David Diop
Amos Oz
Mariem Garaali Hadoussa
Jacqueline Lepaul
Pablo Neruda
Franck Bouysse
Philippe Sollers
Franck Bouysse
Robert Giroux
Marc Villemain

18 ans !




Accueil > THEATRE > Fin de partie, Samuel Beckett

Fin de partie, Samuel Beckett

Editions de Minuit

dimanche 29 août 2010 par Alice Granger

Fin possible de quelle partie, dans ce huis-clos théâtral à la lumière grisâtre, dont les deux fenêtres sur le dehors ont les rideaux fermés, et où le personnage principal Hamm, aveugle et infirme sur son fauteuil roulant, ainsi que deux poubelles contenant son père Nagg, sa mère Nell sont recouverts d’un drap ?

L’immobilité que Beckett sait si bien écrire, la fermeture, la cécité de Hamm et son incapacité à se tenir debout, le père et la mère mis dans deux poubelles, comme s’ils ne servaient plus à rien, tout cela évoque la fin d’un temps de gestation ou bien d’un temps familial, un temps où il ne se passe plus rien hormis le dénouement, la sensation et l’écriture de la fin, fin qui est mise en scène dans le dénuement. Les draps, les rideaux, pourraient symboliser le tissu placentaire, et le fauteuil roulant le fait que le fœtus (ou le petit enfant qui ne marche pas encore, ou l’enfant dépendant de sa famille et parlé par elle, conduit par elle ) est transporté. Fauteuil roulant : landau mis en dérision, moqué ! Vieux bébé et même fœtus, puisqu’il ne voit pas, a les yeux blancs.

Clov est le domestique ou fils adoptif de Hamm, voire son double ambivalent qui veut et ne veut pas la fin, mais qui a des yeux pour voir le dedans et le dehors inconnu, qui se trouve entre les deux tout en étant encore emprisonné dans sa cuisine de trois mètres sur trois mètres. Clov sert d’yeux, de jambes, de bras à Hamm, surtout c’est sa pensée qui commence à voir dehors, par les deux fenêtres, et donc à voir aussi dedans, le huis-clos exigu. Clov, tandis que Hamm lui demande souvent de lui donner son calmant, répond que ce n’est pas encore l’heure, et, finalement, que le flacon est vide, qu’il n’y a plus de pilules. Le temps anesthésié, flottant, fœtal, prend fin, il n’y a plus de calmant. Idem la mère, dans sa poubelle, qui réclame une dragée, et il n’y en a plus.

Samuel Beckett, comme toujours, excelle à écrire ce huis-clos immobile où il ne se passe plus rien, hormis la conscience qu’il ne se passe plus rien, et, ici, que dehors, il y a quelque chose, qui provoque à plusieurs reprises le rire bref de Clov.

Pièce tragique par cette immobilité mortelle, par ce huis-clos dont le tour est vite fait par Clov poussant le fauteuil roulant de Hamm pour un inventaire répétitif de la pièce. Mais pièce comique aussi : Clov éclate de rire en soulevant le couvercle des deux poubelles, et voyant dedans le père et la mère de Hamm, qui ne font plus que se dire l’un à l’autre des mots d’amour alors même qu’ils ne peuvent plus se rejoindre puisque chacun est enfermé dans son contenant où finit tout déchet, leur évocation de souvenirs pour l’éternité donnant la sensation d’un maelström aspirant et déchiquetant d’absurdité . Le comique est que Clov le double pensant de Hamm, presque maître des cérémonies voyant bien les choses, le domestique qui sert l’infirme aveugle comme pour mieux ouvrir l’intervalle en huis-clos pour le temps de comprendre, le temps de lire ce qui s’écrit, est arrivé à mettre les parents dans leur poubelle respective, il les abandonne à leur amour éternel et à leur provision de souvenirs, il n’y a plus les dragées douceur de l’amour filial.

D’ailleurs, c’est remarquable comme Samuel Beckett, par son invention du détail des poubelles pour mettre les parents, fait apparaître que l’intérieur en creux de l’habitacle utérin se prolongeant dehors s’assure par le Nom du père. La mère toute seule ne pourrait pas avoir d’habitacle symbolique en son sein, elle ne peut garder que si une partie du placenta est d’origine paternelle. Mais là, en cette fin de partie, les voici dans leur poubelle.

