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Fahrenheit 9/11 : MOORE, ORWELL ET KEYNES
dimanche 21 septembre 2008 par Berthoux André-Michel

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Comme je l'ai déjà signalé Moore soutient dans son film une thè

FAHRENHEIT 9/11 :

MOORE, ORWELL & KEYNES




Par André-Michel BERTHOUX




A la fin de Fahrenheit 9/11, film documentaire palme d’or à Cannes en 2004, Michael Moore cite plusieurs passages, relatifs à la guerre, du célèbre roman de George Orwell, 1984.

Le personnage principal de cette histoire d’anticipation, Winston Smith, travaille au Ministère de la Vérité, l’un des puissants organes de la propagande du Big Brother, dictateur régnant sans partage en Océania. Souhaitant s’engager dans la résistance afin de combattre ce régime totalitaire, Winston décide, après avoir loué chez un vieil antiquaire une chambre vierge, pense-il, de tout écran qui tapisse généralement les murs à l’intérieur des maisons, d’entreprendre la lecture du fameux « livre » intitulé « Théorie et pratique du collectivisme oligarchique » et écrit par celui que l’on considère comme l’Ennemi du Peuple, Emmanuel Goldstein.

Au cours du chapitre 3 de l’ouvrage, Goldstein se livre à des réflexions sur la guerre qui oppose, entre elles, les trois grandes puissances mondiales, l’Eurasia, l’Estasia et l’Océania. On apprend par la suite que ce manifeste, qui dénonce l’autoritarisme du régime de Big Brother, a été écrit vraisemblablement par O'Brien lui-même, membre éminent du Parti intérieur qui fera arrêter et torturer Winston. Ce chapitre a pour titre le fameux slogan « La guerre c'est la paix ». Voici l'un des extraits mentionnés, en partie, dans Fahrenheit :

« La guerre est engagée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets et l'objet de la guerre n'est pas de faire ou d'empêcher des conquêtes de territoires, mais de maintenir intacte la structure de la société ».



Dans le film, le recrutement des futurs marines se fait dans les villes sinistrées par le chômage et qui souffrent de l'absence d'une véritable politique économique et sociale en faveur des personnes en difficulté, le plus souvent des jeunes. Les soldes versées à ses nouvelles recrues pourraient très bien être le fruit d'un travail plus décent, moins belliqueux et destructeur pour ces jeunes en marge de la société ainsi que pour leurs familles. Mais Orwell le dit bien :

« La guerre donc, si nous la jugeons sur le modèle des guerres antérieures, est une simple imposture. Elle ressemble aux batailles entre certains ruminants dont les cornes sont plantées à un angle tel qu'ils sont incapables de se blesser l'un l'autre. Mais, bien qu'irréelle, elle n'est pas sans signification. Elle dévore le surplus des produits de consommation et elle aide à préserver l'atmosphère mentale spéciale dont a besoin une société hiérarchisée ».


Cette « atmosphère mentale spéciale » dont parle l'écrivain rejoint celle que montre le cinéaste : la crainte, la haine, l'humeur flagorneuse et le triomphe orgiaque. L’un des intervenants dans le film, psychiatre, explique que la peur est entretenue par un climat de menace terroriste permanente, pas toujours au rouge mais suffisant pour maintenir un niveau d’alerte continue. Il s’agit de faire croire à la population qu’il existe un véritable danger dans tout le pays. Illustration de ce qu’a écrit plus d’un demi-siècle auparavant le romancier :

« L’atmosphère sociale est celle d’une cité assiégée dans laquelle la possession d’un morceau de viande de cheval constitue la différence entre la richesse et la pauvreté. En même temps, la conscience d’être en guerre, et par conséquent en danger, fait que la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble être la condition naturelle et inévitable de survie ». Tout cela parce qu’ « une société hiérarchisée n’est possible, nous dit-il, que sur la base de la pauvreté et l’ignorance ».

« Il est nécessaire, poursuit Orwell, qu'il le plus humble membre du parti, c'est-à-dire à peu près n'importe quel sujet de la nation ait la mentalité appropriée à l'état de guerre. Peu importe que la guerre soit réellement déclarée et, puisque aucune victoire décisive n'est possible, peu importe qu'elle soit victorieuse ou non. Tout ce qui est nécessaire, c'est que l'état de guerre existe ».

L'irréalité de la guerre au sens où l'entend Orwell ne signifie pas pour autant l'absence totale d'actions militaires. Cependant les bombardements, les combats, n'ont plus pour objectif de vaincre un ennemi et d'envahir son pays, mais de le soumettre essentiellement pour des raisons économiques afin de servir les intérêts privés des Nations puissantes - ainsi que ceux de leurs dirigeants -, qui ne sont autres, il faut bien se résoudre à l’admettre, que les modèles de la démocratie contemporaine. Triste constat et les exemples se multiplient.


