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Les Petits, Christine Angot

Editions Flammarion, 2011

mardi 25 janvier 2011 par Alice Granger

L’écriture de Christine Angot, dans ce roman, est d’emblée étrangement sobre, précise, non passionnelle. La narratrice se trouve à une place, qu’on ignore pendant longtemps, d’où elle témoigne, elle raconte, voilà, ça a commencé comme cela entre Billy et Hélène, et les quatre enfants sont arrivés coup sur coup. Le témoignage précis, détaché, donne l’impression de quelque chose d’inéluctable qui se met en place, quelque chose de non fortuit, peut-être quelque chose qui dépasse les protagonistes, une logique autre, un destin qui doit s’accomplir, quelque chose comme ça. Mais ça semble très long à se préciser. La narratrice reste en retrait. N’écrit pas « je » pendant très longtemps. On ne sait pas qui relate, qui est témoin, et pourquoi cette écriture. C’est juste qu’on ne peut pas croire qu’Hélène c’est la narratrice.

Billy est un musicien d’origine antillaise. Il est de passage à Paris, n’y connaît personne. Hélène aussi, en instance de divorce, est de passage à Paris. Sa fille, Mary, a subi des attouchements sexuels de la part de son père : divorce en cours, procès. Mais c’est curieusement toujours la même histoire, un père qui perd la tête pour sa fille, passe à l’acte, et alors, castration radicale bien sûr, ça fait penser à la tête du spermatozoïde dedans, et sa queue qui reste dehors. L’air de rien, cette Hélène, cette mère de la petite Mary, est très bizarre : elle réagit de manière radicale aux gestes inadmissibles de son mari, mais en même temps, cela ne la gêne pas de continuer tranquillement à être en affaire avec lui, qui ouvre une boutique à Doubaï. C’est à cause de cette bizarrerie qu’on se dit que les choses, avec cette femme, se passe sur un autre registre, sur une autre scène, et qu’une fois que l’homme y a laissé sa tête, elle peut tranquillement continuer à faire des affaires avec lui, elle ne lui en veut pas à mort, à cet homme qui a osé toucher leur fille, elle a déjà par sa fille avalé sa tête. Sous la plume de Christine Angot, on se dit que cette histoire d’attouchements, relatée par la narratrice comme en passant, est un détail de première importance pour camper le personnage Hélène, cette femme douce, agréable, presque la femme d’une vie de couple sans histoire, heureuse, installée, puis cette mère dont le regard si doux se met à changer irrémédiablement au fil des quatre grossesses, comme si, n’ayant pas raté l’étalon lorsqu’il passa près d’elle, il lui avait fallu ensuite, son rôle terminé, s’en débarrasser, toujours avec le même prétexte, avec une variante, cette fois-ci il a frappé Mary.

La narratrice, qui relate sans aucune jalousie l’histoire de ce couple Billy Hélène, excelle à nous faire sentir que quelque chose est en marche inexorablement, Hélène et Billy nous semblant en fin de compte être mis en situation par quelque chose qui les dépasse. Mais quoi ? L’impératif des petits. Du renouvellement de l’espèce humaine. On a vraiment l’impression de ça. Que cet homme et cette femme se font prendre à ça sans voir venir. Nous non plus, lecteurs, nous ne voyons rien venir. Cela démarre même très lentement, on s’ennuie presque, on se demande où est passée Angot dans cette écriture.

