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Les soeurs de Prague

Jérôme Garcin, Editions Gallimard, 2006

mercredi 10 janvier 2007 par Alice Granger

La métaphore qui traverse ce roman très précis, et donc réussi, de Jérôme Garcin est celle d’une mère matricielle, incarnée par Klara Gottwald, très efficace, célèbre, incontournable et sulfureuse directrice d’une agence artistique et littéraire à Paris, dont les « protégés » qui se pressent « en son sein » font partie des célébrités de France et d’ailleurs. Et bien sûr, la chute est toujours annoncée, lorsqu’il s’agit d’une mère matricielle. Celle-ci se présente avec l’époustouflante capacité de « tout » prendre en charge des « petits » qui auront su se faire accepter « en son sein », leurs intérêts défendus avec rapacité et absence de sentimentalisme entrant en résonance avec ceux de la calculatrice célèbre, crainte et haïe. Son statut ne peut éternellement tenir, il a quelque chose de contre-nature, de monstrueux, de délirant, il se mesure à la prétention archaïque des « protégés » pris en charge à avoir toujours plus, et leur infantilisme friqué est bien décrit dans ce roman, notamment lors des parties fines que Klara organise pour eux dans sa maison de campagne dans laquelle elle fait venir de jolies filles de Prague pour satisfaire des désirs déjà bien repus.

La chute est déjà annoncée dès le début par un détail précis : Klara a abandonné à Prague, dès sa naissance, son fils Milan, dont s’est alors occupé la sœur de Klara, Hilda, qui va ensuite débarquer à Paris et s’associer à sa sœur à l’agence. Milan a une vie à la dérive, qui figure l’abandon par sa mère, et son fantasme, pourtant, de ne pas pouvoir vivre sans elle, comme si un garçon, s’il n’est pas porté à bout de bras par sa mère, il ne peut pas vivre vraiment. La dérive de Milan à Prague, comme un impossible sevrage aussi longtemps que cette mère fera attendre sa propre apoptose en tant que mère matricielle (et elle perpétuera au contraire l’illusion de son éternisation possible en déplaçant ses capacités monstrueuses de mère en gestation à la direction de son agence artistique et littéraire où elle fera venir dans son ventre un nombre infini de fœtus célèbres continuant son garçon abandonné à Prague), entrera en résonance avec celle du narrateur, sur les plages de l’île de Noirmoutiers hors saison. Le narrateur avait lui-aussi cédé à la tentation de prendre Klara pour agent littéraire, il s’était mis à son tour « en son sein », il s’était fait son petit garçon, non sans soupçonner dès le début la part de ses fantasmes à lui, de son infantilisme, donnant de la puissance monstrueuse à cette femme. Non sans soupçonner que cela ne durera pas, que cela va s’effondrer comme la certitude d’une naissance. Un attentat, perpétré par la mafia de Prague pourvoyeuse de filles, avait dès le début du roman averti Klara la mauvaise payeuse, sa Smart avait volé en éclats. C’était l’apoptose des enveloppes matricielles qu’elle incarnait qui était en réalité annoncée. Le narrateur, sous la plume de Jérôme Garcin, sent ce processus d’apoptose au quart de tour. Cela est irrémédiable. C’est pour cela qu’il entend de manière spéciale la phrase moqueuse et ironique de Philippe Sollers posant sa main cardinalice sur son épaule négligeable tel une figure paternelle qui se marre bien parce qu’il sait ce qui va arriver au « petit » : « sacré coquin ! ». Sur la plage déserte, après la chute violente et la disparition quelque part en Suisse de Klara, le narrateur vite la solitude irrémédiable d’un garçon né, un garçon lâché par sa mère, et à laquelle jamais il ne peut vraiment lancer la pierre. La « faute » est aussi la sienne à lui, celle de ses fantasmes, celle des « petits » ne rêvant que d’être mis « au sein de ». Klara se suicide en Suisse en se jetant du haut d’un pont célèbre pour ses suicides, et cette scène figure la décomposition placentaire. Reste Hilda, une sorte de mère qui ne ressemble en rien à celle d’avant, à la mère en gestation, c’est une mère désormais dépourvue de prétention à remettre en elle, en son sein, et alors elle rentre à Prague, auprès de Milan le fils orphelin de mère, et il va mieux, bien sûr. Il va beaucoup mieux, parce qu’a disparue dans la décomposition sans remèdes la mère placentaire, ce fantasme ne vient plus le parasiter, le retenir en arrière, l’empêcher de vraiment commencer à respirer. Hilda, sur des bases absolument nouvelles, ouvre à Prague une nouvelle agence artistique et littéraire. Parions qu’elle n’aura plus le fantasme de répondre au fantasme de « petits protégés » d’être remis « au sein de ».

En tout cas, Jérôme Garcin a excellé à écrire le sevrage d’un garçon vis-à-vis de sa mère, qui laisse le narrateur à qui cela arrive sur la plage, désemparé, orphelin, dans la sensation vive du désarroi de la naissance, mais qui est aussi ouverture sur quelque chose de non déjà écrit et pris en charge.

Alice Granger Guitard



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Messages

  • Bonjour, mon appréciation des "soeurs de Prague" me valut une brouille avec mon voisin et ami auteur de "la chute de cheval", "impressions cavalières" et de bien d’autres récits écrits dans une fort belle langue.
    "Les soeurs" sont une sorte de divagation littéraire de Jérôme Garcin qui a subtilisé sa langue et son style au profit d’un récit "tendance".
    Il en résulte pour qui lit cet auteur depuis longtemps une sorte de déception, de rejet tant il est vrai que Jérôme Garcin qui prétend se tenir à cent lieues de l’intelligentsia parisienne, parait pour une fois succomber au chant des sirènes.
    Jérôme Garcin a depuis signé de fort belles factures qui rassurent ses lecteurs. Et si, comme moi, vous appréciez Jacques Chessex et Jérôme Garcin, n’ometez pas de lire le récent "Fraternité secrète" qui étale vingt-huit années d’échanges épistoliers d’une rare intelligence.

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