Carlo Ginzburg, lors d’une conférence donnée à la BNF en janvier 2001 et intitulée « Lord Kitchener vous regarde », analyse l’impact qu’a eu l’affiche placardée sur tous les murs de Londres représentant Lord Kitchener nommé ministre de la guerre en août 1914. Les jeunes, voyant cet homme en gros plan de face, le regard légèrement strabique mais hypnotique, l’index pointé sur le spectateur, lisant l’inscription « YOUR COUNTRY NEEDS YOU », s’enrôlèrent massivement, animés d’un fort sentiment patriotique, dans l’armée afin de combattre l’ennemi et de sauver la Nation du péril qui la menaçait. Si, comme nous le dit l’historien, l’affiche « présupposait deux traditions picturales partiellement superposées, impliquant l’une des figures frontales d’omnivoyants, l’autre des figures pointant leur doigt en raccourci », cependant, « ces procédés picturaux, seuls, n’auraient pas suffi à faire surgir l’affiche de Lord Kitchener. Il faut chercher son lieu de naissance dans un autre milieu visuel, la langue vulgaire de la publicité ». Prenant appui sur des exemples de publicités de l’époque, il montre que le but était d’attirer, d’arrêter, l’attention du patient et de le menacer, quoique de manière plaisante, en incorporant un personnage, le plus souvent d’un pays lointain et hostile, qui lui fait face et le regarde. Il cite, en outre, un biographe du Lord qui fait allusion au Big Brother d’Orwell lorsqu’il commente cette fameuse affiche. Ce qui l’amène à conclure la conférence sur ces propos :

« Mais les lecteurs de 1984 se souviendront que la guerre contre l'Eurasie est une mise en scène. Telle l'affiche de Kitchener qui effaça Kitchener le général, la guerre télévisée est plus authentique que la guerre réelle. Big Brother, vraisemblablement, n'existe pas : il est un nom, un visage, un slogan - semblable à une affiche qui fait la réclame pour un produit commercial.

En 1949, lors de sa première publication, 1984 fut lu un peu partout comme un livre de la guerre froide ; ses allusions à la terreur stalinienne paraissaient évidentes. Cinquante ans après, le livre d'Orwell paraît de plus en plus prophétique. Sa description d'une dictature fondée sur les médias électroniques et le contrôle psychologique peut être aisément adaptée à une réalité plus proche de nous, qui n'est pas entièrement invraisemblable ».

Mais l’historien s’arrête là. Il ne nous révèle pas le fond de sa pensée. Qu’entend-t-il lorsqu’il parle d’une réalité plus proche de nous et qu’il ne considère pas comme totalement invraisemblable ? Il nous laisse deviner (et ce n’est peut-être pas un hasard pour cet historien friand d’énigmes) en quoi le livre d’Orwell est prophétique au début du XXIème siècle et surtout de quelles dictatures s’agit-il véritablement.



Dans son dernier ouvrage, Le fascisme en question, paru en 2004, l’historien américain Robert O. Paxton, explique que les craintes de l’effondrement de la solidarité au sein de la communauté qui s’intensifièrent à la fin du XIXème siècle vont devenir le centre d’études d’une nouvelle discipline, la sociologie. Emile Durkheim diagnostiqua que la société moderne était frappée d’anomie, c’est-à-dire une dérive sans but de gens sans liens sociaux. Le sociologue « s’interrogea, nous dit Paxton, sur le remplacement de la solidarité « mécanique », autrement dit les liens formés dans le contexte naturelle des communautés villageoises, des familles et des paroisses, par la solidarité « organique », liens formés par la propagande moderne et les médias, que les fascistes (et les publicitaires) allaient par la suite perfectionner ».


Au-delà de la propagande se cache, dans la guerre perpétuelle, de véritables enjeux : les rapports de pouvoir, la stabilité des structures sociales, les intérêts des puissants groupes industriels et financiers.

« Le problème, nous révèle le romancier, étant de faire tourner les roues de l'industrie sans accroître la richesse réelle du monde. Des marchandises devaient être produites, mais non distribuées. En pratique, le seul moyen d'y arriver était de faire continuellement la guerre. L'acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement de vies humaines mais des produits du travail humain ».

La guerre permanente est juteuse pour l'industrie de l'armement, mais elle permet également d'employer une main-d'oeuvre souvent sans qualification et rejetée du système économique. Je pense à une réplique d'un jeune noir de Flint (Michigan), ville natale de Moore, et qui a vu les images de Bagdad à la TV : « On se croirait à Flint sauf qu’ici on a pas eu de bombardements ». Si la guerre permanente disparaissait, les structures sociales seraient difficiles à maintenir en l'état. Les revendications deviendraient trop bruyantes. Il vaut mieux alors envoyer ces perturbateurs potentiels à des milliers de Km combattre un ennemi fabriqué de toutes pièces à coup de médias.


Mais la guerre ne peut être un moyen pour assurer l'insertion de ces jeunes. La mère de famille, Lila Lipscomb, témoin poignant du film, qui dans un premier temps encourage dans le cadre de son travail ces enfants défavorisés, comme elle a encouragé les siens, à s'engager afin que l’armée finance leurs études, finit par être elle-même, à cause de la mort de son fils à Karbala, meurtrie à jamais dans sa chair. Les victimes de ce système sont bien les sujets et non seulement ces ennemis désignés.