Sauf qu’à un moment donné, Hélène le dit carrément : elle voulait un étalon. Paroles d’une lucidité incroyable quant à la logique des choses ! Un étalon ! Un homme étrangement doux, d’accord, ne résistant pas, voulant avec elle les enfants, chacun des quatre, très passif, se laissant aspirer dans cette vie bizarre, d’un côté une vie qui semble organisée, autour des enfants, l’école, les activités, les loyers, et de l’autre peu à peu errante. Tout se passe comme si, ayant eu ce qu’elle voulait de cet homme, quatre ovules de cette femme ayant successivement été fécondés et ayant donné des petits, elle devait organiser peu à peu le rejet violent de ce qu’il en restait. Ce qu’il en restait devait rester dehors, porte claquée, plus question de revenir à la maison. Hélène, à partir du moment où elle devient mère, a de plus en plus de crises, impose des conditions de vie dictatoriales dans l’appartement, enlever les chaussures, se laver les mains après les toilettes, avant manger, ne rien laisser traîner, bref elle ne supporte plus l’autre qu’est Billy, un rien est prétexte aux disputes infernales, elle cherche des poux pour tout. Lui, il commence par ne pas rentrer tout le temps, va dormir chez Chloé, une jeune fille qu’il rencontre. Etrangement, Hélène reste indifférente, il va, il vient, il part, il revient, dort sur le canapé ou se glisse la nuit dans son lit, elle laisse apparemment faire, il y a juste son regard, il n’est plus jamais le même. Mais, très curieusement, Billy supporte tout, tel un esclave. Il encaisse tout. Va respirer ailleurs. Et revient. Il adore ses enfants. Il ne voit absolument rien venir. Il ne voit pas que très bientôt, il ne pourra plus rentrer. Qu’Hélène aura fait tomber le couperet qui le mettra à la porte, l’interdit délimitant pour toujours un dedans et un dehors, et lui ruinant la tête, le dépossédant de cette tête presque bête de spermatozoïde qui avait foncé dedans sans prendre garde que le flagelle resterait dehors, le flagellant.

Un jour qu’à la maison Hélène est encore plus emportée que d’habitude par une folie venue d’ailleurs la poussant à la dispute pour des riens, Billy se fait pour ainsi dire prendre à l’hameçon : il donne par mégarde un coup de coude à Mary. Au quart de tour, Hélène enceinte du petit dernier saisit l’occasion, elle hurle que son mari les bat, les voisins entendent, elle appelle la police, dit que cela fait des années qu’elle et ses enfants sont battus par Billy. Celui-ci est menotté, emmené par la police. Lorsqu’il sera relâché, il n’aura plus le droit de venir voir ses enfants, ni de les emmener avec lui : c’est fait ! Dehors. La mère victime, les enfants battus, sont les plus forts. Lui n’a aucune chance. Ensuite, il pourra voir ses enfants, mais dans un lieu neutre, avec des caméras. Hélène, poussée par on ne sait quelle folie, a réussi à mettre dehors l’étalon, une fois les petits nés. Le dernier est encore dans le ventre de sa mère lorsque la police écarte définitivement Billy d’Hélène, de l’appartement familial, des enfants. On n’a plus besoin de l’étalon. La mère a bien œuvré pour la faim folle de ses ovules. Elle a violemment utilisé le très doux Billy. Elle l’a usé jusqu’au trognon, on pourrait dire. Hélène, le corps par lequel passe la production des petits.

Mais ensuite, que lui arrive-t-il aussi, à elle, tandis que l’étalon est jeté dehors comme un malpropre, un violent, un type dangereux pour sa famille ? Car, logiquement, elle aussi, elle ne sert plus à rien, une fois les petits fournis à l’espèce humaine en continuité infinie ? Cette Hélène, la narratrice réussit très bien à nous suggérer qu’elle n’ira pas très loin dans cette vie de famille où une tornade de folie est passée.