Tragi-comédie. Suspense. Le garçon Hamm va-t-il pouvoir se séparer, sortir ? Clov son double, son domestique ou son fils adoptif, va-t-il le quitter pour aller dehors ? Le suspense dure. Pourquoi Clov reste-t-il, lui demande Hamm ? Comme ça, parce qu’il n’y a rien d’autre. Il faut un intervalle à vide, une sensation de fin qui s’écrive, pour que la curiosité pour ce qu’il y a dehors s’impose. Hamm demande souvent à Clov ce qu’il voit dehors, par la fenêtre.

On a l’impression que rien ne bouge. qu’il n’y a aucune raison que quelque chose change, comme le dit Hamm. On a la sensation que rien n’apportera le changement comme par cordon ombilical ou biberon ou mains familiales. Le changement doit se faire dans la tête de Hamm. « Tu te sens dans un état normal ? » demande Hamm à Clov. Clov est agacé : « Je te dis que je ne me plains pas. » C’est sûr, ce n’est pas Clov qui doit apporter le changement, la rupture, à Hamm passif. Alors, Hamm dit : Moi je me sens un peu drôle. » Très bien ! Dérangé ? Titillé par ce qu’il y a dehors ? Ou bien par ce qui est toujours pareil dedans jusqu’au dénuement ? Il continue : « Tu n’en as pas assez ? » Clov : « Si ! De quoi ? » Hamm est arrivé à dire que c’est assez, mais le fait dire, encore, à Clov. Mais Clov est rusé ! Il laisse Hamm nommer ce dont il a assez : cette... chose ! Cette chose, pas possible de la nommer, on dirait ! Chose innommable ! Chose qui entoure, qui emprisonne, qui retient dans le huis-clos ! Chose qui ne laisse pas sortir, ou bien d’où Hamm ne veut pas sortir, mais avec de plus en plus fortement le désir que ce soit fini, la sensation du fini, son écriture spatiale. « Je ne te donnerai plus rien à manger », dit Hamm à Clov. Et puis si, juste pour l’empêcher de mourir, juste pour que reste la capacité de penser, de voir, de voir par la fenêtre. « Il n’y a pas d’autre place. » dit Clov. Lui aussi est souffrant, a mal aux jambes, fatigue de servir l’infirme.

Hamm a peur du dehors : « Hors d’ici c’est la mort. » Mais aussi : « Assez, il est temps que cela finisse dans le refuge aussi. » Le refuge : familial, métaphore utérine ? Le grand enfant qui sent l’urgence de sortir du cocon familial ? Qui se moque de lui-même infirme enfermé et de ses parents dans la poubelle, du biscuit qu’il donne à Clov comme à son petit chien... et à sa mère, dérisoire nourriture... Le père Nagg quémande sa bouillie, lui-aussi est resté, dans le temps familial, en enfance, ne voit la vie que par un corps d’enfant nourri de bouillie. Hamm s’énerve : « Ah il n’y a plus de vieux ! Bouffer, bouffer, ils ne pensent qu’à ça ! » Mais, dit Clov, « Il n’y a plus de bouillie ! » Plus jamais. Le temps de la bouillie est en train de finir. Le temps de traiter les corps de cette manière-là. Hamm consent juste un biscuit.

Clov a à faire dans sa cuisine : regarder le mur ! Mur de séparation. Mur qui indique que derrière, il y a autre chose. Voir un mur, c’est déjà penser un en-deçà et un au-delà : en effet, Clov a beaucoup à faire, puisque c’est commencer à pressentir dehors dont le mur est l’annonce. Hamm est très intéressé : « Qu’est-ce que tu y vois, sur ton mur ?... Des corps nus ? » Clov répond : « Je vois ma lumière qui meurt. » Oui, dehors, c’est la lumière, c’est la vie naissante. Rester dedans, retarder éternellement la naissance, rester dans le huis-clos (familial), c’est laisser mourir la lumière car les yeux ne la verront pas, resteront des yeux de fœtus.

