comme l’amour, la jalousie suscite l’envol de l’imaginaire et engendre la production de fictions. En effet, confronté au refus et à l’exclusion, le jaloux invente des scénarios multiples pour tenter d’élucider le mystère qui enveloppe l’être aimé. Prise dans les "feux tournants de la jalousie", l’imagination se met en marche. Le jaloux cherche par tous les moyens à connaître la vérité de l’autre. Il se livre corps et âme à ses investigations et y consacre tout son temps à tel point que cette recherche devient obsessionnelle. Rien n’illustre mieux, chez Proust, la notion de "temps perdu" que l’ardeur avec laquelle le jaloux interprète et analyse chaque parole, chaque geste de l’autre.

" L’horreur de ces amours que l’inquiétude seule a enfantées vient du fait que nous tournons et retournons sans cesse dans notre cage des propos insignifiants."

Pourtant il suffit d’une simple inversion de signes pour que cette énergie folle et destructrice devienne l’aliment nécessaire de la plus haute création. En effet, la recherche de la vérité s’avère utile au jaloux puisqu’elle enrichit son univers en lui donnant accès à la vie des autres êtres et en lui faisant découvrir des émotions jusque-là ignorées.

De nombreux personnages jaloux jalonnent l’univers de la Recherche. Cependant, seul le narrateur pourra trouver la voie du salut. En effet, c’est parce qu’il a connu de grands chagrins, mais surtout parce qu’il a su utiliser ses souffrances que Marcel a finalement découvert sa vocation d’écrivain.

" Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés , contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité. "

C’est sur un fond de calme absolu que la jalousie fait son apparition qui peut être aussi soudaine que celle de l’amour. Un rien préside à sa naissance. Il suffit que celui qui aime se pose des questions sur la part cachée de la vie de la personne aimée pour que les pensées négatives envahissent son esprit. Ainsi, Swann, qui ignore tout de la vie d’Odette lorsqu’elle n’est pas en sa compagnie, commence à s’interroger sur son emploi de temps.

" Il n’allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l’emploi de son temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu’il lui manquait même ce petit renseignement initial qui, en nous permettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne envie de le connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu’elle pouvait faire, ni ce qu’avait été sa vie."

A partir de renseignements donnés au gré du hasard par une tierce personne qui l’aurait rencontrée, Swann ne peut que constater qu’Odette a une autre vie qui lui échappe et dont il ignore tout.

De même la jalousie peut apparaître à n’importe quel moment. Il suffit d’un refus, d’une dénonciation ou d’un mensonge pour que l’inquiétude s’installe. Alors, le sujet passionné est pris du désir de découvrir la face cachée de la personne aimée. La soif de la vérité le prend.

" (...) c’était une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la vérité..."

Une fois que la jalousie s’introduit dans la vie de l’amoureux le bonheur est rompu et toutes les joies qu’il goûtait avec l’être aimé se trouvent affectées d’un signe négatif.

Dans A la recherche du temps perdu c’est la jalousie qui prolonge et fait survivre l’amour. A sa naissance l’amour n’est que joie et promesses de bonheur. Il grandit, mûrit et devient immense. Cependant, il n’est guère durable. Dès que l’amoureux s’assure de la possession de l’être aimé, la flamme de la passion commence à s’éteindre et peu à peu l’ennui s’installe. Il n’éprouve plus de plaisir à être auprès de celle qu’il aime et ne songe plus qu’à rompre. Mais il suffit d’une absence, d’un mensonge, d’un doute ou d’une nouvelle découverte pour que l’angoisse s’installe. C’est à ce moment qu’intervient la jalousie pour raviver l’étincelle de l’amour. La personne aimée est à nouveau une source de plaisir et devient digne d’intérêt. Ainsi, toutes les histoires d’amour relatées dans La Recherche sont constituées de l’alternance de phases de calme et d’agitation.

Le narrateur, lorsqu’il tombe amoureux d’Albertine, connaît d’abord des moments de bonheur et d’euphorie. Peu à peu l’habitude engendre l’ennui et l’extinction du désir. Lassé de sa "prisonnière", Marcel ne songe plus qu’à la quitter.

" L’atmosphère n’y éveillait plus d’angoisses et, chargées d’effluves purement humains, y était aisément respirable, trop calmante, (...) le mariage avec Albertine m’apparaissait comme une folie." Sodome et Gomorrhe

Sur un fond de " non euphorie ", où l’être aimé a acquis une réalité stable surgit la vision de cet être qui, du moment qu’elle est en contradiction avec la vision habituelle, fait naître l’angoisse et la souffrance c’est-à-dire la dysphorie. La peur subite de perdre l’objet de son amour entraîne chez Marcel une angoisse intense. Ainsi, sa relation avec Albertine, lorsqu’il apprend qu’elle a connu Mlle Vinteuil, va subitement entrer dans une nouvelle phase.

« Nous pouvons voir roulé toutes les idées possibles, la vérité n’y est jamais entrée, et c’est du dehors quand on s’y attend le moins, qu’elle nous fait son affreuse piqûre et nous blesse pour toujours. » Sodome et Gomorrhe

Il n’est plus question alors pour le narrateur de quitter Albertine. Cette nouvelle découverte en même temps qu’elle attise sa jalousie ravive son amour et son intérêt pour elle.

« C’est souvent seulement par manque d’esprit créateur qu’on ne va pas assez loin dans la souffrance. Et la réalité la plus terrible donne en même temps que la souffrance, la joie d’une belle découverte parce qu’elle ne fait que donner une forme neuve et claire à ce que nous remâchions depuis longtemps sans nous en douter. » Sodome et Gomorrhe

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