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La dolce vita, Bach et Morandi

les voix mystérieuses des entrailles de la terre

lundi 15 août 2005 par Berthoux André-Michel

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Dans le film de Fellini, La dolce vita (Italie - 1960), Steiner (Alain Cuny), est un ami du personnage principal Marcello (Marcello Mastroianni).

La maison de Steiner est comme un refuge rempli de poésie, de musique, de douceur et d’amour. C’est le monde dans lequel souhaite pénétrer Marcello, journaliste dans des revues à scandales. Il désire changer sa vie, écrire autre chose que des potins, quitter ce monde superficiel où tout n’est que représentations et tromperies, abandonner les fêtes nocturnes qui durent jusqu’à l’aube, cet univers où tout semble lui échapper, l’amour, la force d’écrire son livre, la véritable image de son père.

Cette vie désordonnée, sans ambitions et décadente n’est-elle pas « la farce à mener par tous » comme le dit Rimbaud. Le jugement de Steiner est sans appel : « La vie la plus misérable vaut mieux qu’une existence protégée par une société organisée où tout est prévu, parfait ». L’obscurité et la tranquillité deviennent alors pesantes. La paix fait peur et n’est qu’une apparence qui cache l’enfer. « Il faudrait vivre, dit-il à Marcello, en dehors des passions, des sentiments, dans l’harmonie d’une oeuvre d’art réussie, dans cet ordre magique, puisque à tout moment une sonnerie de téléphone peut annoncer la fin de tout » ; idée reprise par Tarkovski, dans son dernier film, Sacrifice (France / Suède - 1986). L’amour n’est possible que si l’on vit détaché du temps, “distaccato”. Le monde de Steiner et celui de Marcello ne sont donc que des apparences. Qu’est-ce alors que la réalité, et comment atteindre cet ordre magique, ce monde harmonieux dans lequel seul l’amour est possible ? « Le temps est sorti de ses gond » (Hamlet, I, 4) ; mais Steiner, à la différence de Hamlet, ne se sent pas capable de lutter contre les forces du chaos. Il tuera, avant de se donner la mort, ses deux enfants.

Entre chaos et monde des apparences ne subsisterait que l’oeuvre d’art. « Les premières mesures de la Toccata et fugue de Bach résonnent, selon Steiner, comme des voix sorties des entrailles de la terre pour affronter et combattre les puissances de la destruction ». Lors d’une soirée à laquelle est convié Marcello, il décrit ainsi la peinture de Morandi : « Les objets sont baignés dans une lumière de rêve, et pourtant, ils sont peints avec une matière, une précision, une rigueur qui les rend presque tangibles. C’est un art où rien n’arrive par hasard ». Entre le rêve et le tangible il n’y a pas de place pour le hasard. Tout exprime une volonté de l’artiste, un choix que l’être humain est incapable de faire dans le monde des illusions. Dominé ou apeuré par l’univers qui l’entoure ce dernier ne peut que fuir dans la mort ou renoncer à toute ambition. Marcello n’entend ni ne reconnaît la jeune fille rencontrée quelques jours auparavant dans un restaurant, alors qu’il tentait vainement d’écrire ; jeune adolescente dont le profil lui rappelle les anges peints dans les églises de l’Ombrie. En perdant ce regard innocent, l’homme entre en lutte avec lui-même et devient un être misérable en proie à ses désirs futiles. Mais Fellini nous demande de ne pas le juger ; laissons-le alors danser, déambuler sur la plage et s’émerveiller à la vue d’un gros poisson pris dans des filets dont l’oeil en gros plan semble être le nôtre.

André-Michel BERTHOUX

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Messages

  • Congratulations pour la merveilleuse et très synthétique analise. Excellent et unique dans le panorama international de la critique ! C’est un peché que je ne la connaissais avant de finir mon livre - « La Natura Morta de La Dolce Vita - Un mystérieux Morandi capté par l’œil de Fellini », Bloc-notes Edition, New York, NY, 2008" de Mauro Aprile Zanetti - que maintenant je vais presenter à Paris le prochain 16 dec. 2009 à l’Istituto Italiano di Cultura. Merci, Aprile

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