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Exigence: Litterature Présence d'Eros et Thanatos par Arnaud Genon

Arnaud Genon est professeur certifié en Lettres Modernes, Doctorant à l'Université de Nottingham Trent où il prépare une thèse sur Hervé Guibert. A. Genon a publié sur Hervé Guibert des articles dont le dernier est paru dans la revue Le Jardin d' essai.
Présence(s) d’Éros et Thanatos

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Présence(s) d’Éros et Thanatos

Quelques exemples dans la littérature française

des vingt dernières années



Résumé

Le couple mythologique grec d’Éros et Thanatos hante depuis toujours la littérature française. Cependant, durant les vingt dernières années il a été réactualisé dans un premier temps par l’intermédiaire de la littérature du sida, où l’homme meurt d’avoir aimé, puis aujourd’hui, à travers un ensemble de textes écrits par des femmes qui, libérées des tabous liés à la sexualité, proposent une vision non édulcorée d’Éros et Thanatos à l’ère d’un nouvel ordre sexuel. C’est un parcours dans cette littérature que nous proposons.


Éros et Thanatos sont à l’origine des divinités grecques. Éros, dieu de l’Amour, représenté sous la forme d’un enfant, est selon Hésiode « le plus beau des dieux immortels »1 et Platon dit de celui qui est touché par l’Amour qu’  « il ne marche jamais dans l’ombre »2. Un poète grec écrit encore à propos d’Éros que «ses mains sont petites et cependant ses flèches vont aussi loin que la mort »3. La mort justement, c’est Thanatos qui l’incarne, un des dieux du monde souterrain gouverné par Hadès. Éros et Thanatos forment alors un couple antagoniste mais fondamental puisqu’il unit ce qui est de l’ordre de la sexualité et de la mort. Ce couple mythologique va connaître au vingtième siècle un nouvel éclairage grâce notamment à la psychanalyse qui l’envisagera en termes de pulsions.

Cependant, ce qui nous intéresse ici, c’est la réactualisation d’Éros et Thanatos dans la littérature française des vingt dernières années. Réactualisation, dans la mesure où ce couple a hanté notre littérature théâtrale, poétique et romanesque. Pensons par exemple au Dom Juan de Molière où, pour reprendre la terminologie freudienne, le personnage éponyme est tout autant hanté par les pulsions sexuelles que par les pulsions de mort comme en témoigne son duel avec la statue du commandeur. Pensons aussi à la poésie de Baudelaire et plus particulièrement au sonnet des Fleurs du mal intitulé « La mort des amants »4 qui propose une vision idéalisée de l’amour par la mort, où à « Une charogne » poème dans lequel l’énonciateur envisage celle qu’il aime comme une charogne en puissance. Baudelaire écrit en effet :


« - Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

A cette horrible infection,

Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous mon ange et ma passion ! »5


Pensons enfin, toujours pour illustrer la présence d’Éros et Thanatos dans quelques uns des plus célèbres textes français, au mythe de la femme fatale très présent dans la littérature fin de siècle, mythe que l’on retrouve dans l’ Hérodias ou la Salammbô de Flaubert ou encore dans Salomé d’Oscar Wilde, auteur britannique qui rédigea sa pièce en français. Ces quelques exemples ne sont là que pour montrer la force et l’omniprésence de ce couple dans la littérature, à travers les genres et à travers les âges.

Mais ce couple mythologique, à vocation littéraire, prend un tout autre visage à partir de 1983, date à laquelle commence le corpus que nous allons étudier. 1983 marque le début des recherches à l'Institut Pasteur sur ce qui pour la première fois est appelé sida. Le sida est, à son origine, assimilé à un cancer, nommé « cancer gay » , c’est donc une maladie qui a partie liée avec la sexualité, l’homosexualité plus particulièrement, et qui entraîne inexorablement, à l’époque, la mort du patient. Pascal de Duve l’exprime ainsi : « désormais, l’extase peut véhiculer la mort. »6 La syphilis avait déjà hanté de nombreuses oeuvres du XIX° siècle, pour preuves La Doulou d’Alphonse Daudet « Dictante dolore» (écrit sous la dictée de la douleur), mais aussi Maupassant ou Verlaine qui avaient abordé la maladie dans quelques-uns de leurs textes. Cette maladie, liée aussi à la sexualité, avait en son temps redistribué les cartes de la jouissance. De même, dans l’imaginaire des années 80-90 le sida est une maladie liée au plaisir, qui remet à l’ordre du jour le conflit entre Éros et Thanatos7. Car écrire sur le sida constitue un engagement qui met l’homme, sa sexualité et sa mort, à nu. Mais ce conflit entre les deux divinités grecques en vient à se transformer alors en danse macabre où l’amour devient aussi la figure de la mort nous rappelant par là les ressemblances phonétiques de ces deux termes : l’amour / la mort.