Hamm poursuit : « Tes graines ont levé ? » Comme s’il interrogeait Clov son double sur l’épanouissement de ses pensées, comme la naissance d’une plante à partir de la graine. Clov répond que non. Car Hamm reste toujours dans la position de celui qui laisse faire l’autre, tandis qu’il se laisse pousser. Comme s’il n’envisageait la vie que comme cela pour toujours... Etre poussé, être écrit, être parlé, être confiné en un lieu, être nourri, être instruit, etc.

Mais quelque chose se passe aujourd’hui, Hamm le sent, angoissé : « Mais qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui se passe ? » Comme si, pour la première fois, c’était Hamm qui avait la main, sentant l’événement sans avoir à être servi par Clov. Clov répond : « Quelque chose suit son cours. » Quelque chose se détruit irrémédiablement, une sorte de fissure dans la façon dont Hamm vit cette journée-là, qui n’est pas pareille d’une indéfinissable façon, qui dévie, dévie, s’écarte, entraînée par une drôle et angoissante pulsion. C’est Hamm qui en parle, et ça, c’est très nouveau. Jusque-là, c’était Clov qui décrivait les choses à Hamm, et qui le voyageait dans la pièce en tournant en rond. Hamm est en train de se mouvoir autrement. Il sent, tout seul, qu’il se passe quelque chose. Comme lors d’une secousse de tremblement de terre, imperceptible. Clov, que Hamm chasse, a du mal à s’en aller, alors que, depuis sa naissance, il a envie de s’en aller. Hamm constate : « ça avance. »

Le père et la mère, dans leur poubelle respective, n’arrivent pas à s’embrasser, ils n’arrivent plus à se rejoindre comme deux demi-cercles feraient un abri utérin. L’impossibilité de se rejoindre représente le nid familial qu’ils ne peuvent plus tisser, ou que leur fils ne reconnaît plus que sur le point de finir. C’est l’écriture du giron déchiré. Nell demande : « Pourquoi cette comédie, tous les jours ? » Leur fils ne change plus leur litière, qui est de sable... et se dégrade. Nell et Nagg se racontent toujours des histoires, mais n’en rient plus. On imagine le fils qui ne veut plus écouter les paroles des parents, qui veut en sortir, alors les parents certes continuent à se les raconter mais n’ont plus aucun public... L’histoire du pantalon et du tailleur, Hamm en a assez de l’entendre, il coupe court au récit parental. « Assez ! » Assez de toutes ces histoires, silence ! Couper ! « Vous n’avez pas fini ? Vous n’allez donc jamais finir ? ... Enlève-moi ces ordures ! Fous-les à la mer ! » Fils qui se défait de ses enveloppes placentaires, des ordures, de ses enveloppes parentales, de ces histoires archi-connues qu’il ne supporte plus d’entendre. On imagine avec la pièce de Samuel Beckett des adolescents qui sentent monter en eux la pulsion destructrice du cocon parental aux histoires archi-connues, qu’on les jettent à la mer, ces ordures, ce placenta qui doit se détruire ! Avec toute l’ambivalence ! Car ensuite, est-ce qu’on vit déjà, tout seul, dehors ? Clov, que voit-il dehors ?

Clov annonce, à propos de la mère dans la poubelle : « Elle n’a plus de pouls. » Hamm : « Tu l’as bouclée ? » « Ils sont bouclés tous les deux ? » Clov : « Oui ». Hamm : « On va condamner les couvercles. » Sans commentaires... ! Violence assassine du rejet radical...

Mais, contradictoire, Hamm continue à demander son calmant : « Le matin on vous stimule et le soir on vous stupéfie. A moins que ce ne soit l’inverse. Il est mort naturellement, ce vieux médecin ? » Le discours de Hamm raconte encore la vie soumise aux substances, narcotiques et psycho-stimulantes, mais se révolte, fait allusion à un crime, ce vieux médecin, l’aurait-il tué, aurait-il remis en question son savoir passant par les substances, se serait-il psychiquement rebellé d’un tel traitement, son cerveau se serait-il sevré d’une addiction très ancienne, se serait-il libéré ?

Hamm imagine encore faire le tour du monde poussé par Clov, en vérité c’est le tour de la pièce. Très comique. « J’étais bien au centre, n’est-ce pas ? » Oui, dit Clov.