Peut-il en être autrement ? À ce moment aussi Moore rejoint à mots couverts Orwell. Je cite à nouveau un passage de 1984 :

« La guerre, comme on le verra, non seulement accomplit les destructions nécessaires, mais les accomplit d'une façon acceptable psychologiquement. Il serait en principe très simple de gaspiller le surplus de travail du monde en construisant des temples et des pyramides, en creusant des trous et en les rebouchant, en produisant même de grandes quantités de marchandises auxquelles on mettrait le feu. Ceci suffirait sur le plan économique, mais la base psychologique d'une société hiérarchisée n'y gagnerait rien ».

Cette main-d'oeuvre pourrait donc être employée différemment, même à effectuer des tâches inutiles comme le suggère cet extrait. L'idée est empruntée à l'ouvrage de J. M. Keynes qui a révolutionné la pensée économique du XXème siècle, « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie », publié en 1936. Keynes fait le constat que le secteur privé ne peut à lui seul résoudre le problème du chômage. L’intervention de l'Etat s'avère indispensable même s'il faut employer les chômeurs « à creuser des trous dans le sol connus sous le nom de mines d'or » « digging holes in the ground known as goldmining » en attendant une solution meilleure. L’expression est utilisée par l’économiste de Cambridge à la fin de la section VI du chapitre 10 :

« Les dépenses sur fonds d'emprunt l'investissement public financé par l'emprunt peuvent, même lorsqu'elles sont inutiles, enrichir en définitive la communauté. La construction de pyramides, les tremblements de terre et jusqu'à la guerre peuvent contribuer à accroître la richesse, si l'éducation des hommes d'Etat dans les principes de l'Economie Classique s'oppose à une solution meilleure (...) ; et que la plus acceptable de toutes les solutions consiste à creuser dans le sol des trous connus sous le nom de mines d'or (...). Si le Trésor public était disposé à emplir de billets de banque des vielles bouteilles, à les enfouir à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains, et à autoriser l'entreprise privée à extraire de nouveau les billets suivant les principes éprouvés du laisser-faire (...), le chômage pourrait disparaître et, compte tenu des répercussions, il est probable que le revenu réel de la communauté de même que sa richesse en capital seraient sensiblement plus élevés qu'ils ne le sont réellement. A vrai dire, il serait plus sensé de construire des maisons ou autre chose d'utile; mais, si des difficultés politiques et pratiques s'y opposent, le moyen précédent vaut encore mieux que rien ».



Keynes qui va reprendre cette idée au chapitre 16 de son ouvrage (« creuser des trous dans le sol »), envisage cette solution comme un moindre mal face à la situation du chômage. C'est bien sûr un exemple limite car pour lui « il n'est pas raisonnable qu'une communauté sensée accepte de rester tributaire de semblables palliatifs ».

Dans l'extrait que j'ai cité Keynes n'exclut pas la guerre comme moyen extrême d’accroître la richesse du pays, mais il s'agit pour lui de montrer les limites d'une politique économique qui ne fonderait pas son action sur les véritables éléments qui influencent ce que Keynes appelle « the effective demand ». C’est cette demande des consommateurs qui, anticipée par les entrepreneurs, doit normalement déterminer le niveau de la production et par conséquent le niveau de l’investissement1 et celui de l'emploi.


Orwell estime qu'il y a une différence entre creuser des trous pour les reboucher et entretenir un état de guerre permanent. Keynes aurait, sans aucun doute, partagé les réflexions d'Orwell sur la guerre s'il avait vécu quelques années de plus pour pouvoir lire le roman visionnaire de son concitoyen qui fut tout comme lui étudiant à Eton2. Moore ne fait pas explicitement référence à Keynes, mais l’analyse de l’économiste apparaît cependant en filigrane tout au long du film et en lui associant la réflexion du romancier, le cinéaste nous donne alors une vision à la fois personnelle et sans ambages de la politique américaine.




André-Michel BERTHOUX

Juillet 2004


1 L’investissement est également lié au taux de l'intérêt qui joue dans la théorie keynésienne un rôle central.

2 Orwell cite un livre de Keynes paru en 1920, « Les conséquences économiques de la paix », dans une lettre datée du 17 janvier 1949 adressée à Reginald Reynolds, journaliste et écrivain, dont il rédigea l’introduction de son ouvrage consacré aux pamphlétaires britanniques. Cependant, il ajoute : « A sa façon, il est célèbre, mais je n’en ai personnellement jamais vu un exemplaire » (Essais, articles, lettres, volume IV, 1945-1950). On ne peut savoir s’il a lu certains passages de « La théorie générale ... », mais on peut imaginer qu’Orwell sensible aux problèmes politiques et économiques de son temps connaissait l’ouvrage ou du moins en avait entendu parler au point d’en reprendre la fameuse expression dans son roman.

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