C’est en 1985 qu’est publié le premier roman abordant explicitement le sida. Il s’agit du livre de Valery Luria intitulé La chute de Babylone8. A partir de cette date, un corpus important abordant le sida va se développer, du journal autobiographique au roman en passant par le témoignage journalistique et le théâtre. Mais nous n’aborderons principalement que les journaux et les romans autobiographiques car comme l’écrit Hugo Marsan, « c’est à travers la fiction nécessairement enracinée dans l’expérience individuelle, que se perçoivent le mieux les conséquences de la maladie : né de l’amour, le sida annule l’amour, la mort prend toute la place »9. Nous étudierons les œuvres d’auteurs qui dans tous les cas sont atteints ou morts du sida : Guy Hocquenghem, mort en 1988, Hervé Guibert en 1991 et Pascal de Duve mort en 1993. Guillaume Dustan, écrivain séropositif, toujours en vie, poursuit actuellement son œuvre tout autant littéraire que médiatique.

Si la littérature du sida entre logiquement dans la thématique que nous nous proposons d’aborder, notre corpus ne s’arrêtera cependant pas là. En prolongement, nous étudierons deux romans ne traitant pas du sida mais évoquant tout de même le couple d’Éros et Thanatos. Il s’agira alors d’aborder des textes de l’extrême contemporain, puisque publiés lors des dix dernières années, un texte de Virginie Despentes qualifié de « trash », et un roman érotique de la psychanalyste Sophie Cadalen. Nous verrons que ces deux auteurs proposent des œuvres singulières sur le thème qui nous occupe.




Georges Bataille, écrivain et philosophe français qui dans toute son œuvre noue l’érotisme et la fascination de la mort écrit dans Les Larmes d’Éros que « l’érotisme est un monde dément, et dont […] la profondeur est infernale »10. Cette phrase se trouvant dans une sous partie intitulée « l’érotisme tragique » semble révélatrice de ce qui nous polarise ici. A l’ère du sida, la « petite mort », expression désignant symboliquement le rapport sexuel, n’a jamais, hélas, aussi bien porté son nom. Pour le sidéen, l’amour et la sexualité deviennent fatals, le malade meurt d’avoir aimé, se trouve pris dans une spirale infernale, descente aux enfers conséquence d’un Éros qui ne décoche plus simplement les flèches de l’amour mais aussi les flèches de la mort. En ce sens, cette maladie touche à la symbolique chrétienne et plus globalement à la symbolique universelle puisqu’elle a partie liée avec la vie et la mort. Certains malades culpabilisant ou intégristes catholiques iront jusqu’à voir dans cette pandémie un châtiment divin qui condamne les excès dus à la révolution sexuelle de la fin des années soixante et des années soixante-dix. Cette portée symbolique du sida apparaît dans le roman de Guy Hocquenghem intitulé Ève publié en 1987, un an avant la mort de l’auteur. Ce livre, difficile à résumer tant il mélange les voix, les procédés narratologiques différents et les rebondissements, raconte, grosso modo, la rencontre d’un écrivain homosexuel âgé de quarante ans, Adam, et de sa nièce, Ève de qui il tombe amoureux. Après avoir fait l’amour avec Ève, Adam apprend qu’il est séropositif et déclare :


« J’étais, en une seconde, devenu le lépreux, l’intouchable, celui à qui on ne fait plus l’amour. Et si j’avais contaminé Ève ? Soudain, le monde redevint net, tandis que deux larmes coulaient sur mes joues. »11


Ici, comme dans la Bible, Adam et Ève sont, « coupables du péché de chair » mais la résultante de ce péché, contrairement à la Bible, n’est pas seulement la perte de l’immortalité et l’enfantement dans la douleur mais la transmission potentielle d’un virus incarnant la mort en puissance. De plus, l’assimilation d’Adam à un lépreux revêt aussi une symbolique biblique, le lépreux étant dans le texte sacré l’homme impur par excellence, celui qui était condamné à vivre exclu de la communauté des hommes. Le sidéen, selon Hocquenghem, serait alors un « paria moderne », condamné doublement à mourir d’avoir aimé mais aussi à vivre seul, éloigné des autres hommes qui le stigmatisent comme impur. Ironiquement, Adam évoque la manière par laquelle il a contracté la maladie :