« Regarde la terre », commande Hamm à Clov. Avec la lunette, sans la lunette ? Dehors, en tout cas. Toujours par personne interposée. Mais pulsion scopique vers au-delà qui s’éveille. Avec sa lunette, montant sur l’escabeau, Clov regarde dehors, et voit une foule en délire. Que se passe-t-il dehors ? Puis Clov dit : « Zéro ». Hamm dit : « Tout est quoi ? » Clov : « Ce que tout est ? » D’un côté, Hamm semble vouloir une image totale de dehors, et Clov, avec son mot « Zéro »... Enfin, il résume en un seul mot ce « tout » : « Mortibus ».

La partie avance d’une manière imperceptible. Elle se rapproche de dehors. Ce qu’il y a dehors, invisible à Hamm, est en train d’envahir la scène tout en restant au bout de la lunette de Clov, tout en n’étant que dans ses paroles.

Regardant la mer avec sa lunette, Clov s’écrie : « Jamais vu une chose comme ça ! » Parole qui commence à éventrer le huis-clos. Hamm est inquiet, est-ce une voile, une nageoire, une fumée ? Clov dit : « Le fanal est dans le canal. » Plus rien à l’horizon, plus de mouettes, les flots sont du plomb, néant de soleil, il fait gris , plutôt noir clair dans tout l’univers. Bref, dehors, ce n’est pas déjà tout fait, tout éclairé, tout préparé, ce n’est pas comme dedans, cela apparaît gris.
Hamm : « qu’est-ce qui se passe ? » Clov, encore : « Quelque chose suit son cours. »

Jeu de mot comique entre « coite » et « coïte », à propos d’une puce. « Si elle se tenait coïte nous serions baisés. » Impossible coït des parents, impossible qu’ils fassent le un en creux du giron. Sinon, on se fait baiser, on ne peut plus en sortir...

Pourtant, inquiet, Hamm voudrait, plutôt que la terre, la mer, y partir en radeau avec Clov, rester dans l’aqueux, le flottant, le fœtal.

Clov fatigue, comme la fatigue d’une vie immobile en croyant voir et bouger par personne interposée à son service. Clov fils adoptif ? Ou bien création de Hamm ? Lorsque Hamm raconte le roman qu’il est en train d’écrire, demande à Clov où il en est, on se demande si Clov est le garçon dont il est question dans l’écrit, et on se dit qu’il est donc une invention littéraire. Où le roman serait aussi ce huis-clos immobile, ce lieu théâtral où une partie se joue jusqu’à sa fin, jusqu’à son coup de théâtre. Jusqu’au renvoi de l’enfant dehors ? « C’est moi qui t’ai servi de père. » « ... ici, nous sommes dans un trou. » Avec insistance, Clov dit à Hamm qu’il le quitte, le laissant avec un chien en peluche auquel il manque une jambe... Une sorte de doudou... d’objet transitionnel. Clov en train de se transférer dehors, peut-être, le roman s’écrivant au fil d’une pulsion qui entraîne, dévie, comme la sexualité est une déviation, comme ce sexe qu’on met en dernier, dit Clov à propos du chien dont on ne connaît pas le sexe. En tout cas, Clov se tire vers ailleurs, est sur le point de le quitter, création de l’écrivain qui entraîne son auteur vers ailleurs, vers dehors... n’étant pas en quête de son personnage, mais juste du sillage qu’il ouvre, de la brèche, de la déchirure, du dérangement, de l’ouverture. « Je te quitte. »

La lumière s’est éteinte chez la mère Pegg.

Hamm : « Tu ne penses pas que ça a assez duré ? » On dirait l’auteur pressé que son personnage se tire dehors... Quoi , demande Clov d’une manière faussement candide. « Cette... chose », répond Hamm. Cette chose impossible à nommer... Cette chose creuse, qui retient, ce giron, cet enveloppement, ce huis-clos... Clov dit qu’il l’a toujours pensé, que ça avait assez duré, cette chose...

Clov qui pense : « J’ai mal aux jambes, c’est pas croyable. Je ne pourrai bientôt plus penser. » Hamm : « Quel penseur ! » Celui qui semble marcher... Mais, tout en obéissant, regarde aussi dehors, en parle, donc déséquilibre Hamm, titille sa curiosité, accentue sa finitude. La pensée travaille l’organisation psychique de Hamm, de moins en moins il supporte le huis-clos familial, maintenant il faut aller enterrer la mère...

