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Montagnes célestes

L’art et l’âme

jeudi 23 juin 2005 par Yvette Reynaud-Kherlakian

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L’exposition chinoise Montagnes célestes se propose de présenter le thème pictural chinois montagnes et fleuves dans une optique spirituelle qui amène à chercher dans les œuvres exposées une vision du monde enracinée dans les mythes fondateurs de la pensée chinoise et nourrie au fil du temps par les apports du confucianisme, du taoïsme, du bouddhisme.


La pérennité du thème à travers la peinture chinoise témoigne d’une constante : la nature est première ; l’homme ne fait que l’habiter, quasi furtivement : quelques maisons s’appuient sur une plate-forme rocheuse ou se coulent sous des arbres, des embarcations suggèrent l’ampleur du fleuve plus que l’activité humaine - identifiable pourtant mais infime... L’étagement des plans dans la présentation verticale de la montagne ou l’amoncellement viscéral des rochers qui émergent de la brume, le ruissellement ou l’étalement des eaux - comme la griffe du trait et la discrétion de la couleur - tout converge vers la reconnaissance d’une nature transcendante qu’il faut pénétrer pour se connaître - et se construire. J’aime cette idée du taoïsme que l’immortalité se conquiert. La montagne serait le lieu privilégié de cette conquête : elle plie le corps à ses aspérités, ménage les retraits propices à la méditation, accorde à qui sait les chercher les substances qui introduisent à la société des esprits.

Un thème ainsi lié à une recherche de soi qui absorbe sans violence la succession des croyances et des sagesses, échappe à l’usure des modes et on comprend que parmi les plus grands peintres - du 7e au 19e siècle - beaucoup interrogent monts et fleuves pour trouver la Voie. Quand elle est quête authentique, la fidélité aux origines n’est pas répétition mais création continuée. Et il va presque de soi que, chez certains artistes, l’encadrement des signes du poème transpose - par un mimétisme invisible mais sensible - les signes de l’image...

Cette exposition m’a donné un plaisir complexe et rare, celui d’une perception neuve qui soulève la pellicule d’œuvres apparemment répétitives pour faire entrer dans la continuité la plus profonde d’une civilisation. Voilà qui ne ressemble pas à ce que nous propose l’histoire de l’art en occident - et qui pourtant nous y ramène.

En occident en effet, la peinture interroge le destin à travers des représentations de dieux zoomorphes ou anthropomorphes, de l’homme héroïsé ou vu au jour le jour, de tout un répertoire de figures religieuses ou légendaires - le paysage n’étant jamais qu’un arrière-plan destiné à faire valoir les personnages. Ce n’est qu’à partir du romantisme que la nature physique sera un sujet artistique - voire religieux - de plein droit. Par ailleurs les religions monothéistes qui abordent l’Occident ou s’y répandent, bien loin de pouvoir converger en un même courant humaniste, tendent à se solidifier en institutions où s’affirment - au nom de Dieu - des visions du monde totalitaires et inconciliables. Ces religions - hormis l’affirmation conceptuelle d’un Dieu unique et des textes que chacune tire à soi - n’ont pas de référence sensible commune. Il n’y a pas en occident de montagne de l’âme que pourrait contempler d’un même regard le juif, le chrétien, le musulman - comme peuvent - ou pouvaient ? - le faire un confucianiste, un taoïste, un bouddhiste. La calligraphie islamique s’épanouit contre l’iconographie chrétienne. La civilisation occidentale - dont le mouvement part de l’analyse qui sépare, divise - tend à faire éclater les différences et peine à retrouver ou à construire l’unité. C’est bien ce que nous sommes en train de vivre tant sur le plan de la pensée que sur le plan de l’action -technique ou politique. Il est clair que l’exportation du marxisme - comme celle d’une technique qui manipule la nature - ont été et sont encore pour la Chine et les Chinois une sorte d’initiation à la déconstruction - peut-être indissolublement salutaire et ravageuse.

Et voilà pourquoi peut-être La montagne Sainte Victoire ne me signale pas le monde et ma présence au monde de la même façon que La montagne (qui) se penche vers l’homme d’un moine-peintre chinois du 18e siècle. C’est qu’à la différence des personnalités s’ajoute celle des choix : il y a chez le dernier l’ancrage dans une tradition, et chez le premier, une volonté de rupture.

Pourtant c’est là dans leur écart gestuel, que les deux démarches révèlent une même exigence. Cézanne et Dao Ji font de la montagne qu’ils peignent, non pas la désignation d’une chose mais le signe d’une présence inépuisable - que ce soit au-dehors dans l’ineffable dispersion de la lumière ou au-dedans à travers l’écorce stable du paysage. A moi de la faire vivre.

Sans doute faut-il toucher au comble de la distance pour pressentir l’identité dans son essence même, c’est-à-dire non pas dans la permanence d’une matière mais dans l’inlassable reprise d’une intention. On peut trouver là, dans le prolongement éthique de la contemplation d’une œuvre d’art, l’indication d’une tâche : apprendre à accorder l’attention à la différence à la reconnaissance de l’identité.

Tâche difficile. Le regard courant ne cherche la différence que lorsqu’il s’ennuie : chair fraîche de l’aventure contre le pain rassis du quotidien. Mais point trop n’en faut : la nouveauté a vite fait d’effaroucher tous les ordres établis. On se rassure en retrouvant Venise dans Bruges - ou vice-versa ; en recréant dans le camping les épaisses connivences du bistrot du coin ; quand le compromis ne marche pas, c’est le rejet. Le racisme.

Me voilà prête à enfourcher un de mes dadas - loin des Montagnes Célestes apparemment. Pas tant que cela après tout. Ai-je fait autre chose que déblayer à ma façon la Voie qu’elles m’indiquaient ?

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