« Un jeune docteur […] m’expliqua que ma sérologie, assurément, indiquait que j’avais été « en contact » avec le virus. Sans avoir été présenté sans doute. Je payais pour ces années de sexe obscur. »12

Plus loin, pour se différencier des êtres monocellulaires qui se reproduisent par simple division, Adam ajoute : « Bien sûr, nous payons notre avantage; le prix de la sexualité, c’est la mort.»13 Par deux fois, Adam utilise le verbe « payer » , comme si la jouissance à une fin reproductive ou pis encore, la jouissance homosexuelle incarnant le plaisir pour le plaisir (puisque non voué à l’enfantement) avait un coût : celui de la mort. A la mythologie grecque de la rencontre d’Éros et Thanatos, se superpose ici celle biblique d’Adam et Ève et du péché originel. Cependant, pour déjouer la morale chrétienne, Hocquenghem nous propose une fin ou Ève, non contaminée par Adam, donne naissance au fruit de leur amour sans éprouver aucune souffrance. Alors qu’Adam rend son dernier souffle, Hocquenghem écrit :


« …son âme qui bondit hors de sa poitrine creuse, en volant dans les nuages, en traversant portes et fenêtres, aérienne et vivante, heureuse, venait de rejoindre le petit corps rougeaud qui se débattait sur le ventre de sa mère. ‘‘Nous l’appellerons Adam’’ fit pensivement Ève. »14


Ainsi, Adam accède-t-il à une forme d’immortalité en se réincarnant dans son propre fils. Outre un roman hautement symbolique Hocquenghem propose aussi dans Ève un texte à consonances autobiographiques. Bien qu’aucun pacte ne soit présent, nous entendons par là que le personnage, le narrateur et l’auteur ne sont pas une seule et même personne, nous pouvons retrouver sous les traits d’Adam un double de l’auteur lui-même. Comme Adam, Guy Hocquenghem est un écrivain homosexuel, âgé de quarante ans et malade du sida. Tous deux fréquentent les milieux intellectuels parisiens. A cela, il faut ajouter la dédicace du livre, « à Willy Rozenbaum », médecin spécialiste du sida qui révèle bien « une reconnaissance personnelle d’où l’expérience n’est pas absente »15. Le roman symbolique laisse donc transparaître la part du vécu comme pour ne pas oblitérer le véritable enjeu de l’écriture : la confrontation avec la mort ; et nous faisons là référence à Georges Bataille pour qui « la relation que l’écrivain entretient avec la langue redouble celle que, en tant qu’homme, il entretient avec la mort »16.

Ève nous semble le premier roman aboutit sur le sida, roman qui est aussi une double quête, quête des origines de l’identité d’Adam qui à travers un voyage en Argentine où vit sa mère cherche à connaître son véritable lien de parenté avec Ève, mais aussi quête de la vérité sur la maladie qui le mine. Et c’est à travers l’amour que la mort échappe ici à l’absurde. Alors que Thanatos aurait dû sceller le destin d’Adam, l’enfantement d’Ève et par là le produit d’Éros, vient déjouer le destin tragique de l’homme en transformant la mort en renaissance.


C’est sur Hervé Guibert que nous allons maintenant nous pencher. Cet auteur décédé en 1991 a écrit plusieurs livres sur le sida dans lesquels il évoque l’avancée du mal qui le ronge. Les plus connus d’entre eux, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Le Protocole compassionnel et L’homme au chapeau rouge, publiés respectivement en 1990, 1991 et 1992 aux éditions Gallimard, constituent ce que la critique a nommé « la trilogie du sida ». Ce sont ces œuvres qui le révélèrent au grand public alors qu’il avait déjà derrière lui une œuvre conséquente. Contrairement à Guy Hocquenghem, les récits de Guibert sont de véritables autobiographies, plus précisément des autofictions puisque le personnage, le narrateur et l’auteur sont une seule et même personne. Cependant, et c’est en cela que nous justifions l’étiquette générique d’autofiction, Guibert dit ajouter au récit des évènements qui ponctuent sa vie des particules de fiction qui aboutissent à un mélange entre le factuel et le fictionnel. De même, le sujet est véritablement pris dans « une ligne de fiction »17, il est appelé à se réinventer dans le trame textuelle, à se fictionnaliser. Bien avant l’apparition du sida, en 1977, Guibert avait écrit un texte intitulé La Mort propagande, étonnant par son aspect prémonitoire. Dans ce texte il écrivait :


