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Où souffle l’Esprit...
dimanche 29 mai 2005 par Yvette Reynaud-Kherlakian

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Une œuvre belle n’est pas nécessairement le produit d’une intention pure. On sait que l’échelonnement de la construction des grandes cathédrales gothiques s’est fait selon l’ambition des villes de rivaliser en puissance et en faste -autant et plus que pour témoigner de la grandeur de Dieu. Cela fait partie de ces « bassesses du cœur » qui, le plus souvent, se dissolvent dans le geste créateur. Restent l’équilibre des masses, les pleins et les déliés de l’espace, le rythme des lignes, le jeu mouvant de la lumière et des ombres. Comme si, au fur et à mesure que l’œuvre prenait corps, les vanités de la guilde ou du chapitre avaient glissé hors champ...

Sans laisser de traces ? Le gothique -dont l’escalade prend fin avec l’effondrement de la cathédrale de Beauvais- n’arrive pas toujours (la tendre vigilance de l’archange de Reims n’en est que plus émouvante) à transmuer en lévitation spirituelle l’orgueil ascensionnel des voûtes et des flèches. Les bâtisseurs -commanditaires plus qu’architectes et techniciens sans doute- ont pour Dieu quelque chose de l’amour équivoque de l’alpiniste pour la montagne qu’il veut vaincre : il y a du défi en effet dans l’étirement de l’ogive comme dans le cramponnement de la cordée. Cette ambiguïté n’est pas offensante tant qu’elle se limite à affirmer la participation de l’élan physique à l’aventure spirituelle ; elle assure alors au regard une prise charnelle qui s’ajuste à la densité conquérante du geste créateur.

Mais point trop n’en faut, sous peine de faire basculer la célébration de la gloire de Dieu dans l’avidité prédatrice, voire dans le copinage mercantile. Depuis que l’homme se mêle d’être le chantre de Dieu, on voit bien que le renom du second est tenu en laisse par la gloriole du premier. La magnificence et la profusion de certaines églises italiennes (Orvieto) ou flamandes (Gand) peut être parfaitement insupportable pour qui demande à l’espace religieux d’être d’abord le lieu d’accueil du silence de Dieu. L’esthète y trouve cependant son compte : son œil exercé dégraisse les contours, réajuste les volumes, lisse les surfaces, isole le détail inspiré -alors que la vulgarité prétentieuse d’édifices religieux comme le Sacré Cœur de Montmartre et nombre d’églises grecques de construction récente est une offense et à Dieu et à l’architecture.

Par contre, certaines oeuvres essentiellement utilitaires se mêlent de charrier l’infini, pour peu qu’on les laisse s’accorder à ce temps primordial que les aborigènes australiens appellent si justement le temps du rêve. J’ai marché dans les halles de Bruges comme je l’aurais fait sous les voûtes de Vézelay : la paroi creuse et élancée tendait sa voile au souffle de l’Esprit et le silence absorbait pas, voix et vents coulis dans son bruissement de coquillage. A Hama, je me suis assise au bord de l’Oronte, près des norias, et j’ai entendu les vieux prophètes gronder, se lamenter, exulter dans le sempiternel emmêlement de la roue rongée et grinçante, des godets enroués, de l’eau inaltérable qui gazouille, chuinte, lape la lumière par ci pour la crachoter par là en gouttelettes coupantes et irisées ; prise dans le sortilège immémorial de l’imprécation et de la prière, je devenais -face à quelle absence ?- la stèle moussue qui témoigne de l’effacement de tous les noms... Et je me souviens -c’était à Leucade, tout près des anciennes salines- d’un alignement de moulins à vent sur une crête de sable et de gravats où s’agrippaient des herbes rêches : il n’y avait plus de grain à moudre dans la panse ronde des bâtisses encore crépies de blanc et les ailes à demi disloquées n’avaient plus qu’une vibration continue d’élytres condamnées à immobiliser le vol. Mais la ligne processionnelle des quatre moulins désaffectés signalait comme avant, mieux qu’avant peut-être, l’échange ombilical entre balle d’épeautre et poussière d’étoiles.

L’esprit souffle où il veut ? Sans doute. Mais il s’attarde et se propose là où le geste humain a fait surgir l’œuvre assez poreuse et ductile pour le recevoir.

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