C’est alors que la narratrice commence à dire « Je ». Soudain ! C’est très réussi ! Comme si elle sortait de sa réserve, de l’ombre. Comme si elle bondissait. Christine Angot. On la reconnaît. C’est donc auprès d’elle que Billy, broyé par les accusations graves de sa femme, trouve refuge, pour une extraordinairement douce histoire d’amour. Elle, elle se présente aussi comme blessée. Comme n’ayant pas pu résister. Comme en ayant pris plein la gueule aussi. Deux êtres, un homme, une femme, marqués par l’expérience du cataclysme. Elle, victime de l’inceste. Lui, l’accusation de violence envers ses enfants et sa femme, comme s’il avait pu les tuer. Un père perdant sa tête dans sa fille. Un père perdant sa tête dans le fait d’avoir été l’étalon consentant pour faire des petits. Une fille victime de son père, un homme victime de la folie d’une femme utilisant ses petits pour le détruire. L’auteure et Billy se rencontrent dans la grande douceur de leurs blessures. On pourrait aussi dire que la douceur et la blessure, la castration de cet homme, est une étrange garantie pour elle. Voici un homme sur lequel la haine folle d’une femme s’est acharnée, s’est écrite. La nouvelle compagne de cet homme n’a plus à laisser déferler d’elle une haine de toujours, destructrice, vengeresse, tout s’est déjà accompli pour cet homme. Une autre femme a déjà fait les choses folles, ravageuses, ne laissant sur le bord de la route plus qu’un reste. Certaines choses très violentes, il n’y a plus à les faire avec cet homme. Une logique folle peut les laisser tranquilles. Alors, peu à peu, les enfants de Billy découvre en la nouvelle compagne de leur père une nouvelle figure de mère, qui les adopte vraiment. Etrangement, avant et après, ce n’est pas la même femme. Celle d’avant est habitée d’une sorte de folie, telle un chapelet d’ovules avide des spermatozoïdes que l’étalon adéquat va fournir. On dirait une idée fixe, une idée folle : faire des petits ! Etre le corps ne servant qu’à ça. Commençant par prendre au piège de la séduction, de l’amour, par un regard si doux, l’étalon. Ensuite, lorsque les petits son là, le décor change complètement. C’est une femme différente qui, tout doucement, s’impose comme mère.

La chute du roman est vraiment très réussie. Il y est question de l’écriture de Christine Angot. A quoi elle sert. A éliminer ? Elle avait écrit « L’inceste » : peu de temps après son père est mort. Elle avait écrit un roman sur celui qu’elle nomme Billy : voici qu’Hélène a une boule dans un sein, on suggère le cancer, et la narratrice écrit que c’est à cause d’elle, sous-entendu Hélène aussi va mourir à la suite de cette écriture. Une écriture qui tue. Qui règle des comptes ? Les siens, mais aussi ceux de l’homme qu’elle aime ? Je me demande si cela ne va pas plus loin encore : la narratrice ne se serait-elle pas sentie très proche d’Hélène dans cette étrange folie d’attirer en sa vie un homme, Hélène avec Billy, la narratrice avec son père qui commet sur elle l’acte irrémédiable d’inceste, et ensuite dans cette volonté de s’en débarrasser, Hélène ayant les petits, la narratrice ayant le nom du père, le nom de plume aussi ? Ce qu’Hélène a fait en dénonçant Billy à la police pour des actes qu’il n’a pas commis mais avec la vulnérabilité d’une femme enceinte et mère de trois enfants pour faire le poids et ne laisser aucune chance à l’homme, la narratrice l’a aussi fait pour son père incestueux en écrivant, en rendant visible le crime de son père, en s’attaquant donc à son image, sa respectabilité, elle lui avait bousillé la tête.

En ouvrant sa porte, sa vie, son cœur, à l’homme blessé, dont l’image est aussi fracassée par les accusations de sa femme, la narratrice trouve peut-être les moyens de réparer ce qu’elle aussi a fait, les ravages de son écriture, de la vérité. On se demande si la disparition annoncée d’Hélène, donnant à la narratrice la main pour s’occuper des enfants et aimer Billy, n’est pas aussi celle de certains aspects de cette narratrice….

En tout cas, s’il n’est d’abord pas évident de savoir où veut nous conduire ce roman, ensuite cela devient d’une évidence lumineuse, et s’ouvre sur quelque chose de très beau.

Alice Granger Guitard



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  • Vous dites que la chute est formidable. N’aurait-il pas mieux valu ne pas la dévoiler afin que le lecteur puisse aussi en profiter à son tour ? Tout en bénéficiant bien évidemment de votre éclairage fort intéressant. A moins qu’il ne faille d’abord lire le livre avant d’apprécier le point de vue que vous en donnez...

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