«  Me donner la mort sur une scène, devant les caméras. Donner ce spectacle extrême, excessif de mon corps, dans ma mort… Filmer la piqûre qui donne la mort la plus lente, le poison qui pénètre avec le baiser en coulant d’une bouche à l’autre… »18


Cet extrait est prémonitoire à double titre. Tout d’abord parce Guibert, atteint du virus filma ses derniers jours dans un film intitulé La Pudeur ou l’impudeur19et parce qu’il annonce, par le poison qui pénètre avec le baiser ce que sera le sida. Treize ans plus tard, dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Guibert alors malade compare son sort thanatologique à celui de Muzil, philosophe mort en 1984 du sida et en qui il faut voir Michel Foucault, un des amis proches de l’auteur. Mais il évoque aussi la maladie de son amant, Jules, avec qui il vit une histoire d’amour depuis de longues années. Leurs rencontres et leurs étreintes amplifient alors la prise de conscience de l’avancée de la maladie, puisque dans leur sort identique ils ne forment plus qu’un comme l’écrit le narrateur : « Deux sidas c’était trop pour un seul homme, puisque j’ avais désormais la sensation que nous formions un seul et même être, sans miroir au milieu… »20 Thanatos, né de l’Éros chasse Éros, tant les corps transformés, modifiés par l’avancée du virus ne sont plus assimilés à des corps de jouissance mais à des corps de souffrance que la mort guette. Les ébats érotiques du narrateur et de son amant prennent alors un caractère pathétique, d’une beauté morbide. Ainsi, dans un passage assez long mais qui nous semble indispensable, Guibert note :


« Cette ébauche de baise me semblait sur l’heure d’une tristesse intolérable, j’avais l’impression que Jules et moi nous étions égarés entre nos vies et notre mort, et que le point qui nous situait ensemble dans cet intervalle, d’ordinaire et par nécessité assez flou, était devenu atrocement net, que nous faisions le point, par cet enchaînement physique, sur le tableau macabre de deux squelettes sodomites. Planté au fond de mon cul dans la chair qui enrobait l’os du bassin, Jules me fit jouir en me regardant dans les yeux. C’était un regard insoutenable, trop sublime, trop déchirant, à la fois éternel et menacé par l’éternité. Je bloquai mon sanglot dans ma gorge en le faisant passer pour un soupir de détente. »21


Les deux « squelettes sodomites » décrits par Guibert sont l’image de la mort même, de la mort en puissance tentant, dans un ultime sursaut, de réactiver Éros. Mais c’est la prise de conscience de la mort inéluctable qui a le dernier mot, comme l’indique le sanglot refoulé.

Dans Le Protocole compassionnel, deuxième tome de la trilogie du sida, le narrateur, très affaibli, s’éprend de Claudette Dumouchel, son médecin. Ce retour d’Éros, alors que la mort, malgré une rémission, se fait de plus en plus présente est marquant dans la mesure où le corps souffrant avait pris, dans A l’ ami qui ne m’a pas sauvé la vie toute la place au détriment du corps jouissant. Mais l’érotisation de la femme médecin se trouve toute entière dans sa pratique de la médecine, dans les rapports épidermiques ou alors, plus intimes encore, dans les examens qui observent l’intérieur du corps du narrateur. Comme l’écrit Éric Bordas, « la pratique médicale devient une pratique sexuelle détournée »22 mais le narrateur sait très bien qu’incarnant la mort il ne peut aucunement envisager une quelconque relation amoureuse avec son médecin. Il note à ce propos : « Et puis, je suis fou, qu’est-ce qu’il y a à foutre d’un type qui a la mort dans ses couilles ? »23 C’est donc la figure de Thanatos, enfouie dans le corps même du narrateur qui rend impossible toute véritable relation érotique avec Claudette Demouchel.

Le Protocole compassionnel est donc intéressant car en même temps que le narrateur relate cette histoire d’amour impossible, il continue la description quasi chirurgicale de l’avancée du sida et par là, le travail de la mort sur son corps qui est désormais assimilé à celui d’un vieillard. Plus loin, toujours dans ce même roman24, Guibert propose une scène où se nouent sexe et mort. Alors que le narrateur se trouve sur l’île d’Elbe, un jeune homme, Djanlouka, lui fait une étrange proposition. Il veut voir Hervé Guibert nu. Ce dernier accepte à condition que Djanlouka se dévêtisse aussi. Une fois nu, le jeune homme observe attentivement chaque partie du corps du narrateur et lui dit qu’il veut risquer la mort. La violence des gestes érotiques de Djanlouka peut évoquer celle d’un meurtrier. Le narrateur dit souffrir et n’éprouver aucune jouissance. La « besogne terminée », Djanlouka s’en va en jetant la capote usagée dans un fourré, comme on jetterait une arme avec laquelle on vient de commettre un crime. Le jeune homme, en ayant un rapport sexuel avec Guibert, risque la mort dans un premier temps mais par la suite provoque aussi symboliquement celle du narrateur par la violence de son acte.

L’œuvre d’Hervé Guibert est donc révélatrice, au sein de notre corpus sur le sida, des liens étroits qui unissent Éros et Thanatos. La mort à venir marque la fin de toute relation érotique pleinement vécu. Éros, lorsqu’il se présente, sous les visages de l’amant, de la femme médecin ou de Djanlouka, rappelle à chaque instant au narrateur que Thanatos, indubitablement, aura le dernier mot.


Pascal de Duve, d’origine Belge mais ayant vécu, travaillé et publié ses oeuvres en France, est l’auteur de trois livres seulement25, dont deux sur le sida. Avec Cargo vie, il propose un journal de bord évoquant son voyage à travers l’Atlantique. Il y relate la rupture d’avec son amant et propose une chronique de la maladie, avec ses harcèlements physiques et psychologiques. Dès le début du texte de Duve annonce son projet où Éros et Thanatos ont une grande place. Il note :


« Je m’en vais vers l’inconnu, seul avec mes vingt-huit ans « bien sonnés », mon sida « avancé » ; seul assis avec ce qui est le plus terrible : mon inconsolable chagrin d’amour - ce sida du cœur qu’aucun baume ne peut soulager. »26


« Ceci sera un journal de bord, ce sera aussi un journal de corps et un journal de cœur. »27


La métaphore, «chagrin d’amour - ce sida du cœur » est très révélatrice du lien entre Éros et Thanatos. En effet, cette figure de style opère un transfert de sens d’un mot à un autre pour évoquer une analogie, analogie ici entre le chagrin d’amour et le sida. Le chagrin d’amour porterait donc en lui les mêmes méfaits que le sida : il ronge et tue le cœur. L’auteur est donc doublement condamné, il va mourir du sida, c’est à dire d’avoir aimé, « je me meurs de mes mœurs. Je trépasse de mes passes »28 écrit-il, et de n’être plus aimé (son sida du cœur). De plus, le fait d’envisager son journal comme un « journal de corps et de cœur », est une manière d’expliciter l’union de la mort du corps et de celle de l’amour. La défaite d’Éros apparaît clairement lorsque l’auteur ajoute qu’il n’a « plus de cœur à donner », « plus personne à aimer »29 et cette défaite de l’amour semble alors laisser le champ libre à la mort qui menace.

L’union d’Éros et Thanatos est clairement explicitée lorsque de Duve note: « Le sida est, du moins au XXe siècle, la première expression invaincue, concrète, physiologique de l’association d’Éros et Thanatos. »30 De même, dans L’orage de vivre, dernier texte de l’auteur publié de manière posthume, il écrit : « Chaque orgasme met en scène, oubliés, Éros et Thanatos dans une partie de roulette russe. »31

Mais, à la fin de Cargo vie, c’est une nouvelle relation qui apparaît, celle de l’amour du sida. En effet, dans le mesure où le virus sonne comme un arrêt de mort irrémédiable, il permet à l’auteur de se concentrer sur la vie, de l’apprécier à sa juste valeur, de la magnifier parfois aussi. La vie, rendue précieuse par l’imminence de la mort, s’envisage alors pour l’auteur comme une suite d’instants fragiles et beaux à la fois. De Duve écrit :


« Sida mon amour, je t’aime… Avant, je ne pleurais pas d’émotion en regardant la beauté du ciel ; je ne le voyais même pas. Grâce à toi, ma vie ne s’étirera pas mollement jusqu’à une vieillesse indifférente et blasée. »32


Chaque événement s’envisage comme le dernier, s’intensifie. Et c’est la mort, passée par l’amour qui permet ce réveil à la vie. Guibert avait déjà, quelques années auparavant, fait le même constat :