Le réveil sonne un jugement dernier.

Clov : « Tu crois à la vie future ? » Hamm : « La mienne l’a toujours été ».

« C’est cassé, nous sommes cassés. » Cela fait penser au moule cassé... Histoire de l’enfant laissé là-bas tout seul, et vivant... Il sortait du trou. Image de naissance. Le père, un gueux, l’auteur veut bien le prendre à son service, et accueillir l’enfant. Belle image du père qui confie l’enfant à celui qui écrit, au roman, à l’écriture. Le père est un gueux, il ne peut lui assurer un dedans confortable. Père comme nom. Abandon à l’écriture, au roman, aux choses qui s’écrivent, à la vie qui s’invente sans cesse.

Ce père, un gueux qui confie son enfant, fait partie du coup de théâtre. Il tranche avec le couple parental uni, mais dans des poubelles. Le roman familial devient un autre roman, où le père démuni, dans un cataclysme, confie son enfant. Scène de Hamm avec son père. Celui-ci rappelle que petit, Hamm appelait son père plutôt que sa mère quand il criait la nuit. On pense au père gueux du roman, qui porte son enfant jusqu’à celui qui l’accueille. Le père dans sa poubelle espère que reviendra le temps où il était le seul espoir de son fils... Pourtant, les parents laissaient crier leur fils, l’éloignaient pour ne plus l’entendre et dormir... Rien à attendre d’eux, ils voulaient dormir... représentation de l’abandon parental. Représailles du fils : les poubelles...

Hamm a bien avancé son histoire, son roman qui altère le roman des origines, le roman familial. D’une part, dans la fin de partie, les parents dans les poubelles, et d’autre part dans le roman, l’enfant apporté par le père gueux, et adopté par l’auteur, qui entre donc dans une autre ou d’autres histoires, car il y a une infinité d’autres histoires que la familiale. Le statut du père se transforme radicalement. Ce père qui vient à plat ventre quémander du pain pour son petit, dans le roman qui s’écrit. On lui offre, au père, une place de jardinier. C’est vraiment très drôle, ce père qui ne peut assurer ses besoins et ceux de son fils, qui est donc forcé de le confier et de se confier à l’histoire que l’auteur écrit. C’est très intelligent, une figure de père telle que celui-là, qui offre à la vie, au roman, à l’écriture, à l’auteur. Derrière lui, là-bas, le cataclysme, la catastrophe, rien à manger, huis-clos familial matriciel détruit. L’histoire que Hamm écrivain écrit et raconte à Clov dans la pièce de théâtre est l’autre version du théâtre tragi-comique qui se joue en fin de partie. le roman en cours éclaire le théâtre en cours, voire est le coup de théâtre. Le père est le porteur de l’enfant vers autre chose que le huis-clos familial.

Hamm évoque l’effort créateur prolongé. Il se sens vidé, voudrait aller voir la marée au bord de la mer. De la mère ? Mais il n’y a plus de marée, bien sûr... Veut-il vérifier si c’est possible de revenir en arrière ? S’il y a encore la mer, la marée ? Dans la même foulée il demande à Clov : « Va voir si elle est morte. » Sa mère. Clov : « On dirait que oui. » Puis, « On dirait que non. » Peut-on être sûr ? Comment être sûr ? Comment être sûr qu’il n’est pas possible de retourner aux origines ?

Hamm demande à Clov de l’amener vers les fenêtres, croit sentir la lumière du côté de la fenêtre de la terre, puis entendre la mer du côté de la fenêtre de la mer. Clov dit que, même en ouvrant la fenêtre, il ne l’entendrait pas. Ce qui cloche, bien sûr, c’est la situation du corps de Hamm. Il est toujours dans le huis-clos ! Il a froid, mais il n’y a plus de plaid. dans sa poubelle, le père pleure, entend un des deux appels de son fils, mais ne répond pas. Silence. Ce père-là n’est pas porteur. Poubelle. Qu’il reste à sucer son biscuit.

Hamm : « La fin est dans le commencement, et pourtant on continue. » La vie dans le huis-clos, gestationnel ou familial, a une fin, elle ne commence que si elle finit.

