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Loin de Paris de Pierre Pachet (Denoël 2006)
samedi 15 juillet 2006 par Mariane Perruche

A mon amie Viviane Duvergé

Il est plusieurs façons d’accomplir avec Pachet ce voyage Loin de Paris . La manière la plus simple et la plus directe est d’y entrer par la préface de Pierre Michon, qui est un ami de Pachet - l’amitié en écriture est ici essentielle. Cette préface s’intitule « Tokaïdo ». Les initiés à la culture japonaise le savent : le Tokaïdo est le parcours de cinq cents kilomètres qui relie Edo à Kyoto. Les lettrés devaient emprunter cette route une fois dans leur vie, et méditer sur les « Choses vues » - selon le mot de Hugo - qu’ils pouvaient observer au long des cinquante-trois étapes de ce pèlerinage poétique et initiatique. Pachet écrit cinquante chroniques, trois de moins que le Tokaïdo, de janvier 2001 à septembre 2005 . Il a perdu récemment un être cher, et il observe le monde dans un parcours qui peut paraître désordonné, voire erratique. Il y prélève des instants, de bonheur ou de douleur, purs instants arrachés au néant de l’oubli, du vide, de la disparition.

Pourtant Pachet ne se déplace guère au hasard. Nantes, rue Pitre-Chevalier, est une étape essentielle du Tokaïdo ; elle permet à Pachet d’évoquer un vers de Sénèque, devant la supérette Intermarché : « Fata volentem ducunt, nolentem trahunt », le destin conduit ceux qui le veulent bien, et traîne ceux qui le refusent. C’est la seconde façon de lire ces chroniques. Il s’agit d’aller à la rencontre d’une personne, présente ou disparue, d’un écrivain, d’un lieu porteur de souvenirs, toujours hanté par des livres lus, à lire ou à écrire. Car la solitude de Pachet est désormais peuplée de livres, la plupart amis, qui le conduisent - volentem, nolentem - par des fils invisibles à travers l’opacité du monde, grâce à un système de « correspondances » baudelairiennes. Pachet a été - est - commentateur de Baudelaire - autre étape du Tokaïdo.

Pachet s’est trouvé à plusieurs reprises sur mon Tokaïdo personnel : il a été mon professeur et j’ai été son étudiante. Il commentait le Nouveau Testament - en grec - pour une poignée d’étudiants hellénistes, égarés dans une fac de lettres « modernes ». J’ai malheureusement depuis perdu mon grec, mais non le livre à couverture cartonnée bleu délavé que nous lisions - nous étudiants - avec difficulté cette année-là. Mon chemin le croisa bien des années plus tard, sous la forme d’un livre cette fois, Autobiographie de mon père, préfacé par J.-B. Pontalis (tous les livres qui parlent du père et de la mort du père sont des étapes obligées de mon Tokaïdo). Pachet y parlait déjà, en empruntant la voix de son propre père, de l’absence, de la maladie et du vieillissement.

Pachet accomplit donc une sorte de Tour du monde en (plus de) quatre-vingts jours, dont le tempo serait déréglé et le trajet déboussolé. Nul pari ici à gagner, mais, comme dans le roman de Jules Verne, le narrateur y cumule, sans véritable allégresse, tous les moyens de transport. On peut aussi lire Loin de Paris comme un récit autobiographique obéissant à une contrainte perecquienne : décrivez tous les lieux dans lesquels vous vous trouvez, pourvu qu’ils soient situés « Loin de Paris » - Perec fut fervent amateur de ce genre d’écriture sous contrainte . Gares, cafés, supérettes, campus universitaires, paysages déformés derrière la vitre d’un TGV, lieux dépourvus d’intérêt touristique, peuplés d’anonymes que Pachet dévisage et nous rend familiers. Tel-Aviv, Cracovie, Berkeley, Val d’Argenteuil, Le Mans, Lunéville, Bendéry (en Bessarabie, d’où le père de Pachet était originaire), toutes les villes sont également attirantes et indifférentes, nulle hiérarchie entre ces étapes du Tokaïdo.

Ce trajet non circulaire tourne autour d’un vide, celui de l’Absence. Partir ailleurs, loin de ce qui fut le lieu de la femme aimée. Et pourtant, le dernier chapitre, la cinquantième étape, y ramène : on est à l’Institut Curie, non loin de Paris.
Merci à Pierre Pachet, et à Pierre Michon de m’avoir fait comprendre que moi aussi j’écris sur la voie du Tokaïdo. Peut-être que nous le faisons tous.

Mariane Perruche
12 juillet 2006



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