«Jules…,écrit-il dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, m’avait dit que le sida est une maladie merveilleuse.  Et c’est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d’ébloui dans son atrocité, c’était certes une maladie inexorable, mais elle n’était pas foudroyante, c’était une maladie à paliers, un très long escalier qui menait assurément à la mort mais dont chaque marche représentait un apprentissage sans pareil, c’était une maladie qui donnait le temps de mourir, et qui donnait à la mort le temps de vivre, le temps de découvrir le temps et de découvrir enfin la vie, c’était en quelque sorte une géniale invention moderne que nous avaient transmis ces singes verts d’Afrique. »33


Dans cette phrase de Guibert outre l’évocation de Thanatos, c’est Chronos qui fait son apparition. Né de l’amour et menant à la mort, le sida est lié au temps qui devient le seul arbitre du combat engagé. Mais ce qui est intéressant ici c’est que chez Guibert, comme chez de Duve la mort, aussi étrange que cela puisse paraître, ne se perçoit pas comme une fin absurde, mais vient au contraire redonner à la vie tout son sens, son sens plein. C’est la mort, pour le sidéen, comme l’amour pour l’homme sain, qui permet à la vie d’être transcendée, transfigurée à la lueur de son nouvel horizon. Pour en finir avec de Duve, ou peut-être pour continuer avec lui, nous citerons une de ses phrases, sorte de maxime que l’on retrouve souvent dans son oeuvre :


« L’amour, la mort, un seul phonème fait la différence. Voyelle chaude contre voyelle âcre. Peut-être la mort aura-t-elle le dernier mot, mais l’amour aura eu le plus beau. »34


A la lecture de cette phrase, nous pouvons nous demander si Thanatos a effectivement eu le dernier mot. Selon nous, c’est à l’écriture et à la poésie, élan vital et véritable défi à la mort qu’il revient.


En abordant brièvement Guillaume Dustan, nous allons faire une transition entre la littérature du sida et la littérature « trash ». Dustan propose en effet dans son œuvre, qu’il qualifie lui-même d’ « autopornobiographique », le compte rendu impudique de ses relations érotiques à l’ère du sida. La littérature dite « trash » est cette littérature faite de romans « crus », « entre littérature « blanche » et littérature érotico-pornographique »35 qui, depuis 1997, se fait de plus en plus présente dans le monde de l’édition française. En 1996, Dustan publie son premier roman intitulé Dans ma chambre36. Les scènes de sexe, souvent extrêmes, y occupent une large place. Le projet de l’écrivain est clairement énoncé dans Nicolas Page, un de ses derniers écrits:


« Mon voyage à travers le sexe. L’idée était d’écrire une sorte d’Odyssée, une histoire de ma vie sexuelle qui était aussi une découverte, un voyage en contrées sauvages et inconnues du sexe, peuplées de monstres divers. Ma vie « sexuelle » . Un truc en fait assez peu exploré par la littérature. »37


Si dans son œuvre, le rapport entre l’amour et la mort n’apparaît pas de manière précise, il semble cependant que la sexualité débridée, et sans préservatif qu’il revendique constitue un pied de nez, un « défi à ce corps malade, à qui le sida semble promettre la mort »38. Se sachant malade et, à priori, condamné, il refuse alors toute danse macabre avec la mort et se livre pleinement dans les bras d’Éros. Le corps jouissant est véritablement le héros de ses textes, il est célébré, à la recherche d’une liberté décapitée par le sida. Mais la liberté sexuelle, en ces temps malades, a un prix et Dustan sait pertinemment qu’à trop jouer avec l‘amour, c’est Thanatos qu’il risque de rencontrer. Quoi qu’il en soit, son pari est déjà pris.


Cette littérature trash où la sexualité est omniprésente n’est pas seulement le fait d’auteurs masculins et homosexuels. Bien au contraire. Une nouvelle génération d’écrivain femme voit le jour depuis quelques années, et parmi elles, Virginie Despentes fait figure de porte-drapeau. Dans son deuxième roman au titre provocateur, Baise-moi39, elle raconte l’histoire de deux jeunes femmes, Manu et Nadine assoiffées tout autant de sexe que de sang. Elles se rencontrent alors qu’elles sont en fuite car chacune d’entre-elle vient de tuer son co-locataire. Débute alors un voyage à travers la France où elles accomplissent, dès que l’occasion se présente, des meurtres en série. Mais ces crimes sont tous liés au sexe, l’arme même des meurtres est décrite à l’aide de termes évocateurs :


« Du bout des doigts, elle caresse la crosse et branle le canon, caresse le métal comme pour le faire durcir et se tendre, qu’il se décharge dans sa bouche comme du foutre de plomb.»40


Ainsi, le pistolet instrument de mort est-il représenté sous forme phallique, et donc pour Nadine comme un instrument de jouissance. Elle possède donc symboliquement entre ses mains un double pouvoir, celui de tuer et celui de jouir et les deux ne sont pas sans lien car chez Despentes, comme l’écrit Christian Authier, « l’acte de tuer et celui de baiser obéissent au même élan et au même plaisir »41. Certes, l’association de l’arme et du sexe masculin n’est pas une marque d’originalité. Mais ce n’est pas là ce que cherche Virginie Despentes qui se situe davantage dans une logique où l’impact de l’image surpasse la nuance littéraire. Il n’est pas étonnant alors de lire des scènes où la vision de la mort se fait aussi excitante qu’une relation érotique. Despentes écrit en effet :


« En regardant l’allée, elle se demande ce qu’elle préfère pratiquer, la levrette ou le carnage. Pendant que le type la besognait, elle a pensé à la scène de l’après-midi, comment Nadine a explosé la femme contre le mur, comment elle s’est fait détruire par le gun. Bestial, vraiment. Bon comme la baise. A moins que ça soit la baise qu’elle aime comme du massacre. »42


La baise et le massacre sont par là liés, obéissant à une même loi : celle de la jouissance. Plus loin, c’est suite à une relation sexuelle avec Manu et Nadine qu’un homme trouve la mort. Avant de le tuer, Nadine lui déclare qu’il avait affaire « à des putains de tueuses »43, réactualisant le mythe de la femme fatale façon trash. Ce qui unit dans ce texte Éros et Thanatos, c’est la violence, violence que Despentes justifie par le fait que la femme a du subir, depuis toujours, l’oppression masculine. « Il est temps pour les femmes, déclare-t-elle, de devenir les bourreaux, y compris par l’extrême violence »44. Alors que la recherche effrénée du plaisir correspondait chez Dustan à un hédonisme de tous les dangers, c’est une œuvre nihiliste, affranchie de toute valeur morale que propose Despentes.


Pour terminer, nous allons rapidement aborder le roman érotique de Sophie Cadalen intitulé Tu Meurs45 qui évoque la mort d’un homme atteint d’une tumeur au cerveau. Sa femme, qui l’aime, assiste impuissante à sa dégradation physique. La première phrase du texte annonce la tragédie qui est entrain de se jouer : « Je t’aime écrit la narratrice. Je t’aime et tu vas mourir. »46 Pour lutter contre la mort, c’est Éros qui est convoqué, un Éros envisagé comme  ultime empreinte d’une pulsion de vie.47 Mais la mort à venir de l’homme se manifeste justement par un recul d’Éros. La narratrice note :


« Je pense à l’homme qui me faisait l’amour, qui me disait « j’aime te faire l’amour », je scrute celui qui ne me touche plus, qui heureusement ne me caresse plus… »48


Le passage de l’imparfait où sont évoqués les étreintes d’avant la maladie au présent qui énonce de déclin des relations sexuelles est révélateur d’une autre transition, celle de la vie à la mort. La sexualité se fait donc synonyme de vie, dernier rempart pouvant être opposé à la mort tapie dans l’ombre.


« Je ne pense qu’au sexe, écrit la narratrice. Le reste n’est qu’habillage d’une vie. La preuve en est l’indice du mal qui te tuait : tu ne faisais plus l’amour. Le sexe n’est pas la mort. C’est la vie en son essence. »49


Mais les suppliques de la femme à son mari, les jeux érotiques qu’elle entreprend devant lui pour le ramener à la vie ne suffiront pas. La mort poursuit son chemin et la narratrice poursuit le sien…« Je continue, déclare-t-elle. Sans toi. Forte et vulnérable de cet amour. Je continue. Je vis. »50



Le couple antique d’Éros et Thanatos, comme nous venons de le voir, est toujours d’actualité dans la littérature française contemporaine. Si les textes étudiés ne constituent que quelques exemples parmi de nombreux autres (nous aurions pu faire apparaître dans ce corpus Les Nuits fauves de Cyril Collard, Ce sont amis que vent emporte d’Yves Navarre, certains textes d’Éric Rémès ou Les Chiennes savantes de Virginie Despentes…) ils sont cependant révélateurs des liens qui unissent la mort et l’amour depuis une vingtaine d’années. Entre le mourir d’avoir aimé des écrivains sidéens, l’hédonisme dangereux de Dustan, la jouissance du meurtre de Virginie Despentes et l’érotisme thérapeutique de Cadalen, nous avons pu constater que chaque auteur abordait cette thématique de manière singulière, l’envisageait tour à tour comme un fatum, une expression de la liberté sexuelle, la possibilité de présenter une revanche féministe ou en termes de pulsions. Ces différentes postures sont toutes représentatives de notre époque postmoderne où le corps érotique, pris dans une « tyrannie du plaisir »51 , reste toujours, et plus que jamais, l’esclave de la mort.


Arnaud Genon

Professeur Certifié en Lettres Modernes

Doctorant à l’Université de Nottingham Trent

1 Hésiode cité par , Edith Hamilton, La mythologie, Marabout, Paris, 1978, p.32.

2 Platon cité par , Edith Hamilton, La mythologie, p.33.

3 Edith Hamilton, La mythologie, p.33

4 Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Librio, Paris, 1996, p.119.

5 ibid. p.34.

6 Pascal de Duve, L’Orage de vivre, Jean-Claude Lattès, Paris, 1994, Réédite en 1995, Le Livre de poche, p.17.

7 Voir le Magazine Littéraire sur « 2000 ans de chagrins d’amour », No 301, juillet août 1992.

8 Valery Luria, La Chute de Babylone, Belfond, Paris, 1985.

9 Hugo Marsan, Sida : lamour fatal, Le Magazine Littéraire, juillet août 1992, p.56.

10 Georges Bataille, Les Larmes d’Éros, Pauvert, Paris, 1981, p.62.

11 Guy Hocquenghem, Ève, Albin Michel, Paris, 1987, p.139.

12 ibid. p.167.

13 ibid. p.295.

14 ibid. p.312.

15 François Wasserfallen, « Ève ou le miroir des révélations », Équinoxe, N°5, Printemps, Lausanne, 1991, p.117.

16 Georges Bataille cité par Jean Durançon in Georges Bataille, Gallimard, Paris, 1976, p.69.

17 Jacques Lacan, Écrits, Seuil, Paris, 1996, p.94.

18 Hervé Guibert, La Mort propagande, Régine Desforges, Paris, 1977, Réédité en 1991, Le Livre de Poche, p.172-173.

19 Diffusé sur TF1 en janvier 1992.

20 Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, p.169.

21 ibid. p.156.

22 Eric Bordas, « Du corps souffrant à l’âme du condamné. Le Protocole compassionnel d’Hervé Guibert », Dalhousie french studies, vol.45, winter 1998, pp63-81.

23 Hervé Guibert, Le Protocole compassionnel, p.47.

24 ibid. p.162-163.

25 Izo, Cargo Vie et L’orage de Vivre publiés aux éditions J-C Lattès respectivement en 1990, 1993 et 1994.

26 Pascal de Duve, Cargo Vie, p.10.

27 ibid. p.11.

28 ibid. p.33.

29 ibid. p.10.

30 ibid. p.99.

31 Pascal de Duve, L’Orage de vivre, p.17.

32 Pascal de Duve, Cargo Vie, p.104.

33 Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, p.181.

34 Pascal de Duve, L’Orage de vivre, p.47.

35 Voir Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, Éditions Bartillat, 2002, p.7.

36 Guillaume Dustan, Dans ma chambre, P.O.L, Paris, 1996.

37 Guillaume Dustan cité par Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, p.100.

38 Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, p.102.

39 Virginie Despentes, Baise-moi, Éditions Grasset et Fasquelle, 1999, réédité dans la collection J’ai lu, 2002.

40 Virginie Despentes citée par Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, p.18.

41 Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, p.17.

42 Virginie Despentes, Baise-moi, p.128.

43 ibid. p. 207.

44 Virginie Despentes, cité dans le dossier d’absolu féminin, Sexe. Quand les femmes disent tout, http://www.absolufeminin.com/dossiers/dossier50.html

45 Sophie Cadalen, Tu Meurs, Le Cercle, Paris, 2001. Sur ce roman, voir l’article de Anna Mori dans Technikart, http://www.technikart.com/article.php3?id_article=317

46 ibid. p.9.

47 Notons que Sophie Cadalen est psychanalyste et que dans son roman, le couple d’Éros et Thanatos est souvent envisagé en termes de pulsions. Voir, par exemple, p.49 : « Tu as envie, tu es en vie.. .» Éros se manifeste comme pulsion de vie.

48Sophie Cadalen, Tu Meurs, p.19.

49 ibid. p.99.

50 ibid. p.148.

51 Voir Jean-Claude Guillebaud, La Tyrannie du plaisir, Seuil, Paris, 1998.