L’enfant solitaire, le vieux refuge, appeler son père, appeler son fils, plus de calmant, plus de relation biologique comme calmant, comme perpétuation du huis-clos.

Clov a envie de chanter, tandis que Hamm lui demande s’il a envie que ça finisse.

Clov, regardant par la fenêtre, alternativement l’une, l’autre, demande à hamm s’il y a des secteurs qui l’intéressent particulièrement. Hamm : tout ! L’effet général. Hamm constate : « Je n’ai jamais été là. » Dans ce huis-clos immobile ? Je, pas là ? Clov ponctue : « Tu as eu de la veine. » Hamm en fait absent, tout s’est fait sans moi. Comme ça arrive quand l’enfant est parlé, téléguidé en enfant idéal, imaginaire, des parents, et que lui, il est absent des décisions prises, des choses apprises, etc.

Clov envoie en pleine figure à Hamm : « Tu sais de quoi elle est morte, la Mère Pegg ? D’obscurité. » Quelle intelligence ! Beckett, l’air de rien, arrive jusqu’à pouvoir dire la tragédie que c’est, pour une femme, le fait que le rôle de Mère soit sans fin comme s’il n’y avait pas de fin à la gestation et qu’il fallait que tout s’immobilise en huis-clos autour de l’enfant (représenté infirme sur son fauteuil roulant landau). La Mère Pegg meurt d’obscurité, de ne plus revoir la lumière en tant que fille (castrée de super-organe en creux habité pour l’éternité), prisonnière de son rôle sacrificiel.

Clov est très las de ces histoires. « Cessons de jouer ! » Hamm : « jamais ! Mets-moi dans mon cercueil ! » Hamm court encore vers l’utérus ici représenté par le cercueil. mais Clov : « Il n’y a plus de cercueils. » On irait jusqu’à entendre : il y a eu une révolution côté femmes, pour elles la gestation a une fin, c’est une fin de partie à jouer avec intelligence, elles acceptent désormais d’être à la fin castrée du super-organe en creux colonisable à vie par tout Hamm qui n’en finit pas de ne pas vouloir quitter le giron familial (pièce de Beckett qui pourrait bien être très actuelle...!), elles acceptent d’être vues castrées par les hommes, qui, du cataclysme, emportent l’enfant ailleurs, tel le gueux du roman.

Alors, Clov regardant par la fenêtre avec la lunette : « Quelqu’un ! C’est quelqu’un ! » « Immobile. » On ne sait pas le sexe. Puis, avec effroi : « On dirait un môme. » « Il a l’air assis par terre, adossé à quelque chose. » Que regarde-t-il ? Regard mourant de Moïse tourné vers la terre promise qu’il n’a pas atteinte ? Regarde-t-il son nombril, la cicatrice du cordon ombilical coupé ? Hamm : « Il est peut-être mort » Improbable vie dehors...

Clov : « Je me dis... il faut que tu arrives à souffrir mieux que ça, si tu veux qu’on se lasse de te punir... il faut que tu sois là mieux que ça si tu veux qu’on te laisse partir... ça ne finira donc jamais, je ne partirai donc jamais... » Tout ce masochisme primaire ! Subir ! Culpabilité à l’idée de tuer symboliquement ses parents, les mettre dans les poubelles, préférer la punition qui dénie la sensation de culpabilité, la sensation incestueuse d’occuper le lieu... « Puis un jour, soudain, ça change, je ne comprends pas, ça meurt, ou c’est moi, je ne comprends pas, ça non plus... j’ouvre la porte du cabanon et m’en vais... ça va tout seul. Quand je tomberai je pleurerai de bonheur. » Récit de vraie naissance. Clov ne se retourne pas lorsque Hamm l’appelle encore. « C’est ce que nous appelons gagner la sortie. » Sortie du giron. Fin de partie. « Vieille fin de partie perdue », dit Hamm. « Fini de perdre. » Pour ne pas perdre, perdre le giron, le huis-clos.

Magnifique d’intelligence !

Alice Granger Guitard



Livres du même auteur
et autres lectures...

Copyright e-litterature.net
toute reproduction ne peut se faire sans l'autorisation de l'auteur de la Note ET lien avec Exigence: